COULEUR DE L’EAU
cle teintures qui fournissent une lumière colorée dont l’intensité et la pureté sont tout à fait excessives. Tel est l’effet que produisent quelques-unes des couleurs d’aniline. Des robes teintes avec certaines de ces couleurs, lorsqu’elles sont en pleine lumière, exercent sur l’œil une action si puissante qu’il suffit de les regarder pendant un moment pour éprouver le phénomène des couleurs accidentelles (voir le chapitre VIII). Ces effets exagérés sont intéressants, parce qu’ils nous prouvent d’une manière certaine que nos teinturiers ont déjà atteint, et même dépassé, les limites permises en fait d’intensité et de pureté de couleur. Gela est vrai du moins pour les grandes surfaces, telles que les costumes complets. Pour les objets plus petits, rubans et autres, ces couleurs intenses sont plus tolérables, tout comme l’éclat des diamants est rendu supportable par la petitesse de leurs dimensions.
Nous avons vu jusqu’ici que les couleurs des substances colorantes et des matières tinctoriales sont dues à l’absorption ; c’est à la même cause qu’il faut attribuer les couleurs de la plupart des objets que l’on voit dans un paysage. Deux d’entre elles ont une telle importance, que nous devons consacrer quelques instants à les étudier l’une après l’autre : nous voulons parler de la couleur de l’eau et de celle de la végétation. La couleur des grandes masses d’eau, comme les lacs et les fleuves, est tellement influencée par celle du ciel, que bien des personnes considèrent la première comme dépendant entièrement de la seconde, et sont disposées à douter que l’eau ait une couleur qui lui soit propre. Il est bien vrai qu’une petite quantité d’eau pure, comme celle qui remplit un verre à boire, semble parfaitement incolore, et que la lumière qui vient des objets blancs la traverse sans éprouver d’absorption appréciable. Mais, si la lumière blanche réfléchie par une assiette de porcelaine traverse une couche d’eau distillée pure de 2 mètres d’épaisseur, nous verrons qu’elle prend une teinte bleuâtre. Cette expérience, que Bunsen a faite le premier, prouve qu’il y a absorption à l’extrémité rouge du spectre, et que l’eau est réellement colorée comme l’est une dissolution faible d’indigo. L’eau du lac de Genève est tout à fait pure, puisqu’elle est produite principalement par la fonte des glaciers ; le granit pulvérisé qui se trouve dans cette eau, étant en grains assez gros, se dépose bientôt au fond et laisse l’eau tout à fait limpide. Aussi est-il facile de répéter l’expérience de Bunsen le long des belles rives de ce lac, et d’y étudier la couleur de l’eau. Des objets blancs, jetés au fond de Rood. 5
l’eau dans les endroits où la profondeur n’est que de 6 à 8 pieds, montrent bien nettement une teinte d’un bleu verdâtre, que l’on peut d’ailleurs examiner à des profondeurs différentes, en faisant descendre dans l’eau un morceau de porcelaine blanche suspendu à une ficelle. Même les jours où il y a des nuages, lorsque le ciel est gris et couvert, le lac lui-même déploie une couleur bleu cyané d’une intensité merveilleuse, tandis que par les beaux jours, en regardant les eaux du lac, on serait tenté de le prendre pour une vaste cuve à teinture naturelle. Quand l’eau contient une petite quantité de matières végétales, sa couleur passe au vert bleuâtre; nous pourrions en citer un grand nombre d’exemples parmi les magnifiques lacs du Tyrol. D’un autre côté, les matières organiques en décomposition rendent l’eau brunâtre, et les lacs ou les rivières de cette couleur prennent souvent, par les temps couverts, une teinte gris d’argent, tandis qu’avec un ciel pur elles paraissent souvent nettement bleues. Il y a des raisons de croire que l’action absorbante exercée par Peau pure sur la lumière blanche change avec la température de cette eau, et que l’eau chaude a réellement une teinte plus foncée que l’eau froide. La chaleur exerce une action de ce genre sur un grand nombre de substances colorées, et Wild a constaté avec son photomètre que l’eau distillée aussi bien que l’eau de pompe est un peu plus colorée quand on la chauffe. Ce fait lui sert à expliquer la coloration plus intense que les lacs des montagnes présentent, dit-on, pendant les mois d’été.
La couleur verte des végétaux est un phénomène tout particulier. Lorsque nous examinons au spectroscope une matière colorante ordinaire, nous voyons que le rouge manque tout à fait et que le bleu et le violet sont très affaiblis, résultats que nous a déjà donnés le vert émeraude. Mais les feuilles vertes donnent un spectre qui n’a pas les mêmes caractères : le rouge extrême s’y trouve, puis vient un espace I sans lumière colorée, suivi d’un espace rouge orangé ; ensuite viennent l’orangé, le jaune, le jaune verdâtre et le vert jaunâtre ; après cela, on trouve un peu de vert pur ; le reste du spectre pâlit rapidement.
La figure 26 représente ce spectre. La somme de toutes ces couleurs donne un vert un peu jaunâtre ; telle est donc la couleur que présentent les feuilles vertes à la lumière blanche. On verra au chapitre X qu’un mélange de lumière rouge et de lumière verte donne de la 1
lumière jaune, ce qui explique la production d’un vert jaunâtre de j
cette façon un peu singulière. L’analyse que nous venons de faire démontre que les feuilles vertes peuvent réfléchir une quantité con-
ÉRYTHROSCOPE DE SIMLER
sidérable de lumière rouge, tandis que des surfaces recouvertes d’une matière colorante verte n’auraient pas cette propriété, et par conséquent sembleraient noires ou grises. Ainsi, sous l’action de la lumière rouge du soleil couchant, le feuillage peut prendre une teinte rouge ou rouge orangé. De même, lorsque l’éclairage a une couleur orangée, le feuillage prendra cette teinte d’une manière plus marquée que ne le feraient les substances vertes ordinaires. La même analyse explique le grand changement de couleur que subit le feuillage, suivant qu’il est éclairé par les rayons directs du soleil ou par la lumière
ROUGE JAUNE VERT ' BLEU VIOLET
Fig. 25. — La partie ombrée représente la lumière réfléchie par les feuilles vertes.
du ciel bleu : dans les cas extrêmes, la teinte des feuilles varie du jaune pur ou légèrement verdâtre au vert bleuâtre.
Simler a construit un petit appareil très ingénieux, fondé sur la propriété singulière qu’ont les feuilles vivantes de réfléchir en abondance les rayons rouges extrêmes du spectre ; il lui a donné le nom à’érythroscope. On prend une plaque de verre bleu, coloré avec du cobalt, et d’une épaisseur qui laisse passer le rouge extrême du spectre, mais non l’orangé ou le jaune ; ce verre doit aussi transmettre la petite bande de jaune verdâtre qui se trouve juste avant la raie fixe E, et tout le vert de b à F, ainsi que tout le bleu et le violet. Il faut aussi une plaque de verre jaune un peu foncé ; cette plaque doit transmettre toute la lumière du spectre depuis le rouge extrême jusqu’en G, c’est-à-dire qu’elle ne doit supprimer que le violet et le violet bleu. Lorsqu’on regarde à travers ces deux plaques de verre un paysage éclairé par le soleil, il prend une apparence merveilleuse : toutes les plantes et les arbres verts brillent d’une couleur rouge corail , comme s’ils étaient lumineux par eux-mêmes ; le ciel est bleu cyané, les nuages sont violet pourpré ; la terre et les rochers prennent différentes teintes gris violet. Les pins semblent être rouge
sombre ; les fleurs orangées ou jaunes deviennent rouges ou rouge de sang ; les verts autres que ceux du feuillage conservent leurs teintes naturelles, ou du moins ne deviennent qu’un peu plus bleuâtres ; les lacs conservent leur belle couleur vert bleu, et les effets de lumière et d’ombre sur le paysage ne sont pas changés ; en un mot, on dirait que la baguette d’un magicien a passé sur le paysage et l’a transformé en jardin enchanté. Pour bien obtenir tous ces effets, il est indispensable qu’aucune lumière diffuse n’arrive aux yeux, 'et par conséquent les verres doivent être placés dans une monture de bois ou de carton qui s’adapte au contour du visage et qui intercepte autant que possible la lumière diffuse. En comparant le spectre que donnent ces verres bleu et jaune à celui que fournissent les feuilles vertes, on reconnaîtra que les deux verres interceptent presque toute la lumière verte fournie par les feuilles, mais laissent passer les rayons de lumière verte que les feuilles ne peuvent donner.
Les couleurs que présentent les métaux tels que le cuivre, le laiton ou l’or, sont dues à l’.absorption. Une assez grande quantité de lumière blanche est réfléchie par la surface extérieure du métal, mais avec cette lumière blanche est mêlée une certaine quantité de lumière qui a pénétré jusqu’à une petite distance dans la substance du métal, et qui y a subi la réflexion ; cette seconde portion de lumière est colorée. Si nous faisons en sorte que ce mélange de lumière blanche et de lumière colorée vienne se heurter à plusieurs reprises sur une surface métallique, — sur de l’or par exemple, — nous augmenterons constamment la quantité de lumière qui aura pénétré au delà de la surface extérieure et qui sera devenue colorée. C’est là ce qui se passe à l’intérieur d’un gobelet d’or; aussi la couleur de cet intérieur est-elle plus foncée et plus saturée que celle de l’extérieur. Certains métaux — l’argent ou l’acier, par exemple — ne montrent guère de couleur avant que la lumière ait frappé à plusieurs reprises sur leurs surfaces; quand on fait cette expérience sur l’argent, la lumière prend peu à peu une couleur jaune, tandis que pour l’acier elle devient bleue.
Il ne faut pas confondre la couleur véritable des métaux avec celle qui leur est souvent donnée par l’existence à leur surface d’une pellicule d’oxyde ou de sulfure ; ces pellicules donnent en général au métal un aspect bleuâtre, bien qu’il soit possible de produire de cette façon sur les métaux toutes les couleurs du spectre. En réalité, la