XIII
Classement hiérarchique.
Avant d'indiquer comment s'effectuera entre les mem-> bres d'une Phalange le partage des bénéfices, il condent de donner une idée du mode suivant lequel se formera la hiérarchie dans les différents ordres de travaux; ear la hiérarchie est un dès termes de Téquation qu'il s'agit- d'établir. Nulle part les soldats ne sauraient être rétribués à l'égal des chefs. Tout est qu'une juste* proportion soit observée entre les récompenses des uns et des autres et leur concours respectif au succès de l'œuvre commune.
Dans l'Ordre sociétaire, c'est l'élection qui confère les grades et l'autorité, mais l'élection exercée par des individus compétente èi intéressés à faire de bons choix — Compétents, car ce sont des collaborateurs qui prononcent sur des candidats qu'ils voient journellement à l'œuvre : un Groupe étant affecté à chaque variété d'un travail, de même qu'une Série de Groupes l'est à une branche entière d'industrie, chacun est électeur dans les Groupes et 8érieA qu'il fréquente; mais il n'a droit de suffrage qtiê là, et par conséquent ne vote que sur les choses de sa sphère*.
' Le droit de saffrage u'en eif pas moins par cela même univerael et univertieilement appliqua , ce qu'exigent l'une coiflme l'autre l'ëquité et Tunité d'action. ■ Cette unité n'existe qu'autant .qu'une disposition satisfait en plein les personnages de tout sexe et do tout âge qu'elle entremet , qu'elle touche directement ou indirectement. Ladite condition est violëe dans toutes tes lîbertës civilisées, notamment dans le système électoral qui exclut les 99/100*' ée la population. » (^Nouv. Monde, page 283.)
Un des plus anciens partisans de Poorier, M. Gabet (de Dijon) , s'exprime ainsi sur le même sujet, dans un important ouvrage qu'il a publié ea 1S42 «t qui se termine par une exposition étendue de la Théorie sociétaire :
» Chaque honala étant considéré comme one unité dans là fOèuM dèl ¥••
THÉORIE SOGIÉTAI]^ H
•-^ Iniéresiés à faire de bons choix, car la part individuelle de cliaque membre dans le bénéfice est partout en raison de la part collective du Groupe, de la Série, et celle-ci dépend sensiblement de la valeur des chefs et sous-chefs et de leur plus ou moins habile direction. Quelqu^un voudrat-il, pour un motif particulier, faire prévaloir la médiocrité sur le mérite ? non-seulement il lui serait difficile de faire épouser ses préventions par les autres membres de son Groupe et de sa Série , mais il agirait en cela contre son propre intérêt.
• D'autres considérations militent encore en faveur deTélection des plus capables. Par amour-propre et esprit de corps, on veut que la corporation dont on fait partie tienne un rang distingué parmi les corporations rivales. Gelles-d en outre sont là, prêtes à critiquer les mauvais choix et à en profiler pour attirer à elles le talent méconnu ou mal apprécié.
tt Les droits da mérite, dit à ce propos M. Victor Considérant *■ , sont bien garantis là où Ton se dispute les hommes d'un mérite naissant, où Ton s'arrache ceux d'un mérite reconnu.
» Si bien qu'en Harmonie, l'enfant de f honmie le moins fortuné, le moins influent, le plus obscur, peut entrer partout, porter la tête haute, et, s'il a plus de mérite réel, monter plus haut que le fils du plus puissant. Il y a pour lui justice, aide, protection, secours. Tout cela est assuré. Il ira jusqu'au bout par la force même des institutions : il en est des tndUvidus mis dans le mécanisme sériaire, comme des lettres mises à la poste ; tout arrive à destination, indépendamment de l'origine. Nul ne peut être inter*
lontëi qui forment le concert de l'association, il faut que sa volonté se prodaiiè ou se manifeste : l'expression dé la ?olonté , c'est le vote. Celui qui n'est pat iutércssé dans l'inlégralité des faits sociaux n'est pas sociétaire ; celui qui dans chaque acte de l'association, ne peut pas dire oui ou non^ n'est pas sociétaire libre. C'est donc le vote qui doit régler tous les actes de la vie sociétaire. ■ Traité dt la Science de l'homme, tome 111, page 367. Paris, ches Baillière, rne de l'Ecole de Médecine , 17 , et à ia librairie Phalanstérienne , quai Voltaire , 25. i JliMfMle êèeiak, toÉie II , page 889.
