Manifestation unilatérale de l'hallucination
— Le caractère anatomique des organes sensoriels étant d'être toujours symétriques, il peut arriver
— et la science en fournit de nombreux exemples
— que l'hallucination ne soit perçue que d'un côté, en un mot, qu'elle soit unilatérale. Les hallucinations de cette espèce ne peuvent être aisément constatées que dans les sens de la vue, de l'ouïe et du tact ; la structure anatomique des organes extérieurs de l'odorat et du goût explique la difficulté de s'assurer de l'existence d'hallucinations unilatérales de ces sens.
Citons quelques exemples :
M. Moreau (de Tours) raconte l'histoire d'une jeune aliénée qui entendait des voix principalement au moment où elle allait s'endormir, et quelquefois aussi au moment du réveil. Le bruit de ces voix imaginaires, elle disait l'entendre de l'oreille droite seulement (1).
Le même auteur rapporte encore le cas d'un jeune homme de 30 ans qui était le jouet d'hallucinations nombreuses de l'ouïe exclusivement. Il entendait des injures, des menaces; on le tournait en ridicule, etc. Il entendait ces voix tantôt par l'oreille droite, tantôt par l'oreille gauche, mais jamais par les deux à la fois (2).
Manuel Donat raconte l'histoire d'une personne âgée de 50 ans, qui, depuis une maladie grave,
(1) Du haschisch et de l'aliénation mentale, p. 331.
(2) Ibid., p. 354.
"voyait sans cesse passer devant ses yeux des araignées, des spectres et des tombeaux. Or ces fausses perceptions se manifestaient seulement quand on ouvrait l'œil gauche, le droit restant fermé, tandis que la vision n'avait plus rien d'étrange dans l'épreuve opposée.
Maisonneuve (1) rapporte l'observation d'un jeune homme qui, avant de tomber dans des attaques d'épilepsie, apercevait des roues dentées. Or cet auteur ajoute : « h' œil gauche seul est frappé de cette illusion, à laquelle se joint un sentiment d'effroi causé par la vue d'une figure hideuse qui occupe le centre de la roue. »
Une femme atteinte de monomanie religieuse percevait par l'oreille droite une musique céleste qui l'exaltait au plus haut degré et qui, comme elle le disait elle-même, la rendait féroce (2).
Enfin M. Michéa (2) cite le fait suivant, qu'il emprunte au D"" Broussat : Jean Lairy, en proie à un accès de fièvre, croyait voir et sentir, accolé au côté droit de son corps, un homme en tout malade comme lui.
Tous les faits que nous venons de citer, ainsi que tous ceux qui rentrent dans la même catégorie, trouvent évidemment leur explication dans la théorie que nous soutenons. Ces hallucinations unilatérales sont dues, en effet, à la perturbation
(1) Observations sur Vépilepsie, p. 295.
(2) Baillarger. Mémoire sur les hallucinations, p. 300.
(3) -Du délire des sensations, p. 107.
fonctionnelle de certains centres de la couche optique d'un seul côté.
/ 3. Enchainement successif des hallucinations de
divers sens les uns avec les autres. — La théorie que nous avons exposée rend aussi compte d'une façon rationnelle de l'enchaînement successif et de la combinaison des hallucinations des divers sens les uns avec les autres. Nous avons vu, dans notre premier chapitre, que les différents centres de la couche optique sont anatomiquement contigus les uns aux autres et constituent une véritable agglomération d'amas distincts de substance grise. On comprend donc qu'un ébranlement morbide, localisé d'abord dans une des régions des couches optiques, puisse se propager insensiblement de proche en proche et envahir successivement les réseaux de cellules des différents centres ambiants. Finalement même, par l'effet de la continuité de tissu, l'irritation morbide peut mettre en vibration tous les centres de la couche optique, même la substance grise centrale affectée à la réception des impressions viscérales.
Ainsi se trouvent expliqués physiologiquement les nombreux exemples que nous fournit la clinique psychiâtrique, de malades dont l'accès hallucinatoire commence par un sens et se continue par l'envahissement successif de tous les .-îutres sens ou de quelques autres seulement. Citons quelques exemples :
L'observation suivante, que nous i^ésumons, est empruntée à M. Lélut (1).
G., vieillard de 65 ans, a pour la première fois, en 1820, un accès d'hallucinations en revenant de Montsouris; il voit huit ou dix hommes qui le suivaient; il les entend chanter et se range pour les laisser passer. Il tombe, et se retrouve dansun corps de garde avec une plaie profonde au-dessus du sourcil gauche. Il croit qu'il a été attaqué par les hommes qu'il a vus et entendus. Après un nouvel accès, qui eut lieu au mois d'août 1827, il entra à Bicêtre, où les fausses perceptions deviennent de plus en plus fortes; elles sont continuelles et ont lieu la nuit comme le jour.
