LE CONTRASTE SIMULTANÉ
réelles sont de celles qui, isolées, seraient appelées faibles ou ternes. C’est ainsi que des tableaux presque entièrement composés de teintes qui semblent par elles-mêmes modestes et rien moins que brillantes, nous paraissent souvent présenter les couleurs les plus vives et les plus splendides; de même, il peut souvent arriver que les couleurs les plus voyantes soient disposées de manière à offrir au spectateur l’aspect de couleurs tout à fait médiocres. Nous verrons plus loin que, dans la combinaison des couleurs de leurs ornements ou de leurs tableaux, les peintres de tous les temps ont nécessairement obéi aux lois du contraste, qu’ils ont pour ainsi dire devinées, tout comme les enfants qui marchent et qui sautent obéissent aux lois de la pesanteur, bien qu’ils n’en soupçonnent pas l’existence.
Les phénomènes de contraste que présentent les couleurs intenses, pures et brillantes, s’expliquent en grande partie par la fatigue des nerfs, comme nous l’avons fait voir au début de ce chapitre. Les changements de couleur et de saturation se remarquent surtout après une observation un peu prolongée, et sont souvent accompagnés d’un reflet doux tout particulier, qui semble flotter au-dessus des surfaces, et qui, lorsqu’il s’agit de couleurs assez éloignées sur le cercle chromatique, leur donne un aspect très brillant. Malgré cela, en général, les effets de contraste sur les couleurs brillantes sont souvent peu marqués au premier coup d’œil, parce que ces couleurs, en vertu de leur intensité et de leur force réelle, peuvent résister à ces changements, et il faut souvent un œil exércé pour les découvrir avec certitude. Il en est tout autrement des couleurs qui sont plus ou moins pâles ou sombres, c’est-à-dire qui manquent de saturation ou de luminosité, ou de ces deux qualités à la fois. Ici, la sensation primitive produite sur l’œil est relativement faible, et par conséquent plus facile à modifier par le contraste. Dans les cas de ce genre, la fatigue des nerfs de la rétine ne joue qu’un rôle très secondaire, car un coup d’œil nous suffit pour reconnaître les effets du contraste. Nous sommes alors en présence du phénomène qui a reçu le nom de contraste simultané, parce que ses effets ont lieu lorsqu’on regarde autant que possible simultanément les deux surfaces. Dans les cas de contraste simultané, les changements sont dns surtout à des incertitudes de jugement de la part de l’observateur ; quant à la fatigue des nerfs de la rétine, elle n’intervient que fort peu.
Nous ne portons en nous-mêmes aucun type d’après lequel nous puissions mesurer la saturation d’une couleur ou sa place exacte dans
LE CONTRASTE
l’échelle chromatique; par conséquent, si nous n’avons pas sous la main de type extérieur certain auquel nous puissions comparer nos couleurs, nous nous tromperons facilement. Nous avons mis une hande de papier d’un bleu vert pâle, mais bien marqué, sur une feuille de papier de la même teinte générale, mais un peu plus foncée et d’une couleur plus intense ou plus saturée. Cette bande nous a semblé alors gris pur, et aucun effort de notre raison ou de notre imagination n’a pu lui faire prendre un autre aspect à nos yeux. Dans cette expérience, il ne se trouvait dans le champ visuel aucun gris pur bien net qui pût servir de terme de comparaison, et au fond la petite bande se rapprochait réellement plus du gris pur que la grande feuille de papier ; c’est pour cela que l’œil l’avait immédiatement acceptée comme de couleur grise. Mais nous ne nous en sommes pas tenu là : nous avons introduit sur le même fond vert une bande de papier gris pur ; au lieu de servir de type pour corriger notre première erreur, cette bande a aussitôt pris l’aspect d’un gris rougeâtre . Le gris pur se rapprochait réellement plus du gris rougeâtre que le fond vert dont il était entouré, et c’est pour cela que l’œil l’acceptait comme ayant cette teinte. La même bande de papier vert bleu pâle, posée sur un fond rougeâtre pâle, a pris une teinte vert bleu plus marquée que lorsqu’elle était sur un fond blanc. Ces deux expériences nous offrent deux cas de contraste simultané : le premier nuit à la couleur, le second lui est favorable. Dans les deux cas, le résultat est d’accord avec celui que le contraste successif aurait produit dans des circonstances semblables.
Nous avons dit plus haut que les effets produits par le contraste simultané sont dus, non à la fatigue de la rétine, mais à une erreur de jugement; or, comme les effets du contraste simultané sont de même nature que ceux du contraste successif, il est évident que cette assertion a besoin d’être prouvée. Pour le faire, nous aurons recours à une expérience assez frappante sur les ombres colorées. Dans cette expérience, nous faisons pénétrer dans une chambre obscure un rayon de lumière blanche qui passe par l’ouverture A pratiquée dans un volet, comme l’indique la figure 121. En B nous disposons une baguette verticale de telle sorte que son ombre aille tomber sur un carton blanc ou sur le mur blanc de la chambre. Evidemment toute la surface du carton sera éclairée par la lumière blanche , sauf les parties sur lesquelles se projette l’ombre n° 1. Nous allumons alors une bougie placée en G (fig. 122) ; sa lumière tombe aussi sur le