ERREUR DE JUGEMENT
carton et donne l’ombre n° 2, ce qui signifie que la lumière de la bougie éclaire toutes les parties de l’écran, sauf celle qu’occupe l’ombre
Fig. 121. — Ombre d’une baguette dans une chambre obscure.
Fig. 122. — Ombres d’une baguette éclairée à la fois par la lumière du jour et celle
d’une bougie.
n° 2, qui est elle-même éclairée par la lumière blanche pure. Mais, au lieu de paraître blanche à la vue, l’ombre n° 2 semblera d’une teinte
LE CONTRASTE
franchement bleue. Pour obtenir l’effet le plus marqué, il est bon que les deux ombres aient la même force ; on y arrive en réglant convenablement les dimensions de l’ouverture qui laisse passer la lumière solaire. Or, bien que l’ombre fournie par la lumière de la bougie soit réellement d’un blanc pur, cependant le contraste avec le fond jaune orangé qui l’entoure la fait paraître franchement bleue. Cette illusion est si forte, qu’elle persiste encore après la cessation des causes qui y ont donné naissance, comme le prouve l’expérience suivante indiquée par Helmholtz : Pendant que les ombres colorées se projettent sur l’écran, regardons-les par un tube de carton noirci à l’intérieur, et tenu de façon que les deux ombres se trouvent à la fois dans le champ visuel; leur aspect sera alors celui que représente la figure 123. Quand
Fig. 123. — Ombre bleue et ombre jaune regardées par un tube de carton noirci intérieurement.
une fois l’ombre bleue a pris toute son intensité, déplaçons le tube vers la gauche, de manière que l’ombre bleue remplisse tout le champ visuel. Si nous maintenons le tube dans sa nouvelle position, l’ombre continuera à paraître bleue au lieu de paraître blanche, quoique la cause déterminante de l’illusion, c’est-à-dire la lumière jaune orangé de la bougie, n’agisse plus sur l’œil. On peut éteindre la bougie, et la surface semblera toujours bleue, tant que l’œil sera appliqué à l’extrémité du tube. Otez le tube, l’illusion se dissipe à l’instant, et l’on voit que la couleur de la portion de surface que l’on regardait est identique à celle du reste de l’écran, dont la blancheur est incontestable. Dans un cas de ce genre, la fatigue des nerfs de la rétine ne joueaucun rôle, puisque l’illusion persiste pendant bien plus de temps
EXPÉRIENCE DE RAGONA SCINA
qu’il n’en faut pour dissiper complètement cette fatigue ; l’illusion doit donc être attribuée à une erreur de jugement. Pour exprimer ce fait d’après la théorie de Young, nous dirons que la sensation du blanc se produit lorsque les nerfs des trois catégories, ceux du rouge, ceux du vert et ceux du violet, sont stimulés presque au même degré, mais que cependant, comme nous n’avons pas en nous les moyens de juger avec certitude de cette égalité de stimulation, nous pouvons dans certaines circonstances être amenés à prendre une stimulation inégale pour une stimulation égale, ou le contraire. Dans l’expérience des ombres colorées, nous avions sous les yeux dans l’ombre fournie par la flamme de la bougie une stimulation égale que le contraste nous a fait d’abord prendre pour une stimulation inégale, et notre jugement a ensuite persisté obstinément dans son erreur, jusqu’à ce qu’il ait été corrigé de manière à partir d’un point de vue nouveau.
On peut modifier et étendre cette expérience en employant des verres colorés au lieu de la flamme d’une bougie. Pour cela, il faut pratiquer dans le volet deux ouvertures, et recouvrir l’une d’elles d’un verre de couleur à travers lequel on laissera la lumière solaire pénétrer dans la chambre obscure ; l’autre laissera passer de la lumière blanche, comme plus haut. Si l’on se sert d’un verre rouge, les ombres paraîtront, l’une, rouge et l’autre bleu verdâtre. Dans tous les cas, les ombres prendront des couleurs complémentaires.
On peut encore étudier les effets de contraste simultané au moyen d’un petit appareil que nous devons à Ragona Scina. Deux feuilles de carton blanc sont adaptées à deux planchettes fixées l’une sur l’autre à angle droit, comme l’indique la figure 124. Entre les planchettes, une plaque de verre Y de couleur un peu foncée doit être maintenue comme l’indique la figure, de manière à faire avec les deux cartons un angle d’environ 45°. Un œil placé en O recevra deux faisceaux de lumière : d’abord le carton vertical enverra de la lumière blanche qui, après s’être réfléchie sur la plaque Y, viendra frapper l’œil. Cette lumière sera, sinon tout à fait, du moins presque entièrement blanche, même après s’être réfléchie sur la plaque de verre, parce que sur un verre de couleur foncée la réflexion se fait presque entièrement à la surface supérieure, ou plutôt à la surface qui est tournée vers la lumière. Le second faisceau lumineux partira de la plaque horizontale H : d’abord blanc, ce faisceau rencontre en chemin la plaque de verre, la traverse et devient coloré par absorption. Si la plaque de verre est rouge, le second faisceau arrivera à l’œil avec la même cou-
LE CONTRASTE
leur; par conséquent, comme premier résultat, l’œil reçoit un mélange de lumière rouge et de lumière blanche, qui fera penser à l’observateur qu’il regarde une surface horizontale et carrée d’une teinte rougeâtre assez pâle. Si maintenant nous fixons au point N du carton vertical un petit carré de papier noir, il est évident que cette partie du carton ne pourra pas envoyer de lumière blanche à l’œil, et que l’image de ce point semblera à l’observateur se trouver au point n du carton horizontal. Dans des circonstances ordinaires, cette image paraîtrait noire; mais, dans le cas qui nous occupe, elle paraît rouge sombre, à cause de la lumière rouge transmise par la plaque de verre.
Jusqu’ici, l’emploi de cet appareil a pour résultat de présenter à l’œil un mélange de lumière rouge et de lumière blanche, cette dernière manquant en un certain point qui paraît nécessairement d’un rouge plus foncé. Nous mettons maintenant au point c du carton horizontal un petit carré de papier noir égal au carré N ; il empêche nécessairement la lumière de la portion de surface qu’il recouvre d’arriver soit au verre rouge soit à l’œil, et dans des circonstances ordinaires il présenterait simplement l’aspect d’un petit carré noir. Mais, comme la surface supérieure de la plaque de verre renvoie à l’œil de la lumière blanche, il fait réellement l’effet d’un carré gris. En définitive, nous offrons à l’œil situé en O le tableau que représente la figure 125; c’est-à-dire que sur un fond rouge pâle nous avons un carré gris pur,
l’illusion s’évanouit
et près de là un autre carré rouge foncé. Mais, grâce au contraste, l’apparence est différente : au lieu d’un carré gris, nous en voyons un bleu vert bien marqué (fig. 126). Cet effet est dû en partie au contraste avec le rouge pâle du fond, mais encore plus à la présence du carré rouge foncé. Nous pouvons faire disparaître ce dernier en supprimant