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LEUR ROLE EST DIFFÉRENT

guère se servir que des couleurs pâles et peu saturées de la nature, et il est souvent forcé d’avoir recours à des combinaisons de couleurs que le décorateur rejetterait assurément. Le peintre tire un parti énorme des gradations de lumière, d’ombre et de couleurs ; il cherche à exprimer la distance, et s’efforce de faire pénétrer l’œil au delà de la surface de ses couleurs; il aime à dissimuler en quelque sorte la couleur elle-même, et à laisser le spectateur dans le doute sur sa nature.

Le décorateur, au contraire, cherche plutôt à embellir une surface à l’aide d’une couleur qu’à représenter les objets naturels. Il se sert souvent des couleurs les plus riches et les plus intenses, et en rehausse encore l’effet par l’emploi fréquent de l’or et de l’argent ou du blanc et du noir : il choisit toujours les combinaisons les plus belles et les plus frappantes, et ne cherche jamais sérieusement à faire pénétrer la vue plus loin que la surface. Il évite la représentation exacte des objets naturels, et y substitue des formes conventionnelles qui servent à varier les effets, et fournissent une excuse pour l’introduction de couleurs qui seraient belles par elles-mêmes et indépendamment de l’objet représenté. La représentation exacte et vraie des objets naturels marque le déclin et la décadence de l’art décoratif. Un tableau est une représentation d’un objet absent ; une surface ornée est essentiellement, non la représentation d’un bel objet absent, mais ce bel objet lui-même; nous n’aimons pas à le voir renoncer à son indépendance capricieuse, et vouloir en même temps être la représentaton et la réalité. Dans l’ornementation, la couleur sert à produire un résultat qui charme, tandis que dans la peinture le but de l’artiste peut être de représenter la douleur ou même une scène tragique. De tout cela il résulte que le décorateur jouit dans la disposition des éléments de ses compositions d’une liberté qui est refusée au peintre, forcé par sa profession de traiter la nature avec un certain degré de respect, au moins apparent. Mais, une fois que le plan général de sa composition est arrêté, le décorateur est moins libre que ne pourrait le supposer un observateur superficiel, de se livrer à sa fantaisie et à son sentiment poétique. Ce ne sont point des règles artistiques ou scientifiques qui le guident dans sa route, mais bien le goût et le sentiment de la couleur dont il peut être doué, et le désir d’obtenir le meilleur résultat possible dans les conditions données. En réalité, la couleur ne peut être employée avec succès que par ceux qui l’aiment pour elle-même indépendamment de la forme, et

LA PEINTURE ET L’ART DÉCORATIF

chez lesquels le talent de la couleur est développé d’une manière distincte ; l’éducation ou l’observation des règles ne peut compenser ou dissimuler l’absence de cette faculté chez les individus, quoi qu’elle puisse faire pour l’éducation graduelle de la race sous ce rapport.

De tout ce qui précède il ressort clairement que le rôle de la couleur dans la décoration et dans la peinture est essentiellement différent : dans celle-ci, la couleur est avant tout un moyen, tandis que dans celle-là elle est pour ainsi dire le seul but. Les rapports entre la décoration et la peinture sont très nombreux, et la manière d’employer la couleur varie beaucoup, suivant qu’il s’agit simplement d’ornementation ou d’une des phases où celle-ci se confond avec la peinture.

La forme la plus simple d’ornementation par la couleur nous est offerte par les cas où des surfaces reçoivent une couche uniforme de couleur destinée à en rendre l’aspect plus attrayant : tels sont les tissus teints d’une couleur uniforme, plus ou moins brillante, les édifices peints de diverses couleurs douces, les meubles et les étoffes dont ils sont recouverts.

L’emploi de plusieurs couleurs sur la même surface donne naissance à un genre d’ornementation plus compliqué. Sa forme la plus simple consiste en raies de couleur ou en dessins géométriques composés de carrés, de triangles ou d’hexagones. Ici l’artiste jouit d’une entière liberté pour le choix des couleurs, les surfaces qu’elles revêtent ayant la même forme et les mêmes dimensions, et par suite le même degré d’importance. En pareil cas, la composition chromatique dépend entièrement du goût et de la fantaisie du décorateur, qui est bien moins gêné dans son choix qu’avec des surfaces de dimensions inégales et par conséquent d’importance différente. Après ces dessins, les plus simples de tous, en viennent d’autres plus compliqués — arabesques, combinaisons de fantaisie de lignes droites et de courbes, ou simples inspirations fournies par des feuilles, des fleurs, des plumes et d’autres objets. Même pour ces dernières, le choix des couleurs n’est pas nécessairement influencé par les couleurs réelles des objets représentés, mais il est plutôt réglé par des considérations artistiques, à tel point que les véritables couleurs des objets sont souvent remplacées même par l’argent ou l’or. Un pas de plus en avant nous amène aux objets naturels, feuilles, fleurs, figures d’hommes ou d’animaux, employés comme ornements, mais traités d’une manière conventionnelle, en tenant un certain compte, cependant, de leurs couleurs naturelles ou

