LA THÈSE DE L'ANTÉRIORITÉ DU PHÈDRE
goût, de le faire parler d'une façon si contraire aux vraisemblances***. Cela ne Tempêche pas d'ailleurs de dire à peu près les mêmes choses que dans le Gorgias ou dans le Phèdre, mais en de tout autres termes. Il feint l'admiration pour tous ces discours inspirés de la rhétorique à la mode, imprégnés des leçons des poètes et des sophistes; il regrette d'avoir promis de faire un éloge de l'Amour, il ne savait pas ce que c'était qu'un éloge, il croyait qu'il n'y avait d'autre règle que de dire la vérité ; il se sent incapable de rivaliser d'éloquence avec ceux qui l'ont précédé, il faut donc qu'on lui permette de parler à sa manière (198 B - 199 B). En résumé il y a, en ce qui concerne les poètes, et aussi en ce qui concerne les législateurs, une parfaite unité dans la pensée de Platon et le Phèdre ne marque, à cet égard, aucun changement profond ni par rapport au Gorgias, ni même, en dépit des apparences, par rapport au Banquet.
§ 97. — Après avoir ainsi reconnu la faiblesse de certains des arguments allégués en faveur de la postériorité du Phèdre, il sera naturel d'examiner la doctrine de ceux qui
111. Bien que, dans le Banquet ^ il y ait, au fond, une polémique très réelle, comme l'aVsi bien montré M. Broghard {Sur le Banquet de Platon Année philos. XVll, 1906, 2, 7-15, 27 sq.), il n'en est pas moins vrai que cette polémique ne se manifeste pas dans la conversation même des convives. Ainsi, par exemple^ Socrate discute bien contre Agathon, mais il le fait avec mille ménagements, en le louant du plan de son discours (199 G)^ en adoptant môme ce plan pour rapporter sa conversation avec Diotime (201 DE, 204 G sq.), en prenant soin d'affirmer que le débat n'est pas entre Socrate et Agathon, car il serait bien facile de répondre à Socrate, mais que c'est à la Vérité qu'il est impossible de tenir tête (201 GD). Le désir de ne pas heurter le sentiment d'autrui est si évidemment Hé à la pensée constructive du dialogue que le personnage de Diotime semble avoir été imaginé uniquement pour permettre à Socrate de ménager la susceptibilité de son hôte et de ses compagnons de table, en ayant Tair de se réfuter lui-môme : il disait à la prêtresse de Mantinée les mêmes choses qu'a dites tout à l'heure Agathon, voici ce qu'elle lui répondait ... (201 E, cf. 212 B). Au reste, Platon ne veut pas que nous soyons dupes ce cet artifice, puisqu'Aristophane réclame (212 G) contie une allusion que Socrate a faite à son discours (205 DE), dans celui-là même qu'il avait attribué à Diotime.
tiennent, au contraire, le Phèdre pour certainement antérieur au Banquet, Nous allons donc peser les raisons qu'ils apportent à leur tour.
Il n'y a pas lieu de s'arrêter bien longuement à celles qui se fondent sur de prétendus renvois au Phèdre qui se trouveraient dans le Banquet : nous avons vu plus haut, à propos de la thèse opposée, combien précaires sont ces sortes de preuves, à moins que le renvoi ne soit formellement indiqué, ou la référence précise et indiscutable. On ne fera pas, je pense, difficulté de reconnaître que tel n'est pas le cas, par exemple, pour le renvoi que plusieurs critiques*** ont pensé voir au Phèdre dans un passage du discours de Pausanias {Banq, 182 A). Il y est question des amants populaires dont les excès ont discrédité l'amour, au point de faire dire qu'il est honteux d'accorder ses faveurs à un amant. C'est, dit-on, une allusion au discours de Lysias dans le Phèdre, Mais estil besoin de remarquer à quel point l'allusion est incertaine? Le caractère essentiellement général de la proposition condamnée par Pausanias est manifeste. Il y a là d'ailleurs un bel exemple de l'indécision de tels arguments : ils passent en quelque sorte d'un camp dans l'autre et nous avons vu tout à l'heure (§ 96, p. 90) Teichmueller utiliser précisément, au contraire, l'Éroticos de Lysias pour prouver, par des renvois au discours de Pausanias, l'antériorité du Banquet sur le Phèdre, Il en va de même pour ces passages du Banquet (177 D, 193 E, 198 D, 201 D, 212 B) où Socrate déclare qu'il ne sait rien d'autre que l'amour : on a voulu y voir des renvois à Phèdre 227 C, 257 A. Mais l'inverse n'est pas moins plausible et, d'ailleurs, la même idée était déjà dans le Lysis (204 BC), et elle s'y trouve, là comme ailleurs, parce que c'était une des plaisanteries familières de Socrate {Memor. II, 6, 28).
§ 98. — Un des principaux arguments de la plupart des partisans de l'antériorité du Phèdre se fonde sur un passage
112. AsT Piaios Leben und Schr, 311 ; Stallbadm Proleg. ad Symp. LXV [ap. Grain op, cit. 15] ; Schleibriiachër, ap. Rettig Symp, 135.