PRODUCTION DES SENSATIONS DE COULEUR
nerfs du violet : l’effet produit sur ces derniers est moindre que celui de la lumière verte. Il en résulte que la sensation du jaune, lorsqu’elle est amenée directement par la lumière jaune du spectre, est moins mêlée de celle du blanc, et est plus pure que lorsqu’on l’obtient en mélangeant la lumière rouge avec la lumière verte, comme nous l’avons indiqué plus haut. Et cette explication montre pourquoi il est impossible, avec des mélanges de la lumière rouge et de la lumière verte du spectre, de produire une lumière jaune aussi pure et aussi brillante que le jaune du spectre. Supposons maintenant que, au lieu de présenter à l’œil le jaune du spectre, nous le stimulions à l’aide de la lumière d’un des autres espaces du spectre — du bleu, par exemple. L’explication est presque identique à celle que nous venons de donner pour le jaune : les ondes de la lumière bleue étant trop courtes pour stimuler énergiquement les nerfs du vert, et trop longues pour le faire sur les nerfs du violet, ces deux catégories de nerfs ne sont stimulées que d’une manière modérée, et donnent la sensation que nous appelons le bleu. D’ailleurs la lumière bleue exerce une très faible action sur les nerfs du rouge, de sorte que très peu de la sensation du blanc se mêle à celle du bleu; et par conséquent cette teinte bleue est plus saturée que quand elle provient du mélange de la lumière verte avec la lumière violette. Et, en effet, J. -J. Müller a constaté que la lumière verte, quand on la mélange avec celle de toute autre région du spectre, donne une lumière moins saturée et plus blanchâtre que la teinte correspondante du spectre imitée par le mélange. La production de toutes les autres sensations de couleur obtenues en regardant le spectre s’explique de même par notre théorie. De tous ces faits nous pouvons conclure qu’il existe deux manières distinctes de produire la même sensation de couleur; en effet, nous avons vu qu’on y arrive soit en présentant à l’œil un mélange de lumière verte et de lumière violette, soit en lui présentant simplement une seule espèce de lumière, dont la longueur d’onde est intermédiaire entre celles du vert et du violet. L’œil est tout à fait incapable de discerner cette différence d’origine, bien qu’un prisme la révèle sur-le-champ.
Après avoir ainsi examiné, avec une minutie qui aura pu sembler fatigante à quelques lecteurs, la manière dont la théorie de Young et de Helmholtz explique les sensations de couleur, nous passons à un autre point. Pour donner plus d’exactitude à cette théorie, il est indispensable de définir d’une façon bien nette les trois couleurs fondamentales, car il existe une grande variété de rouges, de verts et de
violets. A la suite de ses premières recherches, Helmholtz choisit un rouge assez voisin de l’extrémité du spectre, un vert et un violet bien nets ; en d’autres termes, les teintes qu’il choisit furent les couleurs du milieu et des extrémités du spectre. Maxwell, qui a fait toute une série de belles recherches sur les questions qui se rattachent à la théorie de Young, a été amené à prendre pour couleur fondamentale un rouge qui, dans le spectre, est situé entre les raies fixes G et D, et à une distance de G juste égale au tiers de la distance totale CD. G’est un rouge écarlate avec une nuance d’orangé, assez bien représenté par certaines variétés de vermillon. Son vert est situé entre E et F, à une distance de E égale au quart de la ligne EF. Parmi les couleurs employées en peinture, celle qui approche le plus de cette teinte est le vert émeraude. Au lieu d’adopter un violet franc. Maxwell a choisi un bleu violet, à égale distance des raies F et G, qui est assez bien représenté par le bleu d’outremer artificiel. En soumettant au calcul les résultats des expériences faites sur le spectre, on peut déterminer la position d’une des couleurs fondamentales, c’est-à-dire du vert. Ainsi Charles S. Pierce, avec les données fournies par le mémoire de Maxwell, a obtenu pour cette couleur un résultat très peu différent de celui que nous venons d’indiquer ] . D’après ses calculs, le vert fondamental a une longueur d’onde de 524 dix-millionièmes de millimètre, et se trouve entre les raies E et h, au tiers de la distance totale Eh, tandis que le vert de Maxwell est juste au delà de h. J. -J. Millier, qui a fait sur ce sujet des recherches pleines d’intérêt, par une autre méthode, est arrivé à un résultat un peu différent pour la position du vert, et lui a assigné une longueur d’onde de 506,3 dix-millionièmes de millimètre. Cette position dans le spectre est plus près du bleu que les positions assignées au vert par Maxwell et Pierce, et la teinte est d’un vert plus bleuâtre. D’un autre côté, Yon Bezold, appuyant ses calculs sur les résultats expérimentaux de Helmholtz et de J. -J. Müller, est arrivé à une conclusion peu différente de celles de Maxwell ou de Pierce. Il choisit un vert au milieu du spectre normal, entre E et h, mais plus près de h. Il n’y a pas une très grande différence entre tous ces résultats; en réalité, il serait assez difficile de bien l’indiquer sur un spectre de la grandeur de cette page. On peut imiter tous ces verts à l’aide de la couleur nommée vert émeraude, en la prenant seule
1. Proceedings of the American Academy of Arts and Sciences, 1873.