ACTION D’UNE LUMIÈRE INTENSE
C’est un fait remarquable que ces changements aient lieu pour les couleurs pures du spectre ; mais il n’est pas difficile de les expliquer par la théorie de Young et de Helmholtz. Pour mieux nous faire comprendre, prenons par exemple la lumière verte, qui, comme nous l’avons vu, agit très énergiquement sur ce que nous avons nommé les nerfs du vert, et avec moins de puissance sur ceux du rouge et du violet. Or, tant que l’intensité de notre lumière verte est faible, son action se borne presque entièrement à sa propre série de nerfs ; mais, lorsque la lumière verte devient plus brillante, elle commence à stimuler aussi les nerfs du rouge, et, à un plus faible degré, ceux du violet; il en résulte que la sensation de blanc commence à se mêler à celle du vert, puisque les trois séries de nerfs agissent maintenant plus ou moins. Comme dans ce cas les nerfs du violet sont moins excités, la principale modification de la couleur est alors due à l’action des nerfs du rouge, qui la font paraître plus jaunâtre; aussi passe-t-elle d’abord au vert jaunâtre , puis au jaune verdâtre , et enfin, si la lumière est très vive, au jaune blanchâtre. De même, lorsque la lumière rouge est rendue très brillante, les nerfs du rouge et du vert sont mis en jeu, et il en résulte que la couleur change d’aspect et tire sur le jaune. Dans ce cas, les nerfs du violet jouent un rôle secondaire, et leur action fait seulement que ce jaune paraît un peu blanchâtre. Lorsque la lumière violette pure devient très brillante, les nerfs du vert commencent aussitôt à ajouter leur action à celle du violet, la teinte passe rapidement du violet au bleu d’outremer; les nerfs du rouge ne tardent pas non plus à être stimulés, et leur action, concourant avec celle des nerfs du vert, donne la sensation du jaune; ce jaune, se mêlant à son tour au bleu d’outremer que nous venons d’indiquer, donne pour résultante un gris blanchâtre faiblement teinté de bleu ou de bleu violet. L’explication des change ments que subissent les couleurs intermédiaires du spectre est semblable à celle que nous venons de donner. Dans tous les cas, il tend à se produire du blanc jaunâtre ou du blanc, si la lumière colorée est très vive. Si elle n’a qu’un éclat moyen, la couleur paraîtra toujours plus pâle et comme mélangée d’une certaine quantité de jaune. Les artistes, en profitant de ces faits, arrivent à représenter dans leurs tableaux tous les effets de la lumière la plus vive. D’après Aubert, l’éclat du papier le plus blanc n’est que 57 fois celui du papier noir le plus sombre, et c’est dans ces limites étroites que le peintre est obligé de travailler; de là vient pour lui la nécessité de produire des
CHANGEMENT DE LUMINOSITÉ
illusions comme celle que nous venons d’indiquer. Un grand nombre des effets que présente la nature nous paraissent beaux et frappants au moins autant à cause de leur vive luminosité que par toute autre raison. Le peintre ne peut donner à sa toile l’éclat qui dans ce cas est en réalité l’élément de beauté ; mais, en employant des couleurs pâles bien graduées, il produit l’effet d’un flot de lumière, et nous sommes charmés moins des teintes pâles elles-mêmes que des souvenirs qu’elles évoquent.
Nous venons d’examiner les changements remarquables que subissent les couleurs pures du spectre quand on rend leur luminosité très grande; passons maintenant à ceux qui s’opèrent lorsqu’on affaiblit beaucoup l’intensité de la lumière colorée. Yon Bezold a fait, sur les couleurs du spectre, quelques observations intéressantes de ce genre. Avec un spectre prismatique très brillant, il a pu voir un jaune pur près de D et un bleu blanchâtre près de F, les autres couleurs occupant leurs positions ordinaires. Lorsque la luminosité devenait moyenne, l’espace jaune diminuait et devenait très étroit; le bleu d’outremer s’évanouissait et était remplacé par du violet. Si le spectre était encore moins lumineux, l’espace jaune orangé prenait la couleur du minium, et le jaune disparaissait, pour être remplacé par une teinte verdâtre; le bleu cyané était remplacé par du vert, le bleu et le bleu d’outremer par du violet. Parvenu à cette phase, le spectre ne présentait guère plus que les .trois couleurs, rouge, vert et violet. Si l’on diminuait encore la lumière, le violet disparaissait, le rouge devenait brun rouge, et le vert n’était plus qu’une teinte vert pâle ; puis le brun rouge disparaissait à son tour, et il ne restait plus qu’un vert très faible. Avec moins de lumière encore, même cette idée de couleur disparaissait aussi, et la lumière paraissait simplement grise. Ces expériences présentent des phénomènes dont la tendance est évidemment tout le contraire de ce que nous avons observé avec une lumière très brillante. A mesure que la lumière colorée gagne en éclat, elle met peu à peu en jeu toutes les trois séries de nerfs, et il en résulte du blanc ou du blanc jaunâtre ; au contraire, à mesure que l’action de la lumière colorée s’affaiblit, elle se restreint de plus en plus à une seule série de nerfs. De là il résulte que les sensations de couleur qui sont dues à l’action simultanée de deux séries de nerfs diminuent rapidement lorsque la couleur s’assombrit, et sont remplacées par les sensations simples, rouge, vert ou violet. La sensation de l’orangé est produite par les ondes lumineuses du spectre auxquelles