STURLER
qu’il aurait été un peintre parfait si à ses dons de composition il avait joint le dessin d’Amaury. On vantait ses audaces et son originalité. Par amour des Primitifs il se fixa à Florence et l’habita pendant une partie de sa vie. Que restet-il de Stürler? On s’en inquiète quand on connaît ses trois cahiers de dessin pour illustrer la Divine Comédie (1859) : œuvre bizarre où les supplices de 1 enfer et les rondes d’anges sont dessinés avec une naïveté sans fraîcheur, une monotonie d imagination fastidieuse : mais quelle volonté partout! Oserais-je dire que dans le genre Walter Crâne ou Grasset ceci est supérieur?
Victor MOTTEZ
Mottez, le fort Mottez, au dessin robuste et large, nous a été révélé à la Centennale de 1900 par un pur chef-d’œuvre, le portrait de sa femme peint sur un mur d'atelier à Rome, et enlevé par 1’ « ordre » de M. Ingres1. C’est, je crois, à M. Roger Marx que nous devons de connaître cette belle chose : M. Henri Mottez l’a depuis donnée au Musée du Luxembourg. Un morceau de cette valeur n’est pas isolé dans l’œuvre de Mottez. Le portrait de Mmo Armand Bertin est d’une grande beauté classique, quelque chose comme un Delaunay excellent; celui de Mme Édouard Bertin, en robe blanche et châle noir sur un fond de paysage très vrai, appelle la comparaison avec certaines œuvres, les meilleures, de Legros; le portrait de Guizot est d’une noblesse.
i. M. Ingres disait : C’est aussi beau qu’André del Sarte.
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d’une gravité admirables. Il y a des qualités de premier ordