HISTORIQUE
S'il est une loi, aujourd'hui généralement acceptée et qui est solidement établie, soit sur des
preuves rationnelles, soit sur des vérifications historiques, c'est celle de la marche progressive de l'esprit humain dans l'acquisition de ses connaissances. Cette loi, due au génie d'Auguste Comte (1), consiste en ce que toutes nos conceptions scientifiques, toutes les branches de nos connaissances passent successivement par trois états théoriques différents : le premier, qu'on appelle l'état théologique, dans lequel l'esprit humain se représente les phénomènes comme produits par l'action directe d'agents surnaturels plus ou moins nombreux; le second, ou état métaphysique, dans lequel les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites ou entités ; le troisième, enfin, qui est l'état scientifique ou positif, dans lequel l'esprit humain s'attache uniquement à découvrir, par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation, les lois effectives des phénomènes naturels, c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude.
Cette loi de l'évolution de l'esprit humain, qui trouve sa vérification dans l'histoire générale des sciences, peut s'appliquer aux conceptions diverses par lesquelles on a cherché, dans la suite des temps, à expliquer l'hallucination. Toutes les théories qui ont été émises pour l'explication de ce phénomène peuvent, en effet, se ramener à trois types principaux correspondant aux trois états théoricjues énoncés plus haut. Nous allons les passer rapidement en revue.
(1) Cours de philosophie positive.
1" Période théologique. — Dans ce mode de penser, les phénomènes naturels, avons-nous dit, sont considérés comme produits par des agents surnaturels, qui changent de noms suivant les idées sociales ou religieuses ambiantes. C'est ainsi que, dans l'antiquité, à l'époque oià le polythéisme était la religion dominante, oîi la production de tout phénomène était considérée comme soumise à la volonté d'un dieu q'uelconque, l'hallucination était regardée comme le résultat de l'action d'un génie bon ou mauvais, qui se manifestait sous des formes diverses. L'exemple le plus frappant de ce genre d'explication est celui de Socrate qui, comme il l'avoue lui-même, avait un génie ou un démon dont il entendait la voix et qui le dirigeait dans ses actions (1).
Quand le monothéisme se substitua au polythéisme , l'explication du phénomène resta la même, il fut toujours rapporté à un être placé en dehors de l'halluciné. Mais nous voyons encore ici l'influence des idées ambiantes. Les hallucinations sont dues à la Divinité, aux anges ou aux démons qui apparaissent aux malades ; c'est l'époque des apparitions, et l'halluciné est considéré partout le monde comme étant en rapport avec les puissances bienfaisantes ou malfaisantes d'un ordre surnaturel. C'est surtout l'époque de la démonomanie, et personne n'ignore l'histoire de « toute cette période de la fin du moyen âge, qui
(1) V. Lelut. Le Démon de Socrate.
« fut en proie aux sorciers, où le feu des bûchers « dévora tant de milliers de cerveaux dérangés, et « oij la férocité le disputa à la folie n (1).
2° Période métaphysique. — Cependant, grâce à J'esprit critique qui, à l'époque de la Renaissance, s'étendit sur toutes les branches du savoir humain, les hypothèses primordiales sur l'hallucination furent bientôt abandonnées et remplacées par des hypothèses plus appropriées. A partir du xvi® siècle, en effet, le délire sensoriel sort peu à peu du domaine de la théologie pour rentrer dans le domaine de la médecine. Nous voyons alors l'hallucination expliquée par le mouvement des esprits animaux, qui jouent un grand rôle dans les théories biologiques de l'époque. Ainsi, dans Descartes (2), nous trouvons le passage suivant, qui peut être considéré comme une théorie de l'hallucination : « Toutes les mêmes choses que l'âme « aperçoit par l'entremise des nerfs lui peuvent « aussi être représentées par le cours fortuit des « esprits, sans qu'il y ait autre différence, sinon « que les impressions qui viennent dans le cer- « veau par les nerfs ont coutume d'être plus vives « et plus expresses que celles que les esprits y
« excitent Ainsi, souvent lorsqu'on dort et
« même quelquefois étant éveillé, on imagine si « fortement certaines choses qu'on pense les voir
(1) E. Littré. Médecine et médecins, p , 87.
(2) Traité des passions de Vâme, art. 26.
« devant soi ou les sentir en son corps, bien « qu'elles n'y soient aucunement »
Malebranche, le plus illustre des disciples de Descartes, est encore plus explicite dans le passage suivant (1) : « Les fibres du cerveau sont « beaucoup plus agitées par l'impression des ob- « jets que parle cours des esprits; et c'est pour « cela que l'âme est beaucoup plus touchée par les « objets extérieurs, qu'elle juge comme présents et « comme capables de lui faire sentir du plaisir ou a de la douleur, que par le cours des animaux. « Cependant il arrive quelquefois dans les périt sonnes qui ont les esprits animaux fort agités « par des jeûnes, par des veilles, par quelque « fièvre chaude ou par quelque passion violente, < que ces esprits remuent les fibres intérieures de « leur cerveau avec autant de force que les objets « extérieurs, de sorte que ces persoiines sentent « ce qu'ils ne devraient qu'imaginer, et croient « voir devant leurs yeux des objets qui ne sont « que dans leur imagination. Cela montre bien << qu'à l'égard de ce qui se passe dans le corps, les « sens et l'imagination ne diffèrent que du plus « et du moins. »
Cependant les esprits animaux allaient bientôt avoir, en physiologie, le même sort que la théorie des tourbillons en astronomie, mais ne devaient pas, comme cette dernière, être immédiatement remplacés par une conception scientifique. L'étude
(1) Recherche de la vérité, liv. n, 1" partie, chap. I.
des fonctions intellectuelles et affectives, aujourd'hui inséparablement liée à celle de tous les autres phénomènes physiologiques, resta encore plus d'un siècle soumise aux conceptions arbitraires de la métaphysique et, sous le nom de psychologie, devint de plus en plus subtile et abstraite. La subtilité croissante des conceptions métaphysiques tend, en effet, suivant la remarque de M. de Blignières (1), à réduire de plus en plus les entités à ne consister qu'en de simples dénominations abstraites des phénomènes correspondants. Cette simple dénomination abstraite, nous la trouvons dans certaines théories qui expliquent le symptôme hallucinatoire par le jeu des facultés de l'âme et qui sont dues à des médecins aliénistes trop exclusivement psychologues. On peut en effet considérer comme des explications métaphysiques les définitions suivantes : « L'hallucination, dit « M. Lélut (2), est la transformation de la pensée « en sensation. » M. Michéa (3), trouvant insuffisante la formule précédente, renchérit et devient par cela même plus incompréhensible : « L'essence « de l'hallucination, dit-il, consiste dans la méta- « morphose de la pensée, non pas en sensation « ou en perception véritable, mais en un phéno- « mène intermédiaire à cet état psychologique et « à l'idée ou à la conception pure. »
(1) Exposition abrégée de la philosophie positive, p. 317.
(2) Le Démon de Socrate, p. 237.
(3) Des hallucinations, etc., in Mémoires de l'Acad. de médecine, t. XII, p. 243.
3° Période scientifique ou positive. — L'étude clinique des maladies mentales, inaugurée en France par Pinel et Esquirol, se borna d'abord à l'observation attentive des svmptômes de la folie qui, par leurs associations diverses, constituent les différentes maladies aujourd'hui reconnues. Cett(.' méthode, qui exclut l'anatomie et la physiologie, est l'empirisme pur ; mais elle devait logiquement précéder celle qui est suivie aujourd'hui et qui consiste dans l'application à l'étude des maladies mentales du principe scientifique suivant : étant donnée une altération fonctionnelle, trouver l'organe lésé. On comprend de reste que l'application de cette méthode ne pouvait avoir toute son efficacité que lorsque la connaissance de la structure et des fonctions du système nerveux eut elle-même atteint un certain degré de positivité. C'est alors seulement que nous voyons apparaître les premiers essais de localisation du symptôme que nous étudions; depuis lors aussi de nombreuses opinions ont été présentées pour la solution de ce problème, qui peuvent toutes trouver place dans une des trois catégories suivantes. La première de ces catégories localise l'hallucination dans la portion périphérique du système nerveux; la seconde considère ce symptôme comme le résultat de l'irritation morbide des cellules de la couche corticale du cerveau; la troisième, enfin, comprend tous les pathologistes qui placent le siège de l'hallucination au sein des portions intermédiaires aux organes des sens et au RiUi. 3
foyer de perception. Nous allons passer successivement en revue ces différentes théories et présenter les diverses objections qui peuvent leur être faites.