92 THKORIK SOCIKTAIRE.
cepté. Lu justice dislribulivo est à l'abri de rinflucnce des personnes ; elle résulte du mécanisme social, de Tarrangement des choses, de Tinstitution. »
Mais les illusions de Tamour-propre permettront-elles que chacun se trouve bien jugé? — Dans un milieu où chaque jour on fait ses preuves les uns à côté des autres , on sait bientôt à quoi s'en tenir sur son propre compte. L'opinion de la massé corrige la trop bonne opinion que l'individu aurait de lui-même. C'est dans ce concours de tous les instants avec ses pairs, et dana le jugement qu'ils portent sur vous, que se trouve le remède à la présomption , et aussi à cette timidité qui retient souvent l'essor de facultés éminentes. * ^
Qu'il soit fait justice des prétentions mal fondées $ rien de mieux. H ne faut cependant pas que ce soit au prix du bonheur des individus , aux dépens de la bonne harmonie qui doit régner entre eux. C'est ce qui arriverait infailliblement si le concours n'avait lieu que sur une seule branche de travaux et dé connaissances; en un mot, si la pluralité des fonctions ne ménageait deux ou trois succès pour un échec. Il est d'ohservation, d'ailleurs, que chacun est en général porté à priser plus le triomphe dans la partie où il excelle. Un maître d'armes , un maître d'écriture ou de danse sont souvent plus fiers de leur supériorité dans leur art, que ne le seront de leurs succès les plus importants un grand capitaine, un savant, un poète.
Et puis, dans la Phalange, où tout le monde prend part à des travaux variés et nombreux, chacun se trouve, selon la fonction du moment, tantôt capitaine, tantôt soldat, ici sergent, là caporal, pour me servir des dénominations hiérarchiques de l'état militaire. Il s'ensuit que le supérieur n'a jamais de dédain pour l'inférieur; celui-ci jamais de haine, jamais de jalousie pour le supérieur, auquel il commandera à son tour dans les choses où il prise le plus les premiers rôles. Voilà la véritable
égalité. C'est un système de compensations qui satisfait tous les amours-propres et qui n'a rien de chimérique. Bickat IV dit avec raison : » Notre supériorité dans tel art » ou d^ins telle science se mesure presque toujours par » notre infériorité dans les autres, m (Recherches sur la vie et la mori,)
Je n ai envisagé la question de hiérarchie que dans le Groupe et la Série, corporations dont chacune élit seule ses divers ofQciers. Ceux-ci varient dans le même Groupe et dans la même Série, suivant les parties différentes de la fonction du^ Groupe ou de la Série qu il s'agit d'accomplir. Il y a communément le chef de théorie et le chef de pratique. Toute cette hiérarchie est en outre essentiellement mobile , au gré des réunions qui la votent , et dont les intérêts et les convenances se trouvent, par l'effet même de la combinaison sociétaire, à. peu près constamment d'accord avec l'iiitérêt collectif de la Phalanre.
Chaque Groupe, chaque Série a son comité chargé de veiller aux intérêts particuliers de la corporation , de tenir la comptabilité et la correspondance.
La Phalange entière a une Régence chargée de diriger les affaires courantes et de pourvoir au service général. Cette régence n'est que le délégué de V Aréopage, qui est lui-même une autorité d'opinion , et qui se compose des chefs de Série, de membres des trois tribus les plus avancées en âge, des actionnaires principaux et de certains dignitaires en titre de caractère passionnel.
L'Aréopage n'a point de statuts à faire ou à maintenir, tout étant réglé par l'attraction. Il prononce sur les affaires importantes : moisson, vendanges, constructions, etc. Ses avis sont accueillis comme boussole d'industrie, mais ils ne sont pas obligatoires. Les décisions de la régence ne deviennent non plus déHnitives que par l'assentiment des Séries, sauf lorsqu'il s'agit de la constatation de certains faits , tels que l'établissement des tableaux de population ,
n THEORIE socicrrAiiiE.
pnr exemple. I«a régence préside 'les assemblées généralef, celles de Bourse où se règlent les séances de travail , celles de finance où Ton arrête les comptes de la Phalange, etc.
