LE SALON
Il ne suffit pas de regarder l’affiche invraisemblable qui annonce comme Tunique Salon celui delà Société des Artistes français, pour connaître les différences de goût et de tactique qui séparent irréparablement les deux sociétés rivales. Il faut entrer dans le grand hall, le salon d’honneur où s’ébattent les grosses femmes nues de M. Lalyre, toile immense autant que joviale, parmi d’innombrables graphes de figures humaines qu’à leurs raccourcis savants on devine destinées à embellir des plafonds.
Il y a, sans doute, ici, autant de talent qu’à côté, autant de méritoires efforts et sûrement plus de virtuosité.
Mais cet étalage indispose. Il en vient comme une odeur d’aisselles, un relent d’atelier, une bouffée de souvenirs un peu rances, mais qui tout de même vous rajeunissent. Je revois l'académie, le grouillement de cinquante jeunes gens autour de la table à modèle, où le jour blafard tombe des vitres crasseuses, décolorant la chair, sur le fond gris bleuâtre de la fumée des pipes ; je revois le mur sali des grattures de palette, les tristes études, et les charges.
J’ai cherché en vain M. Ingres. Il était le « répétiteur des Maîtres » ; il aimait Raphaël ; il avait horreur de l’École des beaux-arts. Il n’a pas dû venir.
Je n’ai rencontré que de respectables professeurs-jurés (comme disait Henri Heine), et d’anciens modèles depuis longtemps oubliés : le père Fusco, Pignatelli, Sarah Brown ; des petites femmes dont on a perdu le nom, qu’on a vues
i. La Dépêche de Toulouse, n" des g et i3 mai igoi.
toutes roses, et qu’on retrouve plutôt défraîchies... J’ai reconnu M. Julian. Il m’a proposé de m’accompagner comme avait fait, au précédent Salon, M. Ingres.
Je l'ai remercié avec véhémence : a Je sais, je sais, monsieur, lui ai-je répondu, tout ce que vous pouvez me dire. Je connais votre doctrine, qui est de n’en pas avoir. J’entends bien que M. Ingres en a eu plusieurs, et même contradictoires ; n’importe, il enseignait la nécessité d’une Méthode. Vous vous êtes arrêté à l’opinion contraire. C’est ainsi que vous aurez eu la gloire d’être, après M. Ingres, le plus grand professeur du siècle.
« Des générations d’Américains ont appris chez vous les secrets, les arcanes du dessin photographique. Vous avez instruit de nombreux prix de Rome, dont plusieurs sont peu connus, mais c’est vous qui leur avez enseigné les moyens de parvenir.
« Vous avez, enfin — et c’est de cela surtout que je vous félicite — vous avez formé des réfractaires, des insoumis, des indépendants. L'absence même de toute doctrine a favorisé le goût des théories. D'irréductibles logiciens sont sortis de votre Académie. Vous leur offriez des recettes, ils voulaient des enseignements et c’est pourquoi ils ont été demander à Degas, à Puvis de Chavannes, à Gauguin, non pas des corrections — des conseils. La tradition classique subsistait malgré vous, en dehors de vous ; les certitudes qu’ils y ont trouvées ont fait, de ces indépendants, des disciples éclairés des Maîtres.
« Vous ne les connaissez plus. M. Bonnard, M. Vuillard, M. Sérusier, M. Valloton vous font pourtant quelque honneur. Mais ils n'ont pas suivi la filière. A propos, combien espérez-vous, cette année, de premières médailles, de deuxièmes médailles, de troisièmes médailles, de mentions ; où en sont les intrigues pour la médaille d’honneur ; et les commandes de l’État, et le ruban rouge ? Parlez-moi des divisions intestines ! — Quels sujets sont à la mode, les Romains, la Bible ou Napoléon ?...
« Et puis, non, décidément, je lirai moi-même au ventre des cadres les longues légendes explicatives. Pour les récompenses, nous verrons plus tard. Quant à la peinture.
il est vraisemblable que nous ne serions que rarement d’accord. Et, à tout prendre, j’aime autant que ce ne soit pas moi qui propage vos aphorismes. »
Et maintenant je reste seul au milieu de 3000 tableaux qui ont à peu près tous une raison d’être, un intérêt. Les uns représentent la manière d’un artiste connu, ce ne sont pas toujours les meilleurs ; les autres sont, bons ou mauvais, « de la peinture », ce sont les plus rares ; un grand nombre enfin n’attirent l’attention que par la curiosité du sujet représenté.
