‹ Theorie platenicienne de l'amourChapitre 36 sur 99 · AUTRES RAISONS PEU PROBANTES · texte numérisé non relu

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tîtude est extrême. D'autre part, pourquoi Platon aurait-il j ugé nécessaire de prendre la défense du discours de Pausanias, puisque ce discours représente, dans son Banquet, une doctrine incorrecte et qu'il réfute lui-même? Enfin les prétendues allusions au Banquet que renfermerait TEroticos de Lysias manquent totalement d'évidence. Trop souvent, d'ailleurs, il en est ainsi pour les diverses références au Banquet qu'on croit trouver dans le Phèdre : ce sont des ressemblances, parfois purement extérieures, qu'on interprète au gré de son désir et qui peuvent signifier l'antériorité du Phèdre sur le Banquet, tout aussi bien que l'inverse.

On en pourrait dire à peu près autant de certaines preuves fondées sur la comparaison du contenu doctrinal des deux dialogues : elles se fondent soit sur une hypothèse particulière relativement au sens et ai l'évolution de la philosophie platonicienne, soit sur l'hypothèse même de l'antériorité du Phèdre, de telle sorte que ce sont de simples cercles vicieux. Ainsi, par exemple, on r^.marque, non sans raison du reste, que dans le Banquet l'Amour est l'image de l'âme qui lie le monde sensible au monde intelligible. Mais, ajoute-t-on, il faut en outre que, par sa nature, elle soit vraiment quelque chose d'intermédiaire : d'où la théorie des trois parties de l'âme dans le Phèdre (Couturat art. cit. p. 151 sq.). Or il semble bien que, si on ne partait de cette hypothèse que le Phèdre est antérieur au Banquet, on pourrait soutenir avec tout autant de vraisemblance que la doctrine de l'âme tripartite a conduit Platon à donner à l'Amour le rôle d'un intermédiaire. Dans d'autres cas, comme je l'ai indiqué plus haut, on s'appuie pour établir la postériorité du Phèdre sur une conception du Platonisme qui aurait elle-même bien besoin d'être prouvée. On admet l'existence d'un « Platonisme moyen », dans lequel les Idées, au lieu d'être des réalités auxquelles les choses participent, ce qui serait le point de vue du Banquet, ne seraient plus que des universaux dont

r, 416 sqq.), a ensuite changé d'avis (Hermès XXXVl, 580 sq.), et, de même, A. Groiset {hiiU gr, Vd 435 sq.) tient pour la négative.

les choses sont des imitations. Or ce point de vue logique serait très apparent dans le Phèdre. Cependant, comme on ne peut nier que, dans ce dialogue, les Idées soient représen tées comme possédant une réalité objective (par ex. 247 CE. 250 B-D), on se tire d'embarras au moyen du subterfuge ordinaire : ce sont là des assertions mythiques qu'il convient de traduire, et certes Lutoslawski, dont on reconnaît ici les conceptions, a fait preuve dans ce travail d'une merveilleuse ingéniosité (337-339, 340; cf. 359). En vérité, c'est une façon trop simple de justifier son parti-pris et d'esquiver les difficultés. Au reste, on retrouve, dans le cas qui nous occupe, des exemples de cette belle indépendance à l'égard des textes, qu'on a si justement reprochée à Lutoslawski. Pour lui, le Phèdre développe des vues antérieures : ainsi, dit-il (p. 331), dans le Banquet la Beauté était la plus haute des Idées ; dans \q Phèdre (247 D), ce n'est plus qu'une Idée entre beaucoup d'autres (ce qui doit prouver, sans doute aussi, la prédominance du point de vue logique de la classification des concepts), dont la première est désormais la Justice. Or, en c^ qui concerne le Banquet, il semble bien qu'il y ait ici une erreur d'interprétation : Platon ne dit pas du tout (210 E- 212 A) que l'Idée du Beau soit l'Idée la plus haute; il dit seulement qu'elle est au-dessus des beautés particulières et sensibles. D'autre part, le Phèdre ne dit pas que la Justice soit la première des Idées; il la nomme seulement la première et, s'il en est une dont on nous dise assez explicitement qu'elle est au-dessus de la Beauté, ce n'est pas la Justice, c'est la Sagesse, çpovr^^rcç (250 D).