Je m'abstiens d'énumérer ici ce que Fourier nonfme la hiérarchie de souveraineté en titre passionnel, hiérarchie qui comprend, à tous ses degrés,^ dans là Phalange d'abord, et successivement dans chacun des termes supérieurs de F Association humaine et de la division géographique, seize couples souverains, savoir:
Quatre couples en titre d'Unitéisme, couples âociaux' par excellence, et un couple en titre de chacune des 12 passioos radicales.
Fourier dît couple afin d'exprimer qu'il y a pour toute souveraineté deux individus, un de chaque sexe : mais cela n'implique nullement qu^ils soient époux l'un de .l'autre. Il y a même tel sceptre qui appartient toujours à l'âge impubère, le sceptre d'amitié, par exemple. L'enfance est le temps de la vie où cette affection domine. Rleii encore ne fait diversion au sentiment d'amitié ; l'âme lui appartient tout entière ; il inspire les plus Leaux dévouements.
Les titres de souveraineté s'élèvent successivement de* puis celui de YUnarque ou Baron, qui correspond à une seule Phalange, jusqu'à VOmniarque ou empereur d'Unité,, qui préside au gouvernement du Globe entier. — Mais ce sont là des dispositions d'avenir sur lesquelles il serait oiseux et inopportun d'insister aujourd'hui *.
En principe, aucune des autorités de l'Harmonie ne conservera le droit de recourir à la contrainte pour faire exécuter ses vues. L'emploi de la contrainte devient inutile
* J'expose ici le lyatème do Fourier , sous la réserve de ma propre opinion » en fait de constitation hiérarchique de la société. Qu'on prenne garde cependant que , malgré leurt dénominations féodales , les institutions karmonieanet , dont 11 est ici question . sont essentiellement républicaines , puisque Icf souverainetés à tous les degrés sont conférées par l'élection , la souveraineté à titre familial étant seule exceptée. Or, ceUe*ci ne donne aux personnages qui «a Mat revêtus aucune autorité sur les choses politiques (^ industrieUof. C'est simple* ment une affaire de parade et de clatoemeut an point de vm gjhiiilnjlqur
THÉCOUE SOGIBTAIRE. 95
du moment que F Association embrasse complètement et unit harmonieusement dans un même faisceau toutes les variétés de forces et de tendances que préfsente 1* Humanité. Il doit être entendu toutefois que les pouvoirs sociaux ne désarmeront qu*au fur et à mesure qu'on acquerra par le fait la certitude que les infractions aux lois de la socia-» bilrté sont rendues impossibles, ou réduites à des exceptions si rares qu'elles seront rangées parmi les cas de folie et traitées en conséquence.
La perspective de cette absence de tout agent coercitif , est un des aspects de la Société barmonienne auxquels les espritr civilisés se font le plus difficilement, et cela se conçoit sans peine, d'après l'exemple de ce qui se passé soù< nos yeux. Pourtant certains grands génies, avant Fourîer, semblent n'avoir pas reculé absolument devant une paretUe perspective. Témoin cette pensée si remarquable de Bacon :
u Tous les pouvoirs, toute! les formes de gouvernement » établi ne sont que des suppléments à la justice ; et si la y) justice pouvait s'exercer autrement, on n'aurait plus be* » soin de tout eela. n De ta dignité et de raccroissement des sciences, I. VI, ch. 3.
En dépit des préventions dominantes, nous pensons qu'on, pourra un jour faire régner la justice sans l'intervention du gendarme et du bourreau.
§ XÎV.
Mécanisme de la répartition.
Gomme on l'a pu voir par tout ce que j'ai exposé jlis^ qu'ici , en régime sociétaire personne n'a son cbamp , son atelier à part, qu'il exploite pour son compte : c'est toujours dans les champs, dans les ateliers de la Phalange et pour le tû^t/Siê de celle-ci, qu'on travaille. Aimi toute in-
96 THÉORIE SOGIÉTAmE.
dustric devient une fonction publique; il y a revenu social avant qu'il y ait revenu individuel. Formant d'abord une masse commune, la richesse produite par le concours, par les efforts combinés des membres de ï Association , doit être répartie entre eux suivant la part que chacun a prise à sa production.