« Si j’avais le temps, écrivait en 1859 le prodigieux critique d’art que fut Baudelaire, si j’avais le temps de vous égayer, j’y réussirais facilement en feuilletant le catalogue et en faisant un extrait de tous les titres ridicules et de tous les sujets cocasses qui ont l’ambition d’attirer les yeux. C’est là l’esprit français. Chercher à étonner parles moyens d’étonnement étrangers à l’art en question est la grande ressource des gens qui ne sont pas naturellement peintres. Quelquefois même, mais toujours en France, ce vice entre dans des hommes qui ne sont pas dénués de talent et qui le déshonorent ainsi par un mélange adultère. »
Le sujet du peintre est en lui. La nature est un inépuisable répertoire de motifs pour qui sait voir. Celui qu’elle a doué de la merveilleuse faculté de créer de la beauté avec des couleurs et des formes ne peut avoir d’autres sujets que les harmonies de couleurs et de formes qu’il conçoit ou qu’il observe. Tous les spectacles, toutes les émotions, tous les rêves se résument pour lui en des combinaisons de taches, en des rapports de tons et de teintes, en des lignes. Ce qu’il exprime, ce n’est jamais un fait anonyme quelconque, un pur accident ; c’est le rythme intérieur de son être, son effort esthétique, sa Beauté nécessaire.
Dès lors, peu importe qu’il se serve d’un fait-divers, d’une anecdote niaise, d’une absurdité; mais je veux qu’il y mette son âme, et qu’il soit PEINTRE.
Combien peu se sont préoccupés de la Peinture et de la Beauté parmi les trop nombreux historiens qui nous racontent ici les scènes les plus variées de la légende des siècles depuis Adam et Ère chassés du paradis terrestre (M. Béroud)
jusqu’à la Réception du président Krüger à l’ Hôtel-de-ville de Paris (M. Delahaye) !
A Iéna, le baron de Marbot a sauvé, le saviez-vous? des entreprises de ses soldats deux charmantes filles en chemise (M. Boutigny). — Aux fêtes de Vénus, Phryné traversait nue les rues d’Eleusis (M. Chalon). — Pendant la guerre de 1870, on voyait des maraudeurs fouiller les cadavres sur les champs de bataille, à l’Heure des fauves (M. Baader), et les moines ambulanciers chercher les blessés sous la neige (M. Chigot). — Gaius Caligula nourrissait ses lions de chair humaine (M. Surand). — Après la mort du maréchal Nev, un Anglais, en habit rouge (oh ! combien !), fit sauter son cheval par-dessus le cadavre (M. Chaperon). — En l’honneur de Bacchus et d’Ariane, un certain nombre de jolies femmes ont posé pour M. Gervais. — Il y a encore des danses liturgiques en Espagne, à Séville, le jour de la Fête- Dieu (M. Guillonet). — Chez le directeur d’usine, après la soirée, les invités en grande toilette vont faire un tour à la lueur aveuglante des fours (M. Bergès). — Quels regards mystérieux échangeaient les diplomates d’autrefois ! ( l’Éminence grise, de M. Chartran). — Quels yeux ahuris suivent le jeu des acteurs au Théâtre de Montmartre ! (M. Devambez). — C’était un soir, comme dit Flaubert, que le roi Salomon perdait la tête...
Celui-là, le roi Salomon, c’est un peintre plein de ressources qui nous conte son aventure avec la Reine de Saba. On voudrait pouvoir suivre jusque-là, malgré trop de bizarreries, M. Rochegrosse : mais quel singulier goût a présidé au choix de ces couleurs, à l'invention de ce cadre !
Comme M. Rochegrosse, d’ailleurs, M. Devambez ou M. Guillonet sont des artistes qui ne manquent pas de talent, mais qui le gâtent par le souci vraiment excessif de représenter un sujet imprévu.
Pourquoi M. Tattegrain, lui aussi, a-t-il choisi cette légende de la Vierge arrivant à Boulogne
Sur un bateau que la mer apporta,
sans y ajouter un rien de fantaisie ?
LE SALON DE LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS 8l
Pour satisfaire quelle passion d'archéologie M. Leconte du Nouy persiste-t-il à dessiner sèchement, mais non sans élégance, des modèles costumés en Égyptiens, sous prétexte de nous dire par exemple la Tristesse de Pharaon ?
