CHAPITRE III
L'hallucination, avons-nous dit, est un symptôme pathologique consistant dans la perception de sensations sans aucun objet qui les fasse naître. D'après cette définition, toute symptomatique, insuffisante par conséquent, puisqu'elle exclut le siège de la lésion, on peut voir que, dans ce symptôme morbide, un des éléments essentiels de la perception sensorielle fait complètement défaut; les impressions extérieures n'existent pas. L'hallucination est donc un phénomène exclusivement subjectif, en donnant à ce dernier terme le sens de cérébral. C'est donc dans l'excitation d'une des parties cérébrales qui entrent dans la constitution de tout appareil sensoriel qu'il faut chercher la cause de ce phénomène étrange, si fréquent dans les maladies mentales.
Nous avons, dans le chapitre précédent, exposé une théorie positive de la perception sensorielle et nous avons fait appel à toutes les preuves que l'anatomie normale, l'anatomie pathologique et la physiologie expérimentale donnent à l'appui de cette théorie. Nous avons ainsi pu indiquer quelles sont les parties essentielles de tout appareil sensoriel, et par conséquent quelles sont les étapes successives que doit suivre toute impression pour
arriver à être perçue. Nous avons surtout fait ressortir le rôle important que jouent, dans la perception sensorielle, les cellules ganglionnaires de la couche optique, disposées en amas distincts, formant les quatre centres de la couche optique. Placées anatomiquement entre l'organe sensoriel externe et l'organe récepteur, qui transforme les sensations en idées, les cellules de ces différents centres sont ébranlées par les impressions du dehors ; elles élaborent ces impressions, souvent y séjournent pendant un certain temps et sont irradiées dans les cellules de la couche corticale où elles sont perçues. La couche optique, en un mot, est l'organe des perceptions brutes ; les impressions peuvent s'y accumuler, mais ne deviennent conscientes que lorsqu'elles vont s'épanouir dans la couche corticale du cerveau.
' Ces données physiologiques bien établies, nous pouvons en déduire une théorie positive de l'hallucination, qui, comme l'on sait, n'est qu'une perturbation des fonctions sensorielles.
Dans les conditions physiologiques du fonctionnement intellectuel, les cellules de la couche corticale du cerveau sont, dans l'état de veille, incessamment mises en vibration par des stimulations qui viennent des centres de la couche optique. Ces centres, comme nous l'avons exposé plus haut, sont autant de foyers isolés où les impressions des différents sens sont incessamment accumulées et élaborées. D'où il résulte que les cellules de la sub-
stance corticale du cerveau ne perçoivent que médiatement et par l'intermédiaire des cellules des centres de la couche optique les incitations extérieures. A l'état anormal, le contraire a lieu. Tout le mécanisme des facultés intellectuelles et morales marche alors spontanément, comme si le frein qui modère et dirige ce rouage si compliqué, était brisé. Aussi un éminent aliéniste, à qui la science doit tant et de si utiles travaux, M. Baillarger, a-t-il pu dire avec raison (1) : «Plus j'observe les aliénés, plus j'acquiers la conviction que c'est dans l'exercice involontaire des facultés qu'il faut chercher le point de départ de tous les délires. » Cet exercice involontaire des facultés, il l'appelle automatisme. Cet automatisme des facultés, auquellesprogrès de la physiologie peuvent nous permettre de donner son véritable nom, — cet automatisme des cellules cérébrales rend le malade incapable de diriger ses * idées, de fixer son attention. Quand l'excitation cérébrale est devenue maladive, tout travail intellectuel suivi devient impossible ; alors souvent les conceptions les plus fantastiques, dues aux vibrations spontanées des cellules du cerveau, agissant comme tumultueusement les unes sur les autres, exercent sur le malade un tel empire que le monde extérieur n'existe, pour ainsi dire, plus pour lui, ou, si les impressions extérieures arrivent encore au sensorium, elles y subissent le plus souvent des
(1) La théorie de V automatisme étudiée, etc., A^in. médicopsych., 1856, t. II, p. 54.
transformations morbides et y reçoivent un cachet spécial qui est celui des préoccupations du malade. Dans d'autres cas, au contraire, les cellules cérébrales semblent concentréessurdes préoccupations toujours identiques; elles sont comme polarisées vers une idée spéciale, dont rien ne peut les distraire ou vers laquelle elles se l'etournent aussitôt, lorsqu'à cessé d'agir une influence morale énergique quelconque qui était parvenue à les en distraire pour un instant.