11 y a trois mod^s de concou]*s à cette production : 1® le Capital; '2^ le Travail; B** le Talent. Il s'agit d'évaluer d'abord les droits respectifs de ces trois facultés, autrement de fixer les dividendes qui leur seront alloués ,^. Fourier démontre que chacun devra vouloir, même par impulsion et calcul de cupidité , que la justice, préside à cette première répartition. En effet, la part de chaque associé, travailleur ou capitaliste, est toujours en raison du bénéfice général, qu'on serait sûr de faire diniinuer pour l'avenir en mécontentant une classe quelconque. Si Ton refuse aux capitalistes un intérêt suffisant de leurs fonds , ils les retirent, et l'affaire périclite; qu'eux-mêmes veuillent par trop réduire la part des travailleurs , et ceux-ci s'éloigneront d'une entreprise' dont les avantages ne seraient pas pour eux, ou du moins ils n'apporteront que peu de zèle à la seconder.
Par l'effet des combinaisons sociétaires, il n'y aurait
* Quelle sera la proportion relative de ces dividendes? Sera-t-il attribné an' capital 4/12 , au travail 5/12, au talent 3;12 , ou bien , le premier terme restant le même, 6/12 au travail et seulement 2;12 au talent? C'est ce que la pratique seule pourra déterminer d'une manière exacte. Ces chiffres n'ont été employés par Fourier que pour mieux Gxer les idées. La règle adoptée pourra on outre varier quelque peu suivant certaines circonstances particulières , de même que varient aujourd'hui l'intérêt de l'argent , le prix du travail. Mais l'essrnlirl est que chaque sociétaire soit intéressé à ce que cette règle le trouve toujours conforme à la justice.
On voit combien nous sommes éloignés, non - seulement de sacrifier le droit de propriété , mais encore de lui porter aucune atteinte. Il ne s'agit point pour nous de prendre aux uns pour donner aux autres , de réduire la portion du riche dans le but , ou plotiU sous le prétexte d'augmenter relie du pauvre , suivant la méthode réiolutionuaire de tous les temps, il s'agit d'obtenir, au moyen de la romhiuaison des forces productives, uu accroissement de richesse au((uel toutes le» classe.s |>arliciperont , qui procurera aux unes le bien-être qu'elles n'ont jauiaÎH connu , vl aux autres de nouveaux moyeu de jouissance.
THÉORIE S0GIK1:A1R£. 97
d'ailleurs bientôt plus personne qui Veut, au triple titre du Capital, du Travail et du Talent, quelques lots à prétendre.
Quant aux sous-réparlitions des trois dividendes, c'est pour celui qui est alloué au Capital l'affaire d'une simple règle de trois. Il ne faut cependant pas oublier de dire qu'afin d'encourager l'épargne et dé faciliter l'avènement de tous les sociétaires à la propriété, Fourier entendait qu'un intérêt plus fort serait attribué aux petits capitaux. Dans ce but , il divisa les actions de la Pbalange en trois catégories : les actions hanquières, les dicûons foncières et les actions ouvrières. Aux premières il serait alloué un dividende moindre qu'aux deuxièmes, et surtout qu'aux troisièmes. Ainsi s'effaceraient peu à peu dans le phalanstère les trop grandes inégalités de fortune.
Ld sous-répartition au Travail et au Talent est . plus compliquée que celle qui s'effectue entre les possesseurs d'actions. Voici comment on y procède :
On commence par ranger les Séries en trois grandes classes : 1° de nécessité; 2° d'utilité; 3° d'agrément. Tout le monde est de nouveau appelé à voter sur le partage, entre ces trois catégories , de la somme totale affectée au Travail et au Talent. Personne ne voudra faire valoir l'une d'elles, au détriment des autres, car, grâce aux courtes séances et à la variété des fonctions , chacun est membre de quelques Séries appartenant à ces trois grandes divisions. Ce qu'il gagnerait d'un côté en se montrant injuste, il le perdrait de l'autre. On descend ainsi des classes aux Séries, des Séries aux Groupes. Le rang qu'occupe une Série industrielle est : 1° en raison directe de son concours aux liens d'unité; 2° en raison mixte des obstacles répugnants; 3° en raison inverse de la dose d'attraction. Ainsi, plus un travail est attrayant par lui-même, moins forte est la rétribution qu'on lui alloue. ; — Ce qui revient à un Groupe se partage en dernier lieu entre ses divers membres proportionnellement au nombre ot à la durée