J’incline à croire que M. Duvent, en composant son triptyque, la Joie du Travail, qui est le gros succès du Salon, a pu avoir à un certain moment une vision, ou comme on voudra, une émotion de peinture. Le souvenir qu’il avait gardé des fêtes de l’Exposition, de l’animation des chantiers, du mouvement des foules, s’était traduit pour lui en des rapports de couleurs, en des éléments de tableau. Il aurait pu faire avec cette vision une œuvre de grande allure. Mais c’est ici qu’intervient, comme ailleurs, l'influence de M. Julian. Il faut bâcler le dessin, banaliser les formes, salir les tons ; il faut songer au Salon, et au public.
Avec M. Détaillé, on rentre toutefois dans le domaine de la peinture : ce n’est pas celle que nous aimons, mais enfin, dans cet ennuyeux Masséna il y a une science, une habileté de main ; et puisque les amateurs exigent le fini des boutons de guêtres, il convient de louer M. Détaillé de les peindre avec tant de préméditation.
Voici maintenant les professeurs. Que n’enseignent-ils au moins la sagesse de métier que M. Détaillé apprit chez Meissonier ? Ne se sentent-ils pas — eux qui ont connu dans leur lointaine jeunesse de meilleures doctrines — un peu responsables des triomphes de M. Julian? N’ont-ils pas contribué à répandre cette manière uniforme, atone et amorphe, de peindre pour ne rien dire, l’égalité dans la médiocrité, le naturalisme à l’usage des gens du monde, le dessin sans conscience ? Surpris au milieu de leur brillante carrière par la tourmente impressionniste, ils n’ont adopté d’autre attitude que l’éclectisme de M. Julian ; ils ont ainsi renoncé à conserver une influence. Pourtant leurs œuvres trahissent encore des préoccupations classiques.
M. Bouguereau s’en fiche. Lui ne change pas, il est toujours aussi rose et son Amour se porte bien. M. Donnât est plus grave, il y a des morceaux d’une belle ampleur dans ■son grand plafond. Le portrait de M. Loubet, du même, et les portraits du pape et de la reine d’Angleterre par Ben-
jamin Constant sont assurément des ouvrages de peintres. Il est évident que M. Gérôme sait son affaire; et que M. Jules Lefebvre dessine avec une précision scrupuleuse. M. Flameng et M. Humbert (celui-ci plus solide et plus délicat) ont évolué vers une certaine élégance d’école anglaise. On ne résiste pas au charme, à la sentimentalité pittoresque de M. Hébert, dernier vestige d’un goût spécial au second Empire. Le profil de femme de M. Henner, dans un cadre de proportions inusitées, est d’un beau caractère et d’une grande séduction.
On s’intéresse toujours aux frondaisons massives, au coloris homogène du vieux paysagiste Ilarpignies ; à côté de qui il faut nommer aussi M. Jacomin, disciple de Diaz et de Rousseau, qui s’arrête aux lisières ensoleillées des bois, et M. Pointelin, qui aime la limpidité des ciels vides.
Après ces peintres, restés fidèles à d’anciennes techniques qu’ils n’ont pas transmises, il faudrait encore citer M. J. -P. Laurens, noble intelligence savamment éprise des belles choses du passé ; et M. Fantin-Latour, qui, lui aussi, s’est abstenu d’exposer cette année. Il faudrait montrer en la personne de M. Fantin-Latour l’exemple d’un Maître, au sens absolu, — capable de revêtir d’une perfection toute classique les beautés les plus neuves, et les plus originales.
Si variées et si remarquables que soient leurs qualités, personnelles, si classique même qu’ait pu être leur éducation, les peintres dont nous venons de parler — chefs d’atelier et professeurs célèbres — n’ont donc propagé d’autres doctrines que celles de M. Julian, c’est-à-dire l’éclectisme le plus neutre, le naturalisme le plus médiocre.
La discipline classique fournissait à la faiblesse de l’individu le secours de l’expérience du passé. Un Phidias, un Giotto, un Villart de Honnecourt devaient former des artistes avec des méthodes aussi positives que celles qui servent aujourd’hui à former des ingénieurs et des savants. Depuis la Renaissance, il existe des académies, des endroits sombres et généralement malpropres où l’on étudie exclusivement le modèle nu. Lorsqu’un jeune homme est ému par le frisson de la Beauté, que son œil considère avec jouissance la lumière de la vie, on lui persuade d’aller là, et de copier
des muscles et des emmanchements. Il n’y apprend même pas le métier manuel de la peinture ; et quand il en sort il lui faut recréer seul tous les procédés, se refaire une esthétique, et suppléer par son seul labeur au capital d’expériences longuement amassé par la série des maîtres, auquel on a négligé de le faire participer.
