‹ Théorie scientifique des couleursChapitre 51 sur 218 · DALTONISME · texte numérisé non relu

DALTONISME

perfection qu’elle n’en a chez les hommes, qui négligent ordinairement de cultiver cette faculté. Sur quarante et un élèves de la même institution, Seebeck a trouvé cinq daltoniens; au contraire, pendant toutes ses recherches sur cette question, il n’a rencontré qu’un seul cas de daltonisme chez une femme. Il n’est pas rare que les personnes qui ont ce défaut restent des années entières sans s’en douter. C’était justement le cas de quelques-uns des jeunes gens examinés par Seebeck; et il arriva même une fois qu’un spectateur des expériences, en voulant aider un daltonien que l’on examinait, montra qu’il était lui-même daltonien, mais d’une autre catégorie ! Le cas le plus ordinaire est celui où la perception du rouge est imparfaite. Les daltoniens de cette classe ne font aucune différence entre le rouge rose et le vert bleuâtre. Dans le spectre, ils ne voient que deux couleurs, qu’ils nomment jaune et bleu. Sous le nom de jaune, ils réunissent les espaces qu’occupent le rouge, l’orangé, le jaune et le vert; quant au bleu et au violet, ils leur donnent, sans commettre une erreur très forte, le nom de bleu. Au milieu du spectre se trouve pour eux une zone neutre ou grise, qui est incolore; d’après Preyer, cette zone est située près de la raie F. Pour l’œil normal, elle est bleu verdâtre ; pour eux, elle est blanche. Le rouge extrême du spectre, lorsqu’il est faible, ils ne le distinguent pas ; le reste de l’espace rouge leur paraît d’un vert saturé, mais peu lumineux; l’espace jaune a pour eux une couleur que nous appellerions vert brillant; enfin ils voient le bleu de la manière normale. Maxwell a constaté qu’à l’aide de ses disques, en se servant seulement de deux couleurs outre le blanc et le noir, il pouvait, en variant les proportions d’une manière convenable, reproduire pour eux toutes les couleurs qui se présentaient ; l’œil normal, au contraire, exige au moins trois de ces disques colorés, outre le blanc et le noir. Ses expériences Font amené à conclure que les daltoniens perçoivent deux des trois couleurs fondamentales que voit un œil normal. Helmholtz est arrivé au même résultat. On peut rendre un œil normal incapable, dans une certaine mesure, de percevoir le rouge, en suivant la méthode employée par Seebeck en 1839 et plus tard par Maria Bokowa. Ces observateurs portaient pendant plusieurs heures des lunettes à verres rouge rubis, et cette action prolongée de la lumière rouge sur l’œil finissait par épuiser presque entièrement les fibrilles nerveuses destinées à la réception du rouge, de sorte qu’une fois les lunettes ôtées ils ne voyaient plus que deux couleurs dans le spectre. Maria Bokowa les appelait jaune et bleu.

En outre, le rouge extrême du spectre était invisible pour elle, comme il l’est pour les daltoniens qui ne perçoivent pas le rouge ; tous les objets rouges lui semblaient jaunes, et elle ne distinguait pas le rouge foncé du vert foncé ou du brun.

Le célèbre chimiste anglais Dalton était affligé de ce défaut de la vue, et c’est le premier qui l’ait décrit d’une manière exacte ; aussi cette affection a-t-elle reçu son nom. D’après les observations de Schelske et de Helmholtz, l’œil normal lui-même a des parties naturellement incapables de percevoir le rouge, et l’emploi de cette zone de l’œil donne les mêmes méprises dans l’appareillement des couleurs. Les expériences de ce genre sont assez difficiles à faire sans une grande habitude, parce qu’il faut regarder les objets colorés non pas directement, mais bien en tournant l’œil un peu de côté. Il y a un moyen simple pour les daltoniens qui ne perçoivent pas le rouge de se mettre à l’abri de certaines méprises chromatiques grossières, telles que celle de confondre le rouge et le vert. Le verre vert ne transmet pas la lumière rouge; aussi, en regardant à travers une plaque de ce verre à la fois des objets verts et des objets rouges, les daltoniens eux-mêmes verront-ils que les objets rouges sont bien plus assombris que les objets verts. D’un autre côté, un verre rouge fait paraître plus sombres les objets verts, mais ne diminue pas la luminosité de ceux de sa couleur. Les teintes exactes des verres ont de l’importance, et il va sans dire qu’elles doivent être choisies avec le secours d’un œil normal.