98 THéOME SOCléTAIltE.
des séances fournies par chacun d^eux, et proportionnèlfement au grade qull a, occupé dans la petite corporatien ; autrement , en raison de son travail et de son talent (Ceci est indépendant des récotnpenses unitaires destinées à rétribuer les inventions d'une utilité 'générale , ainsi que les grandes productions de la science, de la littérature et de Fart; récompenses auxquelles doivent, comme de juste, concourir toutes les Phalanges appelées à profiter des œuvres dont il s'agit. Source et garantie de fortunes magnifiques pour les auteurs.)
Si quelque partie des travaux, moins attrayante qne les autres, menaçait d'être négligée, ce serait une indication pour la Phalange tout entière de voter une plus forte rétribution de ces travaux. Si, ad contraire, la foule se portait vers telle ou telle industrie, c'est en diminuant la récompense qui s'y trouve attachée qu'on rétablirait l'équilibre.
Est-il besoin d'avertir que ces partages successifs ne s'effectuent point sur les objets en nature et n'exigent le déplacement d'aucune denrée? Tous les produits restent dans les magasins de la Phalange. En raison de la part qui a été allouée aux divers membres de l'Association , hommes , femmes , enfants , par une opération purement mathématique, qui exclut toute espèce d'arbitraire, chacun d*eux a un crédit sur la Phalange et peut se fùre délivrer, au fur et à mesure de ses besoins, soit des j^lroduits, soit d'autres valeurs, s'abonner à telle ou telle table, en un niot user de son avoir comme bon lui semble. Pour le genre de vie, liberté entière à tout le monde sans exception; et si l'on peut dire que vivre à sa guise, suivant ses goûts, suivant même ses fantaisies , c'est être vraiment chez soi , où jamais serait-on plus chez soi qu'au Phalanstère ?
Pour résumer dans une formule les effets du mécanisme de répartition de l'ordre sociétaire, Fourier disait — « qu'il a la propriété
THKOBIE SOCIÉTAIRE. 99
» D'absorber la cupidité individuelle dam les intérêts collectifs de chaque Série et de la Phalange entière, et d'cdfsorber les prétentions collectives de chaque Série par les intérêts individuels de chaque sectaire dans une Joule de Séries, »
§xv.
Bâillements , ou Accords affectueux.
Ainsi Fourier s'est attaché à montrer comment Tégoïsme et la cupidité peuvent devenir eux-mêmes des moyens d'accord. Mais ce n'est pas qu'il renonce pour autant à l'emploi des ressorts plus nobles que Dieu a mis dans nos cœurs. Il fait voir aussi le concours de toutes les affections généreuses que développe au plus haut point l'Ordre sociétaire, l'intervention toute-puissante de l'amitié, de l'amour, des sentiments de famille et d'honneur, du dévouement passionné à la masse et au bien public , de l'esprit religieux enfin, prour assurer de plus en plus ces heureux résultats de libre accord et cimenter l'œuvre de l'harmonie sociale. Chacune de ces passions fournit de précieux moyens de ralliement entre les classes et les âges aujourd'hui les plus antipathiques.
Citons pour exemple les quatre ralliements d'amitié.
Le prenûer est dû à la corporation des Petites Hordes, qui prévient la scission du riche et du pauvre, qui fait naître chçz celui-ci l'amitié pour le riche, dont il voit les enfants intervenir afin de lui épargner les travaux humiliants et de rendre honorables toutes les fonctions industrielles.
Le second ralliement d'amitié a sa source dans la c^nrision sériaire, qui entraînera le riche à prendre part à différentes branches de travail, parce quil n'aura point à s'occuper de toutes les nuances de chacune d'elles, mais
seulement de ce qui ^cra le plus conforme à ses goûts. Dès lors il devient bienveillant pour les industrieux auxquels il s'associe, et qui lui évitent une multitude de soins pour lesquels il éprouve de Téloignement. Eux, de leur côté, s'attacheront à un homme qui, malgré sa grande fortune, ne dédaigne pas de coopérer activement à leurs travaux, de se faire leur compagnon de culture ou d'atelier. De là une double source d'accord par générosité, lors de la répartition.