On apprend sans surprise que M. Bouguereau fut élève de M. Picot. Mais quand on songe que c’est M. Jean-Paul Laurens qui a formé M. Henri Martin, on est effrayé de la somme d’efforts qu’a dû faire cet homme encore jeune pour secouer un enseignement infiniment plus logique, et certainement plus intellectuel que la niaise tolérance de la maison Julian. Le peintre des Bucoliques a dû se choisir un procédé, celui de la touche divisée, renouveler son dessin, affirmer son sens de la couleur, et je ne parle pas de la culture de l’esprit. N’est-il pas permis de supposer qu’avec tous ses dons et cette volonté il eût été un plus grand maître, s'il n’avait eu qu’à suivre une voie tracée et s’il avait appris à peindre en faisant des tableaux et non pas des académies?
Aussi est-ce, de plus en plus, quel que soit le talent, la volonté qui compte. Comme à la Société nationale, comme ailleurs, les meilleures œuvres de la Société des artistes français sont les œuvres de volonté.
J’ai cité la Muse et la Bucolique de M. Henri Martin. Mlle Dufau expose une toile d’un joli aspect, soyeux et riche, un paysage fleuri où des figures nues s’arrêtent, se meuvent en des attitudes lentes et cadencées (Rythme).
M. Caro-Delvaille se souvient de Manet, de Whistler, de Sargent, de Blanche. Il y a chez lui une élégance, une morbidesse, un beau sens du modelé. La Manucure e tle Thé sont deux ouvrages excellents.
La Confidence de Hugues de Beaumont est peut-être plus solide encore d’arrangement et d’un dessin plus nerveux, d’une pâte plus ferme ; mais le ragoût de couleurs est moins séduisant.
Le Repas des Servantes de M. Bail n’est pas seulement un tableau à succès ; c’est un bon tableau, dont l’honnêteté, la santé, la vertueuse facture suffiraient à faire comprendre pourquoi nous regrettons avec tant d’insistance le métier
et, plus généralement, la méthode des écoles classiques.
La Confession de M. Sabatté, simple, émouvante et d’un beau ton ; le Bénédicité et la Légende bretonne , deux toiles d’exécution curieuse, par M. Désiré Lucas ; le Combat de Centaures et l'Hymne d’ Amour, de M. Lévêque, qui fait songer à M. Frédéric, l'un des maîtres de l’école belge ; voilà, ou à peu près, les plus sérieux efforts de ce Salon.
Je me bâte d’y ajouter quelques excellents portraits — le portrait de jeune femme de M. P. -A. Laurens, l’un de ceux parmi les jeunes peintres qui cherchent avec le plus d’inquiétude la perfection classique; ceux de M. Déchenaud, tempérament vigoureux encore plein des influences d’école qui lui méritèrent le prix de Rome, mais qui saura, à force de conscience, s’en dégager ; les fortes études de M. Maurin ; les figures charmantes et d’une couleur distinguée de M. E. Laurent.
Toute une série de portraitistes se ressentent de l’influence de l’école anglaise : ils placent dans des intérieurs ou des paysages d'élégantes figures de femmes : le visage est parfois sacrifié à la robe ; on les reconnaît dès l’abord à la disposition en hauteur de la toile et à la franchise des rapports de couleurs.
MM. Hugues de Beaumont, Landeau, Gorguet, du Gardier, Cosson se rattachent à ce genre de modernisme. M. Laparra, dans une note analogue, a peint deux vigoureuses études d’Espagnoles ; M. A. Faivre se souvient heureusement du bon maître Renoir. Les portraits de M. Wéry sont d’une extrême délicatesse. M. Pinta reste fidèle à la sobriété classique. M. Dreyfus Gonzalès expose les portraits très composés, mais d’un dessin parfois sommaire, du Pape Léon XIII et de Mme Waldeck-Rousseau. M. Guy a étudié avec simplicité la figure ridée de l’Aïeule.
