RÉSUMÉ 6UR LE RAPPORT DE L'AME AVEC L'AMOUR
Banq. 209 A-C, 212 A). L'Ame, dans son acte essentiel, est donc amour.
§ 140. — Le moment est venu de résumer les résultats auxquels nous a conduits Tétude comparée de la théorie de l'Amour, comme essence mixte et intermédiaire, et de la doctrine de r Ame, constituée elle aussi par la synthèse d'éléments opposés. Nous serons ainsi amenés à étendre notre interprétation du mythe de la naissance d'Eros et à en dégager le sens profond, celui qu'il n'a pas encore sans doute dans le Banquet ^ mais que le développement de sa philosophie de l'Amour devait disposer Platon à lui attribuer. — L'Ame, dirons-nous, est par nature capable d'atteindre l'objet dont elle est privée par le fait de sa liaison avec le Sensible, et l'Amour naît précisément de la rencontre de ces deux qualités opposées, de Funion de l'indigence avec une richesse qui n'est ni essentielle, ni durable, dans laquelle la possession du bien n'est qu'une griserie et, après un assoupissement, un élan vers une possession renouvelée. Ainsi s'explique d'une façon plus large, sans rien pourtant qui contredise notre première interprétation, sans rien même qui ne la confirme, le mythe de la naissance de l'Amour, fils de Pénia et de Poros, de la nature sensible à laquelle les Idées font défaut et de la nature intelligente, qui a connu les Intelligibles jusqu'à l'ivresse, mais aussi jusqu'à l'oubli qui en est la suite. Poros n'est donc pas le Premier Aimable, comme le veutPlutarque; car en Poros il n'y a rien de fixe, mais un mélange de la non-possession et de la possession, du Non-Être et de l'Être, une accession à l'Intelligible qui n'est poiijt une identification, puisqu'elle le trouble au point de l'enivrer. Bref Poros, c'est, comme Ta bien vu Plotin, quoiqu'il exprime cette idée en des termes qui ne sont pas platoniciens, cette partie de l'Ame qui, sans être Idée, est apparentée aux Idées, qui, sans être dieu, est admise au festin des dieux. L'Amour dérive de cette âme en tant qu'elle s'unit à une autre nature qui est, au contraire, étrangère aux Idées, et qui reste à la porte du festin, pendant que les dieux et ceux qui ont quelque parenté avec eux se repaissent de la nourriture qui leur est propre. Ainsi nous
comprenons que l'Amour soit lié si intimement à la philosophie, que le philosophe, c'est-à-dire l'homme en qui prédomine l'âme raisonnable, soit aussi le parfait amoureux. Voici donc la conclusion qui se dégage désormais de nos analyses. L'Ame raisonnable est un démon, parce qu'il y a en elle dn Fini et de l'Infini et qu'elle unit ces deux principes opposés. Mais l'âme dans son état présent, c'est-à-dire liée à ses parties mortelles, est aussi un démon. Dans l'un et l'autre cas, l'amour apparaît comme essentiel à l'Ame. S'agit-il deTâme déchue? Elle a le désir des réalités dont elle est désormais séparée. S'agit-il de l'Ame dans la pureté de son essence? Elle n'a pas la perfection des âmes divines : l'Infini y est plus abondant que dans celles-ci {Tim. 41 D) ; les deux coursiers n'y sont pas également dociles {Phèdre 247 B, 248 A, 253 G-E). Cependant ce qu'il y a de divin en elle suffit à lui faire sentir son infériorité ; elle en souffre et l'empressement que mettent les âmes, d'après l'exposition du Phèdre, à suivre les dieux dans leurs évolutions, leurs efforts pour contempler les réalités absolues qui sont la pâture convenable à leur nature (248 A-C) signifient justement que, même dans cet état, il y a en elles l'amour de ce qui leur fait défaut et qui leur est pourtant essentiel. En résumé l'Amour est un démon, ce qui veut dire qu'il est l'acte propre de l'Ame, — dans sa vie supraempirique en tant qu'elle désire passionnément jouir d'un bien qui lui est propre, mais qui n'est pas cependant une partie d'elle-même ; — dans son état présent, en tant qu'elle est une synthèse du mortel et de l'immortel et que sa nature vraie, c'est proprement d'être imiçortelle.
§ 141. — Il nous faut maintenant vérifier notre conception de l'Amour, en cherchant si les diverses fonctions de l'Ame ne sont pas liées chacune à l'Amour.
Tout d'abord, ce qui est essentiel à l'Ame, ce qui en est l'état parfait, la beauté et la santé, c'est la Vertu {RépubL IV,