Le genre de daltonisme que nous venons de décrire est assez commun, et on a calculé qu’en Angleterre environ une personne sur dix-huit en est plus ou moins atteinte. Nous allons maintenant parler d’une catégorie de cas qui sont plus rares. Les personnes de cette catégorie ne voient dans le spectre que deux couleurs, qu’elles appellent rouge et bleu. Elles placent la plus grande luminosité du spectre dans l’espace jaune, comme le fait l’œil normal ; elles distinguent facilement le rouge du violet, mais confondent le vert avec le jaune et le bleu avec le rouge. Deux sujets examinés par Preyer prenaient le jaune pour du rouge éclatant ; le même observateur a aussi constaté que dans le spectre, près de la raie b, les deux couleurs en lesquelles ces personnes partageaient le spectre étaient séparées par une petite zone neutre, qui leur semblait identique au gris. On n’a pas encore réuni un nombre suffisant d’observations pour pouvoir reconnaître avec certitude la nature exacte de l’imperfection visuelle

LE DALTONIEN HARRIS

de ces daltoniens, mais il est probable que c’est la lumière verte qu’ils ne peuvent percevoir. Il existe aussi quelques observations de daltonisme momentané d’une troisième espèce , où l’extrémité violette du spectre semblait notablement raccourcie ; et, si ces cas provenaient d’une cause nerveuse plutôt que d’une coloration jaune plus foncée de la région axiale de la rétine, cela démontrerait l’existence d’un daltonisme violet.

Le daltonisme ou achromatopsie a une très grande importance au point de vue de la pratique, et ce défaut a sans doute été la cause d’accidents de chemin de fer. De 1873 à 1875, M. le Dr Favre, en France, a examiné mille cinquante employés de chemin de fer de divers grades, et a trouvé parmi eux quatre-vingt-dix-huit daltoniens, c’est-à-dire 9,33 pour 100. En 1876, M. le professeur Holmgren, en Suède, a examiné tout le personnel de la ligne d’Upsala-Gefle, et, sur deux cent soixante-six personnes, a trouvé treize daltoniens. Ceux-ci appartenaient à tous les degrés du service, et plusieurs d’entre eux avaient à se servir chaque jour de signaux de couleur. Chose singulière, jamais on n’avait soupçonné chez un seul de ces daltoniens l’existence de ce défaut visuel. Pour plus de détails sur le côté pratique de cette question, nous renvoyons le lecteur au mémoire d'Holmgren, qui se trouve dans le Smithsonian Report de 1877 ; il en existe aussi une traduction française.

Nous ne voulons pas quitter ce sujet sans dire quelques mots d’un cas très remarquable décrit par Huddart : il s’agit d’un cordonnier, homme intelligent, qui semblait n’avoir qu’une faible trace de la faculté de distinguer les couleurs entre elles i. D’après les observations, son daltonisme s’étendait à la fois au rouge et au vert, et il semble avoir eu à peine la perception des couleurs comme différant de l’ombre et de la lumière. Chose curieuse, des observations récentes de Woinow prouvent que même l’œil normal présente cette condition à la limite extrême du champ visuel : là, toute distinction des couleurs disparaît, et les objets semblent simplement blancs, noirs ou gris. Il est probable qu’entre l’état du cordonnier Harris, dont nous venons de parler, et celui d’un œil normal, doué de la faculté complète de percevoir et de distinguer les couleurs, on pourrait trouver un grand nombre de degrés intermédiaires. Les légères imperfections chromatiques de la vision n’attirent généralement pas l’attention, ou sont

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