L'AMOUR ET L'AME, COGNITIFS ET MOTEURS
en elle qu'en puissance *^^. Cette critique est inacceptable, car ni le Timée ni le Phèdre ne peuvent laisser aucune incertitude à cet égard : si Platon a dit de TAme qu'elle est le lieu des Idées, il n'a pu, d'une part, le dire que de l'Intellect, et, d'autre part, il n'a pu attribuer aux Idées comme réalités distinctes une existence actuelle dans l'Ame. Du moins, c'est bien des Idées elles-mêmes que lui vient son double pouvoir : en tant qu'elles sont les Intelligibles, les Idées lui confèrent l'intelligence et, ce qui semble au premier abord plus surprenant, ce sont elles encore qui lui donnent le mouvement qu'elle possède. Les Idées forment en effet une hiérarchie et la communication des Genres, si nettement affirmée dans le Sophiste, signifie qu'il y a entre les genres des mouvements incessants non pas seulement d'association, mais aussi de progression. Entre l'Idée du Bien et la dernière des Idées, il y a un double mouvement de descente, ou d'ascension. Bref, à, partir du Bien, il y a, comme on le dira plus tard, procession, puis inversement, conversion et retour vers le Bien, et c'est sans doute ce double mouvement que l'Intellect accomplit, quand il se meut circulairement autour des Idées.
Quoi qu'il en soit de cette supposition relativement à l'Ame, il faut du moins reconnaître que, si l'Amour, de son côté, est moteur, c'est en tant précisément qu'il aspire vers l'immortalité ou, en d'autre termes, qu'il tend vers les Idées, et que, par une ascension régulière, il s'efforce de repasser eii sens inverse par les étapes de la procession, c'est-à-dire de retour ner vers le Beau dont il émane. C'est une première contemplation qui, dans la vie préempirique a mis dans l'Ame le germe de l'Amour; c'est au renouvellement de cette contemplation qu'il aspire. Nous comprenons maintenant pourquoi l'Amour apparaît à Platon (cf. Gorg, 507 E sq. ; voir § 120, p. 133; 137 fin et 143 in.) comme le principe universel de toute harmonie et de tout ordre. C'est grâce à lui que, par l'Ame, se réconcilient le Sensible et l'Intelligible, et, dans l'Âme, le mouvement et la connaissance, l'action et la con-
250. De An. III, 4, 429 a, 27-29; cf. mon livre p. 483 et n. 420.
templation, la vie et la pensée, le Devenir et l'Être. Enfin, il est permis de penser que ce rôle de médiateur, dont TAmour est investi par rapport à T Ame, ne se termine pas au seuil du monde intelligible. S'il est vrai que, avec la communication des Genres, la participation ait sa place dans le monde intelligible lui-même, si seulement un tel monde existe en tant précisément que monde, c'est-à-dire en tant qu'harmonie de termes hiérarchiquement ordonnés, il faut, semble-t-il, admettre qu'il y a un autre Amour, supérieur à l'Ame, dans le quel se réconcilient pareillement l'Être et un certain Non- Être, et qui n'est autre chose que la tendance de toutes les Idées vers le Bien.
§ 164. — Mais, à vrai dire, ce sont là des extensions delà pensée de Platon. Il importait toutefois de montrer quelles sont les conséquences de la conception de l'Amour comme synthèse des contraires, par rapport à l'ensemble de la philosophie platonicienne. La théorie de l'âme du monde nous est apparue comme n'étant en somme qu'un autre aspect de la théorie de l'Amour et le principe de la communication des Genres en est la transposition dans le monde des Idées. - Mais, si nous voulons restreindre le champ de nos inductions aux enseignements les plus immédiats de l'œuvre écrite de Platon, nous devrons encore insister tout au moins sur les deux points suivants : l'Amour, en tant qu'aspiration vers l'immortalité, nous libère partiellement des entraves de la vie sensible ; de plus, il nous ouvre le monde intelligible en nous conduisant jusqu'à l'Idée du Beau.
§ 165. — La première idée domine dans le Banquet et dans le Phèdre, Dans le premier de ces dialogues, l'Amour se révèle à nous comme un moyen de nous affranchir non pas seulement du Sensible, mais aussi de l'individuel. A l'égard des corps aussi bien qu'à l'égard des âmes, il représente en quelque sorte l'instinct spécifique de l'immortalité et de I universalité. La génération, qui conserve le type, en est la manifestation dans le premier cas ; dans le second cas, c'est le désir d'une renommée éternelle et indépendante des ci^ constances transitoires (Banq. 206 A-C, E-207 D, 208 B-E.