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INGRES

Il se pourrait que nous fussions à la veille d’une période d’art classique. D’excellents esprits l’entrevoient. Toutes les tentatives récentes d’art construit, tous les essais de simplifications voulues, toutes les recherches de synthèse et de style, n’auraient aucun sens s’ils ne représentaient la réaction nécessaire contre les excès ou les frivolités de l’Impressionnisme, ou contre ces vaines théories qui tiennent toute expression d'une émotion individuelle pour une manifestation de Beauté.

Cela suffit à expliquer qu’on découvre ici, déjà, les élèves d’Ingres. Ils auront un attrait pour tous ceux que préoccupe le souci d'une méthode. Les méditations sur la méthode classique où nous incita le séjour de Rome, eux aussi les ont faites et nous les referons avec eux.

On nous avait enseigné dans les académies Bastien-Lepage, ou l’Empirisme ; et c’est pourquoi nous n’avons cessé de réclamer une tradition et une doctrine. Les Maîtres du Louvre, l’antiquité, l’art populaire, l'exotisme, la science, les philosophies, nous avons tout interrogé. Nous ignorions que, tout près de nous, une grande école déjà oubliée avait été agitée des mêmes inquiétudes, et qu elle pensa renouer comme nous, mais sous une austère discipline, la Tradition interrompue. M. Ingres aura été le grand professeur du

i. L'Occident, juillet, août, septembre 1903.

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siècle. Tandis que les écoles d’Angleterre et d’Allemagne s’attardaient à des idéals rétrospectifs, les quelques hommes distingués qui surent s’assimiler son enseignement préparaient les formules que devait illustrer le génie d’un Puvis de Chavannes. Son influence fut immense ; elle lui survit, elle persiste aussi bien dans les compositions dociles des décorateurs et des verriers de province, que dans les œuvres audacieuses d’un Degas ou d’un Gauguin. Cette influence s’est exercée entre 1825 et 1850, à une époque précisément où des archéologues et des écrivains découvraient l’art grec et ressuscitaient le Moyen-Age ; en même temps le développement incessant de la pensée chrétienne entrait dans une phase d’apogée.

Le moment est peut-être venu de tirer de l’oubli une douzaine, ou plus, d’œuvres remarquables où se sont affirmés des esprits originaux comme Mottez, Amaury-Duval ou Janmot. A l'indifférence, maintenant à peu près unanime, en matière de dessin et de composition, succédera, j’imagine, un engouement néo-classique qui remettra en honneur leur art suranné. On recherchera peut-être un jour leurs dessins précis comme maintenant les croquis charmants du xvme siècle ou les pochades nuancées des impressionnistes. On démêlera le rôle qu’ils ont eu dans l’évolution récente des arts du décor. Par une réaction inévitable contre le goût exagéré de la couleur et les abus de l’exécution, on excusera leurs matières revêches et l’absence de séductions superficielles. Les excès de l’individualisme feront apprécier dans l’école d’Ingres les avantages de la forte discipline classique qui améliore les forts, et confère, en les subordonnant, une utilité aux médiocres.

Je n’ai eu ni le loisir, ni le désir de faire de ceci une œuvre de documentation. J’apporte cette modeste contribution à qui voudrait écrire l’histoire, ou bien la légende de cette belle période du xixe siècle, l’une des plus curieuses de l’histoire de l’Art, l’une des plus romanesques de l’histoire du Catholicisme, et si attachante aussi par la beauté des caractères et la passion de l’idéal !

Alors Viollet-le-Duc continuait l’art gothique en croyant le restaurer. Des hommes comme de Lassus, de Gaumont, de

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Laborde, Didron, Vitet, Mérimée s’employaient avec fanatisme à restituer l’architecture de ce Moyen-Age français que faisaient revivre d’autre part l’éloquence d'un Michelet, l’imagination d‘un Victor Hugo. Ozanam retrouvait les poètes du xiii6 siècle italien : les murs des cloîtres laissaient apparaître sous le badigeon, enfin dépouillé, les fresques merveilleuses. M. de Montalembert en visitant d’antiques sanctuaires se passionnait pour la vie de la chère Sainte Elisabeth dont il devait épouser une arrière-petite-fille et son livre renouvelait l’hagiographie. A des catholiques que le respect des traditions du passé n’empêchait pas de préparer l’avenir, Lamennais et Lacordaire parlaient haut de liberté et de progrès. M. Rio composait à Rome son livre sur l’Art chrétien, dans le même temps que le jeune Albert de la Ferronays faisait nu-pieds le pèlerinage des Sept basiliques pour obtenir la conversion de MlIe d’Alopeus.

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