L'ÉLOGE D'ISOCRATE DANS LE PHÈDRE EST IRONIQUE
rînnocente vanité d'Isocrate par des compliments qui ne sont qu'un persiflage cinglant. Il a.trouvé un moyen détourné de faire comprendre à ses lecteurs que c'était bien de ce pauvre esprit qu'il était question plus haut, et, ce qu'il n'avait pas su faire dans YEuthydème, de se moquer de lui en le désignant par son nom, tout en lui enlevant la possibilité de s'en fâcher. II. faut remarquer, en outre, que si l'hypothèse est juste, d'après laquelle la conception de l'Amour exposée dans le Phèdre serait une réfutation déguisée des théories d' Antisthène (cf. n. 118), dans les deux dialogues la polémique contre Isocrate serait liée à une polémique contre Antisthène. En résumé, ce ne serait donc pas seulement l'éloquence de Lysias qui sçr^^it visée dans le Phèdre^ mais, tout autant, celle d'Isocrate, en même temps que son enseignement. Après tout la qualification de logographe, dont on fait injure à Lysias {Phèdre 257 C) convient tout aussi bien à Isocrate qui, dans YEuthydème (305 BC, cf. 289 D), en a été lui-même gratifié**^. N'est-il pas singulier même, comme Usener n'avait pas eu tort de l'observer (cf. § 85, p. 67), que Lysias soit traité de. logographe dans un ouvrage où c'est précisément un de ses discours épidictiques qui est critiqué? On a d'ailleurs remarqué*** que, à plusieurs reprises 272 C, 277 D, 278 C, Platon pense, en même temps qu'à Lysias, à un autre qu'il ne nomme pas : peut-être est-ce Isocrate, dont il se réservait d'introduire le nom (278 E) avec une brusquerie très propre à relever l'attention. Quoi qu'il en soit de cette dernière supposition, sur laquelle je crois ne pas devoir insister, il n'en est pas moins très hautement probable que le morceau en question est entièrement ironique : Platon ne fonde aucun espoir sur l'éloquence, sur l'enseignement ni sur l'intelligence d'Isocrate, et c'est pour faire rire à ses dépens qu'il feint de se faire à ce sujet des illusions pour
128. Il est bon de rappeler du reste que, même après Touverture de son école, ses élèves étant au début fort peu nombreux, Isocrate composait encore des plsddoyers : le Trapézitique est de 392/391, VEginétique de 390/389. Cf. Blass ir, 209 sq., 214 sq., 17 sqq. ; Sdsemihl IV. PI. F. i, 40 sq.
i29. SiBBçCK Onters. z. f kilos, d, Gr.*, 136, ap. Raeder 274-
Tavenir. Cette interprétation nous délivre d'une foule de difficultés sans issue et elle libère en même temps T hypothèse de la postériorité du Phèdre d'une objection redoutable, qiii atténuerait singulièrement la force des preuves sur lesquelles elle s'appuie.
§ 102. — Il est cependant une autre objection à laquelle se heurte cette hypothèse. Dans le Phédon qui, s'il n'est pas postérieur au Banquet, lui est du moins de peu antérieur, il est parlé de la théorie des Idées comme d'une théorie familière à tous les amis de Socrate, qu'il leur a développée à satiété et dont il a fourni des démonstrations sur lesquelles il n'y a même plus à discuter (76 D-77 E, 100 B)'^\ Dans le I^àèdre au contraire cette même théorie apparaît comme une nouveauté hardie, à laquelle il est nécessaire de préparer Tauditeur; la solennité avec laquelle débute le passage relatif au monde des réalités absolues est très frappante : « Car il faut bien, s'écrie Socrate, oser dire la vérité, et surtout quand on parle sur la vérité. » (247 C) Il y a là, dit Gomperz (tr. fr. 444, 446 sq.), une raison de fait qu'il n'hésite pas à qualifier d'impérieuse, et c'est elle sans doute qui le décide à ne céder qu'à moitié aux arrêts de la stylométrie*^*.
130. Cf. surtout 76 D : el iièv eortv a epuXoOjxev âec et 100 B : eu' exetva xi noXuOp\jXY)Ta.
13i . Voir aussi Zeller 550, 4 ; Suseiubl op, cit, 37. Il est impossible de rapporter, avec Schdltess Deutsche Lit.Z. 1888, p. 348 (ap. Susehibl loc. cit.)f les expressions précitées du Phédon à des parties antérieures du dialogue ; car, la première fois quil est question de la théorie des Idées dans le Phédon 65 D, elle est présentée comme une théorie connue et qu*on n*hésite pas à affirmer. — Les assertions de Ldtoslawski à propos de cette question témoignent de quelque précipitation dans le jugement : c< la conception des idées ou notions, dit-il (p. 353), comme substance des choses est dans le Phédon une probabilité (76 : el fjièv '^(ttiv & OpuXoOt&ev àsî... 100 B : 07co6é(ievo; etvat ti xaXbv auto xa6' aOti], dans le Phèdre^ c'est le patrimoine commun [the common inhéritance] de tous les philosophes (247 G : 7|... ouata ovT«i)ç [om. ^'u^tiç] o5aa xuêepviQTÎj fjiôvo) BeaTT) vu). » Il faut avouer que la traduction libre du passage qui vient d'être cité ne manque pas de largeur; elle se rapporterait mieux à 249 G : Sib 6ti dtxa^coc xtX... Qaant aux expressions conditionnelles signalées dans le Phédon, elles n'ont pas le sens que leur attribue Ldtoslawski : elles signifient seulement que, à