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locales, ainsi que de leurs formes réelles. Dans ces compositions, l’emploi de l’or ou de l’argent pour le fond ou pour les lignes, et l’emploi constant de contours plus ou moins marqués, l’absence d’ombres et le dédain bien franc des couleurs locales partout où elles ne conviennent pas au peintre, tout en un mot atteste qu’il ne s’agit que de décoration. Jusque-là, le peintre est toujours guidé dans le choix de ses couleurs par le désir de faire une composition chromatique qui charme par la douceur et le moelleux de ses teintes, ou qui éblouisse par l’éclat et la richesse des couleurs qu’il déploie ; aussi dispose-t-il souvent les nuances intenses et saturées de manière à les faire paraître par contraste plus brillantes encore ; l’or et l’argent, le noir et le blanc viennent ajouter à l’effet ; toutefois le peintre ne cherche point à imiter la nature au point de vue de la réalité. Mais, si nous poussons un peu plus loin, et que nous voulions reproduire exactement les objets naturels, tout change à l’instant : dès que nous voyons des groupes de fleurs dessinées avec fidélité et revêtues de leurs couleurs naturelles, des images correctes d’animaux ou d’êtres humains, des paysages ou des vues de villes, nous pouvons être certains que nous avons quitté le domaine de l’ornementation véritable pour pénétrer dans une tout autre région de l’art. Une grande partie de notre décoration moderne en Europe est réellement de la peinture — hors de «a place.

Disons maintenant quelques mots de la monochromie ou décoration d’une seule couleur. Pour éviter la monotonie attachée à l’emploi d’une surface colorée uniforme, on a très souvent recours à des nuances plus ou moins foncées de la même teinte. Ces nuances donnent plus de variété à l’aspect général de la surface, et permettent en même temps d’introduire divers ornements, des bordures, des rosaces, etc. U y a avantage à se servir de la monochromie quand on veut éviter d’une part l’éclat qui accompagne l’introduction de plusieurs couleurs distinctes, et de l’autre l’aspect terne qui résulte de l’emploi exclusif d’un seul ton. On s’en sert beaucoup pour la peinture des murailles, pour les tissus destinés aux vêtements ou aux meubles, et dans un grand nombre d’autres cas.

Dans les peintures monochromes, on tire très souvent parti du petit intervalle : par exemple , un peintre qui se sert du rouge choisira pour les nuances claires un rouge légèrement plus orangé que le fond général; pour les nuances foncées, un rouge un peu plus pourpré. Dans l’emploi du petit intervalle, il y a lieu de tenir compte des teintes que prend la couleur suivant qu’elle est plus ou

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moins éclairée ; ce point est pleinement expliqué au chapitre XVIL On peut encore rehausser les peintures monochromes par des ornements tracés en or, soit seul soit uni à une petite quantité de couleur positive. Mais il est mieux d’éviter l’emploi du noir et du blanc, parce qu’il produirait par contraste des couleurs qui nuiraient à l’effet général (voy. le chapitre du contraste).

Dans l’ornementation polychrome, l’artiste emploie à la fois plusieurs couleurs distinctes, en y ajoutant, s’il le juge à propos, de l’or et de l’argent , du blanc et du noir. Nous avons déjà donné au chapitre XYII les règles qui doivent le guider dans le choix des couleurs pour ce genre d’ornementation. On réserve souvent les couleurs intenses et saturées pour les surfaces les moins étendues, en leur opposant des couleurs moins intenses dont on revêt les surfaces plus considérables. La polychromie purement décorative nous présente surtout des combinaisons des couleurs les plus riches et les plus belles figurant des ornements de fantaisie ; les objets naturels, si par hasard ils y occupent une place, y sont toujours traités d’une manière conventionnelle. Mais, dans la composition de ces ornements, le peintre tient nécessairement compte de la forme et de l’étendue des espaces que les couleurs doivent occuper ; le meilleur système consiste à exécuter les grandes masses de la composition en couleurs d’une intensité convenable, qui constituent par elles-mêmes un large dessin général, sur lequel d’autres dessins plus petits de la même couleur et de couleurs différentes viennent s’ajouter. Gomme le dit fort bien M. Owen Jones L « le secret du succès consiste dans la production d’un effet général par la répétition d’un petit nombre d’éléments simples, en cherchant la variété plutôt dans l’arrangement des différentes parties de l’ensemble que dans la multiplication des formes diverses. »

La bonne polychromie tire un grand parti des lignes de contour ; elle les emploie à séparer les ornements du fond sur lequel ils se trouvent, surtout lorsque la différence de couleur entre les ornements et le fond n’est pas très marquée. D’un autre côté, les contours empêchent les couleurs très différentes de se fondre l’une dans l’autre et de produire des teintes de mélange ; en d’autres termes, le contour qui limite un ornement maintient chaque couleur à sa place. Les contours dont on se sert dans ce but peuvent être clairs ou foncés, ou

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