Toutefois, il n'y a pas de preuve à laquelle on ait accordé plus d'importance qu'à celle qui se tire de la façon dont il est parlé des poètes dans le Banquet et dans le Phèdre : Lutoslawski (330 sq., 356; cf. 338, 351), Gomperz (443),Raeder (167) l'ont développée avec une insistance particulière. « Ce qui nous inspire, écrit Gomperz, une absolue méfiance pour cette conclusion traditionnelle [que \çi Banquet est plus récent que le Phèdre], c'est la considération que voici. Dans un passage... du Symposion [209 A, CD] Platon élève ses regards

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avec une admiration que rien n'a encore entamée vers les grands poètes et les grands législateurs, les Homère et les Hésiode, les Lycurgue et les Solon, dont la gloire le fascine et que le but suprême de son ambition semble être d'égaler un jour. Vers la fin du Phèdre, au contraire [278 CD], il déclare la guerre à la composition littéraire en général, et contemple de la hauteur qu'il a atteinte les auteurs depoèmes et de législations, parmi lesquels il nomme expressément Homère et Solon. » (Trad. Aug. Reymond, p. 443). Ailleurs (248 E), il met les poètes au sixième rang dans la hiérarchie des âmes, au-dessous des financiers, des négociants, des athlètes, des médecins, juste avant les artisans et les laboureurs, au-dessous desquels ne se trouvent plus que les sophistes et les tyrans.

Nous avons vu précédemment (§ 93, p. 84) dans quelle mesure l'opinion qui s'exprime dans le Phèdre relativement aux poètes peut être un indice quant à la position de notre dialogue. Mais il ne semble pas qu'on puisse rien induire qui soit probant de la comparaison des déclarations du Banquet et du Phèdre sur la question dont il s'agit. Tout d'abord, en effet, il n'est pas exact que l'admiration de Platon pour les poètes et pour les législateurs fût encore intacte, lorsqu'il écrivait le Banquet. Dans le Gorgias, dont nul, je crois, ne conteste l'antériorité par rapport au Banquet, nous trouvons une condamnation très sévère (501 E-502 D) du dithyrambe et de la tragédie. Or les raisons pour lesquelles Platon condamne ces formes de poésie, à savoir qu'elles visent seulement à charmer les auditeurs, non à les rendre meilleurs, et ne sont que flatterie, ces raisons s'appliquent en somme à toute poésie; car toute poésie cherche, de même, à plaire au peuple, si bien que l'on en vient à cette formule : hri\}:r(^o^[7. oipx t(ç àaTiv il) -jcotYjTtKTQ. Cette déclamation pour le peuple a tous les défauts de celle des rhéteurs. Mais, d'autre part, cette appréciation sur les poètes se rapporte à un jugement tout à fait analogue en ce qui concerne les législateurs; la flatterie a changé subrepticement leur art en une rhétorique sophistique, comme elle a substitué à la gymnastique l'art de

la toilette et de la parure {Gorg. 464 B-465 C). Sans doute il y a de bons et de mauvais législateurs, comme il y a de bons et de ipauvais orateurs : les mauvais, ce sont ceux que guide le désir de flatter et non de rendre meilleur ; les bons, ce sont ceux qui n'ont en vue que la justice (principalement 502 E- 503 B, DE; 504 DE; 516 B-517 A; 521 A; 527 C). De même en doit-il être pour les poètes, dont la fonction est susceptible, également, d'être bien ou mal comprise. Il n'y a donc en somme, dans l'attitude du Phèdre à l'égard des poètes et des législateurs rien qui soit nouveau, et, par conséquent, sur ce point encore, l'opinion en question est très contestable : l'idée que les législateurs, les orateurs et les poètes ne méritent d'être estimés qu'à la condition de savoir en quoi consiste la vérité et d'être, en un mot, philosophes (278 B-E), c'est l'idée même du Gorgias. Dans le même sens, les Lois montreront plus tard que les poètes et tous les autres écrivains doivent être soumis à l'autorité et au contrôle du législateur philosophe (IX, 858 C-859 A). Par conséquent, il ne faut pas dire, semblcTt-il, que la sévérité de Platon à Tégard de la poésie et de la législation traditionnelles soit un des caractères distinctifs des derniers dialogues ; les raisons particulières qui lui servent à la justifier ont pu se transformer (par exemple, en ce qui concerne l'idée d'imitation), mais le motif général reste le même, d'un bout à l'autre de l'œuvre de Platon : toute poésie, toute rhétorique, toute politique sont condamnables, dont l'objet n'est pas la vérité et la justice. — Mais pourquoi, dira-t-on, cette sévérité ne se manifeste-t-elle pas dans le Banqueta C'est là un fait qu'il est impossible de contester. — Sans doute; mais il faut bien prendre garde à ce qu'imposait l'affabulation même du dialogue : au milieu de cette fête joyeuse donnée par un poète en l'honneur d'un de ses succès, dans cette sorte de concours d'éloges qu'on peut, au sens le plus large du mot, appeler poétiques, Socrate ne serait-il pas mal venu à faire ouvertement la leçon aux poètes et à payer de la sorte les affectueux égards que lui témoigne son hôte, le poète Agathon (175 C- E, cf. 174 E- 175 C)? Platon n'eût pas commis cette faute de

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