3" Ralliement. Les intrigues de Séries, Riches et pauvres seront encore puissamment rapprochés par les rivalités industrielles qu'ils auront soutenues ensemble. Dès que le levier de l'intrigue est mis en jeu, l'inégalité de fortune et de rang disparaît, u On a vu en affaires de révolu- » tion les grands s'abaisser à des cajoleries eavers lesdern nîers plébéiens. Gaton et Scipion , en un jour d'élection, » serrent la main aux petits électeurs de camjpggne. » (FouRiER, Assoc, dom,-agr., t. IV, p. 384.) ,*,{■; ' *
4*" Ralliement. La domesticité passionnée, Daî» l'état actuel la dignité humaine est évidemment sacrifiée aux nécessités du service personnel. Le salaire transforme ceux qui sont chargés de ce service en mercenaires dédaignés, mécontents et jaloux. Voltaire l'a dit avec raison : ^ Nul homme n'était fait pour servir continuellement un autre homme. » Le mécanisme sociétaire assure à chacun des serviteurs affectueux. ( Traité de l'Association y t. ÏV, p. 385. ) u Si les relations sociales , » fait ailleurs observer Fourier, u sont chez nous ( Civilisés ) un sujet de discorde générale , c'est qu'elles vexent partout la majorité pour les plaisirs de la minorité. Cent personnes s'amusent dans un bal, mais cent cochers et valets se gèlent en plein air! n Nouv, Monde , p. 330.
Les quatre ralliements qui viennent d'être indiqués et ceux qui seront fournis par les trois autres passions affectives, impliquent la nécessité de quatre conditions inhé-
rentes aussi aux Séries passionnelles , et que Fourier désigne sous le nom de Colonnes tte ralliement :
Attraction industrielle ; Education unitaire ; ' Minimum intégral; Équilibre de population.
Sans FAttractîon industrielle, c'est-à-dire si Ton ne parvient à donner aux séances de travail autant de charme qu'en peuvent présenter aujourd'hui les réunions de plaisir, les riches ne participeront point aux travaux des masses; Toisivcté, vainement réprouvée par la morale et la religion, subsistera toujours.
Tant qu'un Minimum répondant aux premières nécessités de la vie ne sera pas garanti au peuple, comment les riches se lieraient-ils volontiers , par une collaboration amicale, avec des gens exposés à tomber d'un jour à l'autre dans l'indigence, et dont ils auraient à redouter les soUicitatioiis importunes? Mais, sans l'industrie attrayante, pas de minimum possible, car le pauvre qui en serait pourvu abandonnerait le travail resté répugnant. Sans l'industrie attrayante, il faut même renoncer à tout espoir d'une amélioration notable du sort des masses; car augmentez le profit du travail ou abaissez le prix des objets de consommation, et l'ouvrier, en général., fera un ou deux dimanches de plus pjiir semaine : voilà tout ce que vous aurez obtenu.
A défaut d'une éducation unitaire et collective, l'incompatibilité des classes serait entretenue par la duplicité de ton et de langage.
Enfin' l'on n'aurait rien fait encore « si le régime sériaire avait, comme le régime morcelé, la propriété de population illimitée, produisant des fourmilières sans proportion avec les moyens d'aisance générale. » Se fondant sur une foule d'analogies que présente la nature, et même sur quelques faits d'observation que présente la Société,
102 THÉORIE SO€IKTAIRR.
Tapteur de la Théorie sociétaire fait eptrevoir fomment la fécondité de Fespëce humaine sera contenue dans de justes bornes ^ans remploi d'aucun moyen coercitif, sans violation d^aucune loi naturelle. Cet équilibre s'établira précisément par Tafiluence des plaisirs, sous Fempire de circonstances qui auront' développé de plus en plus la vigueur du corps et de r esprit chez tous les humains, et opéré ainsi le roj^nem'ent composé intégral de F espèce. Indice analogique, la transformation des étamines et pistils en pétales dans les plantes, sous Finfluence de certaines conditions de culture. (Voyez le § Equilibre de population ^ dans Solido" rite , par H. Renaud, j
On peut juger , d'après ces indications sommaires , si Fourier a envisagé toutes les faces du problème social.
Il s'agit pour lui d'accorder les passions et les caractères aussi bien que les intérêts , l'un de ces accords étant tout à fait impossible en l'absence de l'autre.