Mais de même que les cellules de la couche corticale du cerveau peuvent, sous l'influence de perturbations circulatoires ou autres, se mettre spontanément en activité et produire le délire, l'incohérence et tous les autres symptômes intellectuels de la folie, de même aussi, sous l'influence des mêmes excitations les cellules de la couche optique peuvent se mettre spontanément dans le même état d'activité où elles se trouvent, lorsqu'une impression sensorielle réelle vient normalement à les ébranler. Quelles sont alors les conséquences de ces conditions insolites danslesquelles leséléments propres des ganglions sensoriels de la couche optique se trouvent placés ? En nous reportant au dynamisme normal des cellules de ces ganglions, nous voyons que les vibrations qui leur ont été communiquées par les impressions extérieures, s'épanouissent par le système des fibres blanches cérébrales et vont ébranler les cellules de la couche corticale. La même voie est suivie par les vibrations autogniques des cellules de ces ganglions
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« Ces modalités nouvelles de leur activité fictive^ dit M. Luys (1), venant à être irradiées vers les cellules de la périphérie corticale, celles-ci, à leur tour, absorbent ces matériaux sensoriels avec indifférence, opèrent automatiquement avec eux , comme s'ils étaient une émanation légitime des choses de la réalité, et, propageant à distance les ébranlements qui leur sont ainsi artificiellement communiqués, arrivent de la soi-te à créer des conceptions imaginaires qui frappent par leur entraînement et leur ténacité. »
A l'état normal, les objets extérieurs amènent l'irritation des nerfs sensoriels ; dans l'hallucination, au contraire, une excitation interne, celle des ganglions sensoriels, amène des représentations perçues par le malade et qu'il objective, comme si une impression extérieure venait irriter le nerf sensoriel . Mais comment expliquer physiologiquement le caractère de ce symptôme, dont la cause réside dans l'encéphale et qui produit des sensations que le malade rapporte à la périphérie? N'en trouve-t-on pas l'explication dans ce phénomène constituant ce qu'en biologie on a appelé l'excentricité des sensations . « Quel que soit le point où le nerf est atteint, la sensation est toujours excentrique ; même quand le centre nerveux est atteint, c'est à l'extrémité périphérique du nerf sensitif en rapport avec ce centre que nous localisons la sensation. Les malades frappés d'apoplexie cérébrale
(1) Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal, p. 559.
— sise plaignent de douleurs périphériques dont la cause est entièrement centrale (1).
Résumons brièvement les différents phénomènes qui entrent dans la composition dv. processus morbide de l'hallucination :
1" L'activité spontanée des cellules de la couche optique ; activité provoquée par des causes variées ;
2° L'irradiation de cette activité fictive vers les cellules de la substance corticale ;
3° L' entraînement consécutif de ces mêmes cellules corticales, qui mettent en œuvre ces matériaux erronés avec la même logique que s'ils étaient réels.
Telles sont les trois données fondamentales dont l'enchaînement réciproque permet de nous rendre rationnellement compte des diverses phases du processus physiologique qui mène à la production des diverses formes d'hallucinations. Elles nous expliquent les deux éléments principaux de toute hallucination et la relation de l'un avec l'autre. L'élément sensoriel est dû à l'irritation des cellules ganglionnaires de la couche optique, d'oii l'extériorité du phénomène ; l'élément psychique est la conséquence de la vibration consécutive des cellules de la couche corticale. Le dynamisme morbide de ce couple ahatomique, uni par les fibres blanches cérébrales, produit le phénomène hallucinatoire.
(2) Mathias Duval. Cours de physiologie d'après l'enseignement du Kûss, p. 69.
La théorie que nous venons d'exposer nous semble présenter un degré suffisant de généralité pour nous permettre de rendre compte des faits nombreux qui ont été observés dans la clinique des maladies mentales. Elle a en cela un avantage marqué sur les localisations, dont nous avons parlé plus haut et qui laissent toujours en dehors d'elles une série des faits dont elles sont incapables de donner une explication suffisante. Notre théorie, au contraire, tout en rendant compte du mécanisme intime du symptôme hallucinatoire, explique les formes diverses sous lesquelles il peut se présenter. Enumérons ces formes avec des faits à l'appui ; leur explication découlera rationnellement de la théorie exposée.
1. Persistance des hallucinations, même après la destruction des nerfs sensoriels. — Les annales de la science contiennent un grand nombre de faits qui démontrent cette persistance des hallucinations même après la destruction des organes sensoriels externes et des nerfs sensoriels ; nous allons en citer quelques-uns.
