SOGRATE EST L*IMAGE MÊME DE L'AMOUR
plus saillants de Tattitude philosophique de Socrate (cf. Banq. 216 D, voir n, 85), L'Amour est toujours pauvre (203 C, D); de même le Socrate que nous peint Alcibiade méprise la richesse (216 E), il est plus invulnérable contre l'argent que Ajax contre le fer (219 E)^-^ L'amour n'est ni délicat, ni beau (203 C); Socrate lui aussi est laid; il ressemble, nous dit Alcibiade qui défie Socrate de contester la justesse de cette comparaison, au satyre Marsyas (215 B); il a tout à fait l'extérieur de ces .Silènes que les sculpteurs représentent sur les boîtes où l'on enferme les images des dieux (216 D, 221 DE). Le vieux manteau de Socrate (219 C) nous* rappelle ce qui a été dit de l'aspect misérable de l'Amour {xjyy:r^^z:; 202 C). Celui-ci va nu-pieds, et de même il y a là, dans la façon de vivre du philosophe, une particularité tout à fait surprenante pour ses contemporains {fJanq. 174 A, 220 B; Phèdre 229 A). Ce qu'Alcibiade nous conte de Socrate méditant à la même place, lors du siège de Potidée, depuis le matin jusqu'à l'aube suivante (220 CD, cf. 174 D, 175 AD), ne nous fait-il pas souvenir que l'Amour, lui aussi, vit en plein air et couche à la belle étoile (203 D) ? Il n'est presque pas une seule des qualités attribuées par Diotime à l'Amour qui ne puisse se retrouver, dans le Banquet ou ailleurs, pareillement attribuée au Philosophe ou à Socrate. L'Amour est à l'affût des beaux objets (krJ.So'jKoç Tot^ xxAsT; 203 D), comme Socrate guette, en embuscade, la beauté d' Alcibiade (213 C déôat : eaXo/ûv [jlî, cf. Protag, 309 A). Si l'Amour est habile chasseur {ibid,), de même la recherche de l'essence pure des êtres est appelée par Socrate une chasse {P/icdon 66 A, C) ; on connaît aussi, dans le Tkéélète, la célèbre comparaison de la science avec la chasse aux colombes (198 A- 199 E). Ainsi que l'Amour (iùid.)^ Socrate possède une puissance magique, sur laquelle Alcibiade insiste longuement (215 C-216 C); l'influence de ses discours est comparée à l'action mystérieuse de la morsure de la vipère (217 E-218 B). A maintes reprises, du reste, le
228. Cf. Apol. 23 BG, 31 C, 38 A, B; Rép. I, 338 B; voir Zeller II IS 46, 1 [tr. fr. III, 53, 1].
Philosophe en général est présenté comme un enchanteur-^. Sans doute, tout cela est ironique et ce jugement sur le Philosophe traduit Topînion du vulgaire, que Platon feint de prendre pour sienne : à ses yeux en effet le vrai faiseur de prestiges, c'est le Sophiste, qui est, à ce titre, un danger -'^ Mais peu nous importe : l'essentiel est de constater que ce trait de la nature de l'Amour est encore un trait du personnage de Socrate. Tout ce que dit Alcibiade de la nature contradictoire de Socrate et de ses discours, la comparaison avec le divin Marsyas et avec les coffrets à figure de Silène (21.i A-D, 216 D-217 A, 221 C-222 A'-^»), tout cela n'est-il pas l'application de ce qui a été dit plus haut sur l'Amour comme synthèse des opposés? Ce n'est donc pas sans intention que Platon substitue, dans la bouche d' Alcibiade, l'éloge de Socrate à l'éloge de l'Amour (214 D) : louer Socrate, c'est encore louer l'Amour, car Socrate, c'est l'Amour lui-même et l'Amour, c'est la Philosophie, c'est-à-dire l'empire de l'intelligence sur les sens, en vue de la Beauté.
§ 155. — 11 ne suffit donc pas de dire que l'amour de Socrate pour les jeunes gens est ironique; il faut encore expliquer pourquoi Platon insiste avec tant de complaisance, fût-ce ironiquement, sur le penchant de son maître pour les beaux éphèbes. Certes, il peut avoir voulu, en prouvant à satiété que cet amour n'avait rien de sérieux au sens du vulgaire, défendre la mémoire de son maître contre des imputations calomnieuses. Mais son but semble être surtout de montrer comment le vrai philosophe maîtrise son corps par sa tempérance et sa force d'âme {Banq. 219 D). 11 sait supporter la fatigue, résister aux tortures de la faim et de la soif, il ne craint pas le froid, il garde sa présence d'esprit en face des
229. Voir par ex. Charm. 155 E - 157 D ; 158 BC ; 173 E- 176 B ; Ménon 80 ABiPhédon 77 E-78 A; Théét. 149 CD ; comp. la fin de Tentretien de Socrate avec la courtisane Théodote dans Xen. Memor. III, 11, 16 sq.
230. Euthyd. 288 B ; Rép. III, 413 A-E ; X, 598 D, 602 B ; Sopfu 232-236 [principalement 235 AB, 236 G], 241 B, 265-268.
231. Rabelais, an débul du Prologue de Gargantua, a traduit avec une remarquable intelligence ce portrait de Socrate.