Pendant la nuit, les voix le tiennent éveillé et le menacent. Ces hallucinations de l'ouïe s'accompagnent d'hallucinations de la vue; G voit en
totalité ou en partie les personnes dont il croit entendre la voix. A ces hallucinations de l'ouïe et de la vue, se joignent des perceptions légères du tact : G... sent ses persécuteurs le toucher, le pousser. Il s'y joint aussi des hallucinations de l'odorat et du goût : l'haleine de ces personnes sent réellement mauvais, dit le malade; elle lui infecte le nez et la bouche, et il est obligé de se rincer cette dernière tous les matins en se levant.
Nous avons là un exemple frappant de l'envahissement successif, et, pour ainsi dire, d'arrière en avant, des différents centres de la couche opti-
(1) Le Démon de Socrate, 2'' édit, p. 282.
que par l'ébranlement morbide. L'accès hallucinatoire commence par des voix (centre postérieur); puis ont lieu des visions (centre moyen), et en même temps le malade se sent touché par les personnes qu'il aperçoit (centre médian); enfin il sent leur haleine fétide fcentre antérieur).
Dans certains cas, l'irritation morbide reste limitée à deux ou trois centres ; les centres moyen et postérieur sont ceux dont l'excitation simultanée ou successive a lieu le plus fréquemment : sur 48 cas d'hallucinations ayant atteint plusieurs sens, M. Michéa a constaté que celles de l'ouïe et de la vue se sont montrées réunies 27 fois. Nombreuses, en effet, sont les observations d'aliénés qui, en même temps qu'ils entendent des voix, aperçoivent les êtres imaginaires qui leur parlent, ou qui, voyant des personnes, entendent leurs discours.
Quelquefois aussi les hallucinations de la vue ou de l'ouïe sont combinées avec des hallucinations viscérales, en voici un exemple (1) :
M. B... a mené une existence très-décousue. Il a été tour à tour artiste peintre, poëte, étudiant en droit. A la suite de chagrins de famille, il
(1) Il nous semble important de faire remarquer ici combien est fâcheux le pronostic des hallucinations de l'ouïe associées aux hallucinations viscérales. Outre le cas que je cite, je pourrais en signaler plusieurs autres qui se sont présentés à mon observation. Dans tous , l'excitation simultanée du cerveau par des hallucinations de l'ouïe et des hallucinations internes ont amené rapidement chez les malades le collapsus de la démence.
tombe dans un état mélancolique avec hallucinations, dont les premiers symptômes remontent au mois de mai 1873. Quand nous le voyons pour la première fois, il se plaint vivement à nous de ressentir les phénomènes suivants : il entend une voix qui crie : « Enlevez! », et aussitôt après il ressent une grande secousse électrique par tout le corps, son cœur se met à bondir, son estomac se retourne, le sang reflue vers le cerveau, et tout cela, dit-il, s'effectue à l'aide d'une machine mystérieuse).
Dans cette observation, l'accès hallucinatoire commence par une hallucination de l'ouïe (centre postérieur), est suivi d'une sensation traversant tout le corps (centre médian) et se termine par des hallucinations viscérales (substance grise centrale.
4° Nous avons déjà indiqué plus haut que cette théorie donnait une explication rationnelle de la relation qui existe entre les deux éléments essentiels de toute hallucination. L'élément sensoriel est la conséquence de l'ébranlement morbide autogénique des cellules ganglionnaires de la couche optique ; l'élément psychique est le résultat de la vibration consécutive des cellules intellectuelles de la couche corticale du cerveau. Lorsque les incitations fictives, partant des centres de la couche optique, rencontrent dans les réseaux de la substance coi-ticale. vers lesquels elles sont irradiées, des éléments d'une excitabilité anormale, comme RiUi. 9
chez les malades affectés d'idées délirantes, ces éléments, réagissant en raison de leur multiplicité et de leurs caractères intrinsèques, produisent, par la combinaison directe de l'élément psychique à l'élément sensoriel, une suite indéfinie de conceptions imaginaires. Les séries d'idées délirantes ainsi produites seront d'autant plus brillantes, elles auront un cachet de systématisation d'autant plus marqué, que les facultés créatrices de l'imagination et de la mémoire auront conservé toute leur verdeur et toute leur énergie, ou, pour parler le langage de la physiologie, que les cellules de la couche corticale auront conservé plus de force et de vitalité. La clinique psychiatrique nous apprend, en effet, que l'usure cérébrale, le collapsus des cellules cérébrales, qui amène la démence, a pour conséquence aussi la diminution dans l'intensité des hallucinations, qui finissent même par s'évanouir complètement. On comprend du reste que, dans ce cas, indépendamment de l'usure qu'un ébranlement morbide souvent répété, sinon continu, a dû produire dans les centres de la couche optique, les vibrations des cellules de ces centres, si elles se produisent encore, ne rencontrent dans les circonvolutions du cerveau que des éléments nerveux dans leur période régressive et, par conséquent, dans un état d'extinction graduelle mais progressive de tout acte de spontanéité intellectuelle ou de manifestation morale.