Esquirol (1) rapporte les observations suivantes : « J'ai donné des soins, dit cet auteur, à un ancien négociant qui, après une vie très-active, fut frappé de goutte sereine vers l'âge de quarante et un ans. Quelques années après, il devint maniaque ; il était très-agité, pariait à haute voix avec des per-
(1) Des maladies mentales, t. I, p. 97.
sonnes qu'il croyait voir et entendre ; il voyait les choses les plus singulières ; souvent ses visions le jetaient dans le plus vif enchantement.»
« Il y avait à la Salpêtrière, en 1816, une Juive, âgée de trente-huit ans ; elle était aveugle et maniaque ; néanmoins elle voyait les choses les plus étranges ; elle est morte subitement. J'ai trouvé les deux nerfs optiques atrophiés depuis leur entrecroisement jusqu'à leur entrée dans le globe de l'œil. Certainement, dans ce cas, ajoute l'auteur, la transmission des impressions était impossible. >
« Nous avons en ce moment à la Salpêtrière deux femmes absolument sourdes qui n'ont d'autres délire que celui d'entendre diverses personnes avec qui elles se disputent nuit et jour ; souvent même elles deviennent furieuses. »
Ailleurs, le même auteur parle d'un maniaque devenu aveugle, qui avait des hallucinations de la vue et de l'ouïe, et à l'autopsie duquel il constata les lésions suivantes : «Les nerfs optiques, grisâtres, offrent la couleur et la transparence du parchemin mouillé ; ils sont aplatis et atrophiés ; dépoaillés du névrilème, ils sont fermes, consistants et grisâtres; cette couleur, cette consistance se poursuivent jusqu'à leur implantation dans les couches optiques; celles-ci, incisées, n'ont rien de remarquable. » (1)
M. Calmeil rapporte les faits suivants (2) : «J'ai conservé, dit-il, un volumineux recueil de
(1) Des maladies mentales, p. 93.
(2) Art. Hallucinations du Bict. de méd. en 30 vol.
Rilti. 8
poésies latines et françaises composées par un ecclésiastique depuis longtemps privé de l'ouïe, qui se figurait écrire sous la dictée de l'archange Saint- Michel. »
< Un médecin, habitué à faire la conversation avec des êtres invisibles, devint sujet à des accès de surdité pendant lesquels il continuait à interroger, à répondre, à rire aux éclats des choses plaisantes qui frappaient son oreille. »
«J'ai constaté par l'autopsie, dit le même auteur, l'atrophie des deux nerfs optiques sur un aliéné qui voyait à sa droite, auprès du mur de sa cellule, des dames charmantes. »
Foville, dans son article Aliénation mentale (1), rapporte le fait suivant :
«J'ai trouvé, dit-il, il y a quelques mois, chez une aliénée, tourmentée jusqu'aux derniers moments de sa vie par d'horribles hallucinations de la vue, les nerfs optiques, durs, demi-transparents dans la plus grande partie de leur épaisseur ; à travers cette masse demi-transparente se dessinaient des tractus blancs, très-distincts. »
Bérard a décrit un cas où les nerfs olfactifs étaient détruits et, malgré cela, le malade se plaignait de mauvaises odeurs.
Les observations que nous venons de rapporter et que nous pourrions encore multiplier prouvent, d'une façon péremptoire, que le siège des hallucinations n'est pas dans les extrémités de l'organe
(1) Dict, de méd. et de chirurgie pratiques, t. I, p. 545.
sensoriel, mais qu'il doit être dans le cerveau luimême. Ces faits ne peuvent d'aiileui's s'expliquer que par la persistance de l'état d'intégrité de certains départements de la masse des couches optiques, où viennent aboutir les nerfs sensoriels. On pourra objecter, il est vrai, que le processus pathologique, qui constitue le phénomène de l'hallucination, est dû, dans les observations citées plus haut, au travail morbide qui amène l'atrophie des nerfs. Mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, l'irritation même morbide des nerfs qui ne sont que les agents de transmission des impressions, peut-elle produire des perceptions aussi nettes et aussi précises que celles que nous avons constatées chez les malades des observations précédentes ? Ne pourrait-on pas admettre plutôt que ce travail atrophique a été, pour la production des hallucinations, la cause primordiale et que, par continuité de tissu, il a produit l'irriLation des centres de la couche optique oîi vont se perdre les fibres des nerfs atrophiés? Nous savons d'ailleurs que la plupart des aliénés qui deviennent sourds, finissent tôt ou tard par être hallucinés de l'ouïe, et que ceux qui deviennent aveugles ont fréquemment des hallucinations de la vue. Le travail pathologique qui, chez ces malades, amène la surdité ou la cécité, est sans doute la cause de production des hallucinations de l'ouïe ou de la vue par l'irritation consécutive des centres moyen ou postérieur de la couche optique.