Il faut citer encore les œuvres de M. P. Buffet, de M. Brugairolles, de M. F. Lauth, de M. de Bichemont, de M. Ridel ; les claires nymphes de M. Alleaume; les Bretons de MM. Adler, Bellement, d’Abadie; les Espagnols de M.Sorolla y Bastida ( Préparation des raisins secs ) ; la Halte des Prisonniers au Désert , de M. Amédée Buffet ; les Derniers Rayons, de M. Thibésart ; le Saint François d’ Assise, et surtout la Rési-
gnation, de M. Sautai ; le bon tableau de marins de M. Jean Pierre; et, dans un genre tout différent, les délicates figures de M. Maxence ; la Beauté et la Nymphe du bois, de M. Léon, deux néo-primitifs que rapproche le même recueillement.
Je mets tout à fait à part deux petites toiles de M. Chayllery ; le souvenir de Renoir, de Besnard s’y fond fort heureusement dans le sentiment d’intimité de ces intérieurs.
Avec les romantiques esquisses de M. Inness ( Chevaux tirant une barque), et de M. Duffaud ( les Anglais en Irlande); avec les esquisses classiques de M. Danguy et de M. Foréau, nous quittons décidément la peinture de figures, pour noter quelques paysages.
M. Destrem intitule Cité crépusculaire une émouvante vision de temples en ruines, évanouis dans un ciel rose que reflètent les grandes eaux débordées de quelque fleuve sacré ; M. Yarz expose un Soir très composé, très coloré, très vu en peintre. M,. Ravanne complique de recherches neuves l’éclairage de ses ports de Normandie où grouillent d’amusantes silhouettes de pêcheurs. M. Jobert expose un Soleil couchant dans l’Atlantique. Et l’on regarde aussi le Soir poétique de M. H. Bouchor, les croustillantes Vues de Venise de M. Bompart, les Soleils couchants de M. Rémond.
Aux dessins, où nous retrouvons les mêmes genres d’intérêt, avec les aquarelles de M. Sorolla, les pastels de M. Ferry, une seule œuvre nous frappe, les figures de femmes nues de M. Corabœuf. L’étonnante patience de ce graveur a réalisé deux études d’un prodigieux fini, mais cependant très simples de modelé et de lignes, qu’aurait approuvées M. Ingres.
A la gravure, MM. Jacquet, Patricot, Mathev-Dorey reproduisent des ouvrages de peintres célèbres. M. Beltrand interprète en bois avec une surprenante maîtrise des dessins et des lavis de Guys : aucune difficulté ne déconcerte l’habileté intelligente de ce bon graveur.
De l’étage supérieur, où la gravure est si tristement exposée, rien n’est plus affligeant que le spectacle du grand hall rempli de figures de plâtre ou de marbre, hérissées, convulsées, figées dans les plus bizarres attitudes. Là aussi l’esprit de l’École et de l’Académie Julian a cruellement sévi.
Pour saisir de plus près la réalité et la vie qu’on prêche vraiment à satiété, les sculpteurs sont arrivés à imiter merveilleusement le moulage sur nature. Mais c’est au « gouvernement de leur imagination » qu’ils se sont livrés pour Je choix singulier des gestes et des attitudes.
Là aussi s’accentuent les différences entre les vestiges du classicisme que sont les membres de l’Institut, et les jeunes maîtres d’avenir.
L’excellent buste de Saint-Saëns par le vieux maître Paul- Dubois fait tort assurément au buste du président de la République par M. D. Puech. M. Mercié ( Monument des Enfants du Gard ) a toujours les mêmes qualités de noblesse et de style. M. Marqueste a sculpté pour le Musée de Versailles un Falguière curieusement ressemblant. — N’exagérons pas cependant, à cause de certaines sagesses, le mérite ni l’intérêt de M. Gérôme ou de M. Bartholdi.
Il y a dans la Chrysis de M. Labatut une élégance assez neuve. La Fontaine de M. Laporte-Blairsy est d’une invention aimable. Le groupe de M. Roger Bloche, intitulé le Froid , et les Premières amours, de M. Jacquot, sont des ouvrages très honorables, inspirés directement par la vie moderne. Le mouvement de la Françoise de Cézelly, de M. Ducuing, est peut-être plus pittoresque que sculptural; n'importe, cette véhémente figure a du caractère et de la grandeur. Il faut renoncer à citer tous les bustes intéressants de MM. Abbal, Garlus, Betti, Betlen, Icard, de M,ne Ducrot-Icard, etc... Le bas-relief en grès, la Vie à la Maison, de M. Gaudissart, où le rythme de beaux corps de femme et de sobres draperies s’encadre heureusement dans les formes de l’architecture, et le bas-relief en pâte de verre, de M. Henry Cross, ont du moins l’avantage de nous faire oublier certaines nymphes et certains appas qui sentent par trop ingénument le modèle.