Parmi les auteurs qui localisent l'hallucination dans la portion périphérique du système nerveux, les uns ont voulu voir dans ce phénomène une irritation spéciale de l'organe sensoriel externe, comme Félix Plater, Sauvages, Darwin. Le physyologiste allemand, Muller (1), rattache les hallucinations de la vue à une irritation de la rétine et les compare aux persistances des impressions sur cette membrane nerveuse. Il conclut son argumentation par la formule suivante : « Tous ces phénomènes paraissent résulter d'une réciprocité d'action entre le sensorium et la rétine. >
D'autres pathologistes ont supposé que l'hallucination est due à l'excitation du nerf chargé de conduire l'impression au cerveau. Mais peut-on logiquement admettre, connaissant la physiologie générale des nerfs, qui ne sont que les agents de transmission des impressions, que leur irritation, due à un travail pathologique quelconque, puisse produire des impressions morbides aussi nettes que celles perçues par les hallucinés ?
A ces diverses théories, nous ne pouvons mieux faire que d'opposer les objections péremptoires
(1) Manuel de physiologie, 2« édition, revue par E. Littré, p. 546.
qui leur ont été faites par M. Baillarger (1) et qui
sont au nombre de trois.
« Première objection. — Dans beaucoup de cas, les organes des sens sont excités par des in- •« flammations, par des causes mécaniques, comme « des coups, des pressions, l'action du galva- « nisme, etc. — Or, ces excitations provoquent
< pour l'œil des bluettes lumineuses, des taches, « des anneaux colorés, et pour l'oreille des bour- « donnements, des sifflements; mais elles n'amè- « nent point la reproduction de formes vivantes, « ni de discours suivis; et, par conséquent, pas de ■«"'Véritables hallucinations
« Deuxième objection. — Dans l'opinion que « j'examine ici, les rapports des hallucinations de « plusieurs sens sont impossibles à expliquer. Un « aliéné voit le diable et, en même temps, il en- « tend sa voix et sent une odeur de soufre. Or, « comment concevoir que les nerfs optique, acous- « tique et olfactif, excités isolément, aient ré-
< veillé dans l'encéphale des sensations qui ont « entre elles des rapports si étroits ? Non-seule- « ment cet accord, résultat du hasard, est impos- « sible à comprendre, mais on ne pourrait pas « même expliquer celui des deux nerfs acousti- .« ques entre eux. Pourquoi, en effet, ces deux «.nerfs, excités séparément, ne réveilleraient-ils « pas des sensations différentes, .jnuqnifi anieJ'isa
(1) Mémoire sur les hallucinations, p. 465 et suiv.
« Ainsi, au lieu de ces rapports, de cette suite « qu'on retrouve à chaque instant dans les hallu- < cinations de plusieurs sens, on devrait, au con- « traire observer une complète incohérence.
« Troisième objection. — On sait que les hallu- « cinations reflètent pour ainsi dire les idées « dominantes. Ainsi elles annoncent des malheurs
0 au mélancolique, et promettent la fortune et « les honneurs au monomane ambitieux, etc. Or, « ces rapports des fausses perceptions sensorielles « et des préoccupations des malades sont imposte sibles à expliquer dans l'hypothèse que nous « examinons. Il n'y a pas de raison, pour que, « dans la monomanie religieuse, ce soient plutôt « des personnages religieux que des arbres ou des « maisons qui apparaissent à l'halluciné. Pour- « quoi, en effet, les ébranlements spontanés des « nerfs optiques réveilleraient-ils plutôt l'image « d'un ange que celle d'une plante, par exemple ? »
1 Comment, en outre, à l'aide de ces théories, rendre compte des hallucinations qu'on rencontre fréquemment chez des malades dont les organes extérieurs et les nerfs qui en émanent sont profondément altérés; par exemple, les hallucinations de la vue ou de l'ouïe que l'on constate souvent chez les aveugles ou les sourds ? Il existe aussi une espèce bizarre d'hallucinations, inexplicable par l'hypothèse que nous combattons. On sait que certains amputés souffrent encore par moments dans les membres qu'on leur a enlevés; ces souf-
frances, ils les rapportent, non à l'extrémité du moignon, mais au membre amputé lui-même. Faut-il admettre que cette sensation-douleur est due exclusivement à l'irritation de l'extrémité du nerf contenu dans le moignon, ou bien faut-il en voir plutôt la cause dans une irritation centrale qui peut, il est vrai, avoir un point de départ centripèle ? Nous inclinons vers cette dernière explication qui nous paraît la plus rationnelle.
