INFLUENCE DU DESSIN SUR LA COULEUR
règles qui permettent au peintre de combiner à coup sûr des compositions chromatiques de ce genre ; l’étude constante des modèles que présentent la nature et les œuvres des grands coloristes est d’un grand secours ; mais ce qui est plus important encore, c’est que le peintre ait un sentiment naturel de ce que l’on peut appeler la poésie de la couleur, sentiment grâce auquel celui qui en est doué saisit pour ainsi dire instinctivement les harmonies de couleurs que lui offre la nature et les reproduit sur la toile, en y ajoutant ou en les modifiant d’après l’inspiration de son sentiment. Par exemple, il est souvent bon de rendre un peu plus foncées les couleurs de la nature, les gris pâles des lointains, ou les indications de couleurs que présentent souvent les chairs. En le faisant, on change un peu les proportions de lumière colorée et de lumière blanche qui existent dans la nature, et on force un peu l’élément de couleur. Dans d’autres cas, on pourra rendre toutes les couleurs plus pâles et plus grisâtres que celles de la nature ; mais si on laisse à toutes les mêmes rapports, et qu’on les modifie dans la même proportion, leur harmonie ne sera pas détruite, et le tableau restera toujours logique au point de vue de la couleur. Au contraire, si on laisse toute leur force aux teintes froides, aux verts et aux bleus , tout en affaiblissant les couleurs chaudes , le rouge, l’orangé et le jaune, l’effet produit spra détestable.
La bonne couleur dépend donc avant tout de la composition chromatique ; elle dépend encore, quoique à un moindre degré, du dessin, en comprenant dans ce terme les contours et la manière de rendre la lumière et les ombres. L’absence d’un dessin net, ferme et à peu près exact est une des causes qui perdent le plus souvent la couleur d’un tableau. La perfection du dessin ajoute énormément à la valeur des teintes d’un tableau, lorsque celles-ci sont délicates, ou quand l’ensemble contient des contrastes de couleurs douteux ou défavorables, ce qui arrive en réalité assez souvent dans la nature. En pareil cas, le peintre se voit forcé ou de renoncer au modèle que lui offre la nature, ou de le traiter comme le fait celle-ci, c’est-à-dire en rendant son dessin excellent et ses gradations infinies. Des combinaisons de couleurs mauvaises ou médiocres sont presque rendues bonnes par une dégradation suffisante. Lorsque toutes les teintes sont pâles, comme dans les derniers plans, il est presque impossible de les faire paraître lumineuses ou brillantes sans le secours d’un dessin exact et délicat. Le dessin exerce encore une autre influence sur la couleur : il permet d’employer des teintes parfaitement claires et pures là où les mêmes Rood. 18
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couleurs légèrement sales feraient un effet déplorable. Cela vient de ce que le contraste favorable est accru par des teintes nettes et unies, tandis que le contraste défavorable est augmenté par des teintes sales ou tachées. C’est surtout vrai quand les couleurs ne sont pas très positives ou qu’elles occupent un degré peu élevé de l’échelle; si les teintes ne sont pas claires et décidées, elles perdent aussitôt toute valeur et font tache. Pour obtenir cet aspect si désirable que les peintres nomment pureté, il faut appliquer les couleurs rapidement et avec décision, et non les corriger ensuite peu à peu; mais ceci exige la main d’un très-bon dessinateur.
L’élève doit passer graduellement du dessin à la peinture; toute tentative sérieuse avec les couleurs doit lui être interdite tant qu’il n’est pas arrivé à une habileté incontestable à tracer les contours et à marquer les ombres et les clairs. Presque tous les amateurs abandonnent trop tôt le dessin pour la peinture, et ce fait seul leur enlève toute chance de progrès. Rien de plus facile cependant que de reconnaître s’ils sont arrivés au point voulu. Par exemple^ si l’élève n’est pas en état d’exécuter une étude tout à fait satisfaisante d’un sujet quelconque esquissé et légèrement ombré, alors il est inutile de lui faire essayer de dessiner des objets en marquant complètement l’ombre et la lumière; s’il lui est impossible de bien dessiner les objets avec les clairs et les ombres, il est inutile qu’il essaye de se servir des couleurs. Nous venons d’indiquer comment Turner passait peu à peu du dessin à la couleur ; nous ajouterons que cette méthode mérite d’être étudiée avec Je plus grand soin. Avant de commencer à se
servir des couleurs, il est bon de faire des dessins très-soignés du
paysage choisi, avec les ombres et les clairs, en notant seulement par écrit et en s’efforçant de retenir les diverses couleurs qui y entrent. Ensuite, d’après ces notes et le dessin au crayon, on peut
essayer une esquisse en couleur, sans avoir le modèle sous les
yeux. Par ce procédé, on évite les incertitudes de jugement sur les couleurs et leurs rapports, et, quoique la peinture puisse être mauvaise, elle a au moins la chance d’être exécutée toute d’après le même plan, et il est facile d’en constater les fautes bien franches. Les commençants qui travaillent d’après nature ont généralement l’habitude de changer sans cesse le plan de leur composition chromatique, dans l’espoir de finir par tomber juste, et ils perdent ainsi beaucoup de temps. Les peintres au contraire, dans les mêmes circonstances, décident d’avance le plan qu’ils suivront, la manière