LES ANNEAUX COLORÉS
étrange, et affirment souvent que l’étendue de leurs conceptions de couleurs s’en trouve agrandie. Pour nous, nous avons plus d’une fois pensé que l’étude de quelques-unes de ces combinaisons pourrait quelquefois rendre service aux décorateurs, en leur donnant l’idée de dispositions nouvelles mises à leur portée par la nature.
Lorsque la lumière polarisée traverse des cristaux dans la direction de leurs axes optiques, des phénomènes d’un genre différent se produisent. Ces phénomènes furent découverts en 1813 par Brewster, et leur intérêt scientifique, joint à leur beauté, leur a valu depuis lors l’attention spéciale des physiciens et même des mathématiciens. Une série de couleurs semblables à celles de l’arc-en-ciel, disposées en cercles concentriques, se montrent sur un fond blanc ; une croix gris foncé coupe les cercles colorés, et, après les avoir partagés en quatre parties égales, va se perdre sur le fond blanc qui les entoure. Si l’on change un peu l’ajustement de l’appareil, la croix grise devient blanche, et alors les anneaux prennent les teintes complémentaires. Certains cristaux fournissent deux séries d’anneaux ; la croix sombre est commune aux deux, ou bien elle se déforme au point de n’être plus reconnaissable.
Ces phénomènes ont été considérés par un grand nombre de physiciens comme ayant une beauté extraordinaire ; mais nous sommes portés à croire que dans ce cas leur jugement a obéi à d’autres considérations que celles de simple beauté. La rareté du phénomène, la difficulté de le manifester, la liste brillante des noms qui s’y rattachent, ainsi que les indications qu’il fournit sur la constitution moléculaire des cristaux, tout contribue à fausser le jugement et à influencer sérieusement sa décision suprême. En réalité, la régularité des figures et la répétition constante des teintes de l’arc-en-ciel dans le même ordre, qui est celui des couleurs du spectre, rendent impossibles les charmantes combinaisons de couleurs que présentent un grand nombre de sels quand on les fait simplement cristalliser sur une lame de verre. Au point de vue de la beauté, la croix et les anneaux ne peuvent un seul instant se comparer aux images que présentent les cristaux d’acide tartrique*
Le verre qui a été chauffé, puis brusquement refroidi, ou encore lorsqu’il est soumis à une pression énergique, offre des phénomènesde couleur tout à fait analogues aux précédents; nous avons là, en quelque sorte, une série de croix et d’anneaux déformés qui sont quelquefois plus favorables à la production d’effets chromatiques que ne peuvent l’être les figures normales.
Dans la vie ordinaire on ne voit jamais les couleurs de polarisation ; l’œil ne peut pénétrer sans le secours d’un instrument dans leur domaine enchanté. Ne le regrettons pas; la pureté des teintes et la hardiesse de leurs combinaisons les font paraître étranges et peu naturelles à des yeux habitués aux couleurs bien plus sombres d’un monde dans lequel le travail et la peine jouent un si grand rôle. Les couleurs des fleurs elles-mêmes semblent tristes, lorsqu’on les compare à celles de la polarisation.
Les couleurs dont nous venons de parler se produisent d’une manière toute particulière ; l’explication complète de cette production est longue et pénible, et n’a pour nous aucun intérêt particulier. Pour en donner une idée générale , nous pouvons dire que la lumière blanche subit une action qui supprime un de ses éléments; il en résulte alors une lumière colorée. Par exemple, si nous enlevons à la lumière blanche ses rayons jaunes, les rayons restants produiront sur nous la sensation du bleu ; si nous retranchons les rayons verts, la lumière restante paraîtra pourpre. On comprendra mieux la raison de ces faits après avoir étudié les chapitres XI et XII. Quand on veut supprimer ainsi certains rayons, on se sert d’un appareil de polarisation ; dès qu’on enlève les cristaux de cet appareil, la couleur disparaît surle-champ. Or il se trouve qu’il existe une classe d’objets naturels qui peuvent présenter exactement les mêmes teintes sans l’intervention d’aucun appareil : tous les objets qui remplissent une certaine condition peuvent être rangés dans cette classe, et la condition requise est simplement celle d’une très faible épaisseur. Des couches très minces d’eau, d’air, de verre, d’oxydes métalliques, de substances organiques, en un mot de presque toute espèce de choses, présentent ces couleurs. L’exemple le plus familier de cette action nous est fourni par une bulle de savon. Lorsqu’elle commence à se former, elle est incolore et parfaitement transparente ; sa surface sphérique réfléchit une image déformée de la fenêtre devant laquelle on opère, avec ses traverses toutes courbées, mais on n’y voit de teintes colorées que quand elle a un peu grossi 1 . Alors de faibles teintes vertes et roses commencent à apparaître et semblent se mêler péniblement,
1. Il n’est pas rare de rencontrer des tableaux dans lesquels le peintre a représenté une bulle de savon réfléchissant les traverses d’une fenêtre, quoiqu’ aucun objet de ce genre ne pût être visible. Un de nos amis nous a cité quatre exemples de tableaux dont les auteurs avaient représenté des traverses de fenêtre, au lieu de ciel et de paysage, sur des bulles de savon qui se trouvaient en plein air.