Nous avons maintenant à apprécier la théorie qui regarde l'hallucination comme un symptôme exclusivement psychique et la considère comme se rattachant à une modification analogue à celle qiii, dans l'état normal, accompagne l'action de l'imagination et de la mémoire. Ces deux facultés étant, d'après une physiologie rationnelle du système nerveux, localisées dans les couches corticales du cerveau, l'hallucination serait dans ce cas un processus morbide de ces régions. Gall est même allé plus loin, il a indiqué la circonvolution, « dont le développement considérable entraîne très-probablement la disposition aux visions, » et la place « entre les circonvolutions qui constituent le talent poétique, et celles qui forment celui de la mimique » (1). Mais ces hypothèses sont aussi insuffisantes que les précédentes et nous n'hésitons pas à les repousser. « Jamais, « comme dit avec raison Marcé (2), la représenta-
(1) Sur les fonctions du cerveau, t. V, p. 346.
(2) Traité des maladies mentales, p. 247 et 248.
< tion mentale, même portée à son plus haut degré, « n'arrivera jusqu'à la production de ces sensations « extérieures au malade, si nettes, si précises, qui « constituent la véritable hallucination. Le musia cien qui, en lisant un air, se représente la valeur a des sons et prend une idée exacte de la musique « qu'il a sous les jeux, n'arrive à ce résultat que « par un effort d'imagination; mais il n'entend « pas réellement au dehors de lui les sons musi- « eaux comme l'halluciné, il les entend en dedans « et en esprit seulement. Et, de même, le peintre « qui a gravé dans sa mémoire les traits du modèle « qu'il est chargé de reproduire, ne les voit pas « des yeux du corps comme l'halluciné voit le « spectre qui se dresse devant lui ; il les voit des « yeux de l'esprit et mentalement, sans que jamais « il puisse arriver à se les représenter matérielle- « ment.» En résumé, cette théorie peut bien rendre compte de l'élément psychique qui entre dans la constitution du symptôme hallucinatoire, mais n'explique nullement l'élément sensoriel.
Nous arrivons enfin à la troisième catégorie de localisations, celle qui place le siège de l'hallucination au sein des portions intermédiaires aux organes des sens et au foyer de perception. Foville est le premier aliéniste qui, en 1829, combattit les hypothèses considérant les hallucinations comme le résultat de l'irritation des nerfs sensoriels ou du travail de l'imagination et qui donna de ce symptôme l'explication suivante : o Les halluci-
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« nations sont liées, dit-il (1), à la lésion des parties « nerveuses intermédiaires aux organes des sens « et au centre de perception, ou à l'altération des « parties cérébrales auxquelles aboutissent ces « nerfs de sensation. » Seulement, il est regrettable que cet auteur ait dénié à ce phénomène toute participation des fonctions intellectuelles et que, dans la suite, il ait voulu rattacher la production des hallucinations à un état pathologique du cervelet, consistant en « adhérences intimes de sa couche corticale avec les parties correspondantes de la pie-mère et de l'arachnoïde. »
Les découvertes qui, depuis Foville, ont été faites dans le domaine de la physiologie et de la pathologie du système nerveux, ont amené plusieurs auteurs à accepter la théorie de cet anatomiste, tout en la complétant et en cherchant surtout à préciser davantage le siège du phénomène hallucinatoire. C'est ainsi que, en 1854, au congrès des naturalistes et des médecins allemands tenu à Gœttingue, le D' Bergmann, de Hildesheim, a émis sur ce symptôme morbide la théorie suivante, dont nous empruntons l'analyse à l'ouvrage de M. Dagonet (2) : « L'hallucination est le résultat « de l'éréthisme, de l'hyperesthésie de cette partie « de l'encéphale, où l'organe des sens prend son < origine, à la région même des parois ventricu-
(1) Art. Aliénation mentale, in Dict. de méd. et de chirurg. pratiques.
