L'AMOUR COMME MÉTHODE PHILOSOPHIQUE
rintellect, ne peut signifier qu'une chose : c'est qu'il faut agir sur Fâme mortelle elle-même et que nulle méthode philosophique ne pourrait en faire abstraction. Les premières étapes de l'éducation dialectique sont relatives à cette âme inférieure dans ses rapports avec l'âme supérieure. D'autre part, l'Amour, nous le savons déjà, est un intermédiaire qui lie le mortel au divin, le Sensible à l'Intelligible. Mais c'est un intermédiaire déterminé, qui a en quelque sorte sa personnalité et son histoire. Tandis que la Dialectique s'emploie à détourner l'âme vers les Intelligibles par une éducation progressive de l'intelligence seule, la méthode de l'Amour demande à l'âme de chercher, pour ainsi dire, jusque dans la « pauvreté » de sa nature mortelle un moyen d'obtenir cette conversion. Elle utilise en effet une émotion particulière de l'âme mortelle pour donner à l'âme immortelle une attitude qui lui permettra de contempler par les moyens qui lui sont propres le Beau en lui-même et, avec lui, les Intelligibles qui sont son objet naturel. C'est donc une utilisation rationnelle du sentiment, non sans doute comme moyen mystique de connaissance, mais seulement comme un moyen de détourner l'âme vers la connaissance vraiment intellectuelle. Au reste, le Banquet et le Phèdre, sans parler des autres dialogues sont à cet égard très explicites : il n'est pas question de donner à l'Amour comme sentiment une valeur philosophique; l'amour physique est ou bien condamné ou bien considéré comme n'étant qu'un symbole de l'amour véritable. Cependant de l'image on peut passer à la réalité et employer l'émotion qui donne naissance à l'amour physique comme un moyen de s'élever jusqu'à l'amour intellectuel; mais celui-ci du moins est véritablement identique à une connaissance. Si l'amour des jeunes gens^^' est supérieur à l'amour des femmes, c'est précisément parce qu'il est plus susceptible de se dégager de la passion charnelle et d'atteindre le but scientifique et moral de l'amour.
223. Sar Tamour grec et sur la pédérastie, on lira avec fruit Texcel* lente étude de Dugas op, cit, 84 sqq.
que Ta fait la dépravation des mœurs, ce n'en est pas moins tout autre chose. C'est un amour qui, détourné des objets sensibles accoutumés, tend seulement vers la science et vers la vertu, ce qui, d'ailleurs, n'est pour lui qu'un seul et même but. Le désir de l'éternité qui est à la base de la génération physique, qui en est le principe et qui en fixe en même temps les bornes, est donc aussi la raison profonde de l'amour philosophique. Mais l'éternité à laquelle il aspire est, du moins, une éternité véritable, celle que confère la possession du Vrai absolu et de l'Être absolu.
§ 154. — Nous trouvons une autre preuve du caractère intellectuel de l'Amour accueilli par la Philosophie dans l'étroite liaison que Platon établit entre l'Amour et la personne de Socrate. Cette conciliation, dans le même homme, de l'Amour et de la Philosophie a une signification symbo lique à laquelle nous devons être particulièrement attentifs. Le discours d'Alcibiade dans le Banquet, en même temps qu'il a pour but de rétablir contre Aristophane --^ et sous une forme à la fois sérieuse et comique, le portrait authentique et fidèle de Socrate, doit aussi servir à prouver que, par tous ses traits, le caractère du Socrate réel répond à la relation précédemment établie entre la définition de l'Amour et celle du vrai Philosophe. « Il y a ainsi, écrit M. Brochard (p. i3, cf. 24-27), entre les deux parties du dialogue le même rapport que entre l'abstrait et le concret, la théorie et la pratique, le principe et l'application. )).0n ne saurait mieux dire. Le Socrate de Platon fait profession à maintes reprise^, nop seulement dans le Banquet, mais ailleurs, de « ne savoir que l'amour » : tous ses amis connaissent et rappellent ce détail qui les frappe -'^^ Il a tous les caractères qui sont attribués à l'Amour. En premier lieu, il est philosophe, et l'Amour est philosophe, précisément parce qu'il unit en lui l'ignorance et la sagesse [Banq, 203 D-204 B), mais avec ce sentiment de son ignorance (cf. Lysis 218 AB), qui est un des traits les
226. Aiasi que Ta montré excellemment M. Brochard, cf. §80 p. 60 sq.
227. Banq. 177 D, 193 E, 198 D, 201 D, 212 B; Lysis 204 BC: Vhèdn 227 C, 257 A; cf. en outre l'apocryphe Theages 128 B.