L'AMOUR IDENTIFIÉ A LA PHILOSOPHIE
dangers (219 E-221 B). Mais ce n'est encore rien : où cet empire sur la in8|,tière s'affirme surtout, c'est dans les occasions où les autres hommes cèdent le plus facilement à leurs passions. Les détails sur les capacités de Socrate comme buveur ^^- n'ont pas d'autre signification. A plus forte raison faut-il interpréter de la même manière tout ce qui nous est dit dans le Banquet^^^ et dans d'autres dialogues ^^* sur la conduite de Socrate à l'égard d'Alcibiade ou d'autres jeunesgens. Il se peut qu'il ressente aussi vivement qu'un autre des désirs charnels en présence d'un bel adolescent, mais ces sentiments, il les détourne vers un autre but. Si l'on se soucie du corps, il faut du moins que ces soins se subordonnent à des préoccupations supérieures dont l'Ame est l'objet : toute la sorcellerie du Philosophe consiste à semer, dans l'âme de beaux discours, grâce auxquels la sagesse y prend racine, y devient vivante, y produit ses effets ^^^. Socrate aime Alcibiade, mais il aime aussi la Philosophie et ces amours-là ont du moins le mérite de la constance (comp. Gorg, 482 AB avec Banq. 216 A-C). Bref Socrate réalise parfaitement les conseils de Diotime (210 A-212 A) : s'il aime les beaux corps, il ne s'attache pas à un seul (cf. Banq, 222 B); au-dessus de la beauté du corps, il aperçoit la beauté de l'âme, et elle lui fait dédaigner la beauté corporelle (comp. 210 BC avec 216 D), puis la beauté de la vertu, qu'il enseigne, la beauté de la science (cf. 204 B), enfin le Beau lui-même (218 DE). La possession de l'Idée affranchit le Philosophe de ces amours illusoires auxquelles la plupart des hommes sont uniquement attachés et qui sont le principal ressort de tous leurs actes (211 D-212 A). Bref Socrate nous apparaît, en même temps et pour les mêmes raisons, comme le parfait àpwitxoç et comme le parfait philosophe, et il l'est précisément en tant qu'il dé-
232. Banq. 176 G, 214 A, 220 A, 223 CD; cf. Grote II, 227 u, 111, 3i6 sq,
233. Gf. 211 D, 213 B-E ; 214 D, 216 D, 217 A, 218 G, 222 B^E,
234. Prof. 309 A-G, /« A/ci6. [peut-être apocryphe] 103 AB, 104 CD; Charm, 155 C-E; Gorg. 482 A; cf. 2^ Alcib, [apocryphe] 150 D-i51 A-
235. Gomp. Charm. 155 E avec 156 E -157 D, 175 E-17e A; cf. Banq. 209 BG, 210 B-D, 2i2 A, 221 E-222 A; Phèdre 276 G-277 A.
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passe Tamour sexuel et qu'il utilise Tattrait de la beauté en vue de Tacquisition de la vertu et en vue de la connaissance du réel. Il est sans doute celui en qui Tâme intellectuelle recouvre ses ailes pour retourner au séjour des purs Intelligibles et jouir à nouveau de leur contemplation; car il est celui qui a aimé la science pour elle-même, en philosophe, et c'est encore en philosophe qu'il a aimé les jeunes gens, n'ayant eu jamais en vue que de leur communiquer, par l'amour, la vertu et la connaissance. Si l'on veut comprendre le sens de ces expressions ipôw; Tr.BspaaTstv {Bnnq. 2H B), r,0L\- $£pa::t£Tv \j.zzx o'.Acwçiac {Phèdre 248 E sq., cf. 256 AB), il faut penser au Socrate dont Platon a dressé devant nos yeux l'admirable figure.
§ 156. — Mais comment conciliera-t-on cette identification de l'Amour avec la Philosophie, si, d'autre part, l'Amour est un délire? Le délire, fût-il divin, est un principe inférieur d'action ou de connaissance : c'est ce qui résulte avec évidence de textes nombreux. Le Ménoji nous enseigne que la vertu des politiques est comme la science des prophètes et des devins ou comme Tart des poètes; de tels dons, résultant d'une grâce divine et n'étant pas accompagnés de science, sont instables et on ne peut les transmettre à d'autres par la voie de l'enseignement ^^^ H y a donc là un problème très réel et des plus embarrassants. Il est incontestable en effet que l'amour est un délire : ce n'est pas seulement la théorie du Phèdre, qui s'exprime à ce sujet avec une netteté parfaite, c'est aussi celle du Banquet, puisque l'Amour est un démon et que la science démoniaque est celle des prophètes, des devins et de tous les inspirés en général (202 E-203 A). Il ne faut donc pas craindre de prendre trop au sérieux cette conception de l'Amour : quelles que soient les relations de la méthode erotique et de la méthode dialectique, la première reste inférieure, en tant précisément qu'elle est un délire, et elle ne constitue pas une infidélité de Platon à l'intellectua-
236. Ménon 97 E jusqu'à la fin du dialogue; cf. Apol. 22A-D; Jon 533 E.535 A ; Tint. 71 E-72 B.