(2) Traité des maladies mentales, p. 87. Voj. aussi analyse faite par M. Renaudin, in Ann. mcd.-psych., 1855, 1. 1, p. 135»
« laires du cerveau qui feraient l'office d'une table « de résonnance. Les hallucinations de la vue se- « raient la conséquence de l'irritation spéciale des « fibres nerveuses qui composent la paroi interne « du ventricule moyen; celles de l'ouïe auraient « pour siège les parois du quatrième ventricule. « L'eréthisme produit par l'hallucination serait < transmis des différentes parties du cerveau à la « région où les nerfs sensitifs prennent racine. »
En 1866, M. Kahlbaum, professeur privé de psychiatrie à l'Université de Kœnigsberg, publia dans VAllgemeine Zeitchrift fûr Psychiàtrie, une étude sur le délire des sens (I). Après un examen physiologique de l'activité normale des appareils sensitifs, cet auteur admet, au point de vue du mécanisme physiologique, deux sortes d'hallucinations : les hallucinations centrifuges et les hallucinations centripètes. Les premières, dans lesquelles l'activité sensoriale ne relève pas seulement de l'attention du malade, mais encore d'une certaine volonté de sa part, ont pour point de départ les couches corticales du cerveau, pour de là s'irradier vers la périphérie. Les secondes, au contraire, ont leur siège dansVorgane situé derrière les racines des nerfs, dont les excitations morbides donnent lieu à des effets psychiques ayant un caractère objectif. Elles n'affectent dans ce cas qu'un sens, se produisent en dehors de la volonté et en opposition avec les pensées du malade.
(1) V. analyse faite par le Hildebrand, in Ann. méd.- ,sych., année 1868, v. XI, p. 457 et suiv.
Enfin, pour être complet, rappelons qu'un médecin français, M. Audiffrent, dans un ouvrage publié en 1869 (1), rattache avec raison les hallucinations à une irritation des ganglions sensitîfs, placés dans le cerveau, mais il est regrettable que l'auteur n'indique le siège de ces différents ganglions que d'une façon arbitraire, et sans donner aucune preuve pathologique ou expérimentale à l'appui de ses localisations.
Nous venons d'exposer les différents sièges qu'on a attribués au symptôme hallucinatoire et nous avons montré en même temps que les théories physiologiques qui découlent nécessairement de ces localisations sont impuissantes à expliquer tousles faits ; certaines de ces localisations, et surtout les dernières, approchent, il est vrai, de la vérité, mais ne présentent pas un caractère suffisant d'exactitude. Nous allons à notre tour essayer d'indiquer le siège de ce symptôme et d'en exposer le mécanisme, mais en nous basant sur des principes physiologiques bien établis.
Toute théorie pathologique , pour-être vraie , scientifique et par conséquent capable d'expliquer tousles faits, doit, en eifet, être déduite de notions physiologiques exactes, qui ont été soumises au contrôle de toutes les méthodes en usage dans les études biologiques. C'est ainsi qu'une théorie scientifique des bruits du cœur a permis d'expliquer d'une manière rationnelle les bruits anor-
(i) Du cerveau et de L'innervation, p. 175. Ritti.
maux qui, à l'auscultation, s'entendent dans les maladies de cet organe. Nous ne nous arrêterons pas aux services que cette importante découverte a rendus à la pathologie cardiaque, ils sont suffisamment connus,
La complexité plus grande des fonctions du système nerveux rend compte de la multiplicité des théories qui ont encore cours pour l'explication des symptômes des maladies nerveuses et, en particulier, de ceux des maladies mentales. Ce n'est que d'hier, pour ainsi dire, que la psychiatrie est sortie des nuages métaphysiques qui l'obscurcissaient pour naître à la vie scientifique, et c'est aux physiologistes qu'elle doit ce service. Faisant table rase de tout ce que des esprits primesautiers avaient enseigné sur les fonctions du système nerveux, ils se sont appliqués à ne marcher que lentement, guidés par l'observation et l'expérimentation. Sur ce terrain mouvant où leurs prédécesseurs avaient élevé des édifices mal assurés, ils ont creusé avec soin des fondements solides sur lesquels ils commencent à édifier un monument durable qu'achèveront leurs successeurs. Nombreuses sont les questions déjà élucidées; les faits si complexes de l'innervation ont cessé d'être un mystère impénétrable, grâce aux travaux déjà faits, grâce surtout aux analyses, si délicates et si fécondes en aperçus nouveaux, auxquels M. Luys a soumis la structure et les fonctions du système nerveux cérébro-spinal. Les recherches de cet éminent anatomiste lui ont permis, dès 1865, de démontrer le
rôle important que jouent dans la perception sensorielle les cellules de la couche optique, et d'en déduire une théorie physiologique de l'hallucination, aujourd'hui acceptée par un grand nombre de pathologistes et, en particulier, par M. Poincarré, professeur de la Faculté de Nancy, qui l'a développée dans un de ses cours (1). Cette théorie, nous allons l'exposer ; mais nous consacrerons auparavant un chapitre à l'étude physiologique de l'activité normale des appareils sensoriels.
(1) Leçons sur la physiologie normale et "pathologique du système nerveux, 1873, 6"^ et 7^ livraisons.