On traverse maintenant des salles un peu vides, consacrées à l’art décoratif. C’est la vitrine de M. Laiique, et ses bijoux modern-style, qui en font le plus sérieux intérêt.
A l’architecture, des projets intéressants de M. Auburtin (Eglise pour un lieu de pèlerinage), de M. Dervaux ( Maison commune dans un faubourg) ; les épures de M. Louvet pour
le grand Palais des Beaux-Arts; de M. Formigé, pour les constructions roumaines de l’Exposition ; le fantastique projet de M. Lemaresquier pour un Monument à Pétrarque et Laure aux sources de Vaucluse ; le relevé des fresques de Challard à Issogne, par M. Chauvet; les plans et restauration des fouilles récentes de Delphes, par M. Tournaire ; ce dernier travail a du moins le mérite d’évoquer, outre le souvenir de très belles choses, comme le Trésor des Cnidiens, la colonne d’Acanthe, la colonne des Naxiens (dont les moulages sont maintenant au Louvre) — d’évoquer, dis-je, l’idée de ce Salon permanent, de cette exposition sans cesse accrue et sans cesse visitée qu’était la montagne sacrée de Delphes, véritable musée du génie grec, entassement de chefsd’œuvre, de temples, de statues, de peintures, où la religion et l’art avaient également contribué.
Dans ce lieu d’élection, essentiel à l’histoire de la pensée humaine, des hommes à l’esprit clair ont dû méditer sur les problèmes d’Art et de Beauté que nous avons entrevus à notre tour au cours de cette promenade à travers les Salons.
Leur tradition, qui fut celle de toutes les races établies dans le bassin de la Méditerranée, la tradition gréco-latine, n’est point de celles qui périssent. Les esprits les plus divers, — le sévère et délicat Poussin ; Rubens, Flamand exubérant ; l’ardent Velasquez ; le gracieux Reynolds ; Delacroix, le classique exaspéré ; le passionné M. Ingres ; tous, et peut-être même l’effrayant génie occidental que fut Rembrandt — ont tiré profit des immortels exemples de la sculpture grecque et de la peinture italienne.
Jusqu’à la Révolution, les plus médiocres des artistes et des artisans se conformaient au souci d’une beauté traditionnelle, à des nécessités d’exécution, à des lois apprises d’harmonie générale. C’est de telles préoccupations qui grandissaient les moindres efforts. « Il est évident, écrit Baudelaire, que les rhétoriques et les prosodies ne sont pas des tyrannies inventées arbitrairement, mais une collection de règles réclamées par l’organisation même de l’être spirituel. »
On a trop parlé dans ces derniers temps de la nature, de la réalité et de la vie. C’est derrière ces grands mots vagues
que s'exerce l’influence de M. Julian; c’est ainsi qu’on arrive à penser communément que l’Art est tout simplement la copie de quelque chose. Or, ce qui manque aux artistes de notre temps, certes, ce n’est pas le sens de la nature, ni de la réalité, ni de la vie. A supposer qu’on puisse montrer au Louvre, auprès des Claude Lorrain, quelques-uns des sous-impressionnistes ; auprès des Léonard et des Titien, les sous-Courbet les plus consciencieux, il serait vain de prétendre expliquer par un tel rapprochement les avantages du naturalisme. Il faudrait nécessairement, à ce sujet, s’enquérir des lois de composition, d’équilibre, d’harmonie, parler synthèse, simplification, homogénéité, unité ; s’arrêter à une conception rationnelle de l’œuvre d’art.
Ni la qualité de l'émotion, ni ce répertoire sublime de formes et de couleurs qu’est la Nature ne suffisent, lorsque l’artiste n’a pas l’intelligence des moyens, des limites, des conditions, de l’objet durable de son effort. Je veux qu’il ait encore une Volonté, une Méthode, et des Idées générales.
LES ÉLÈVES D’INGRES1
On a dit, Messieurs, que mon atelier était une église; eh bien oui ! qu’il soit une église, un sanctuaire consacré au culte du beau et du bien et que tous ceux qui y sont entrés et qui en sortent réunis ou dispersés, que tous mes élèves enfin, soient partout et toujours les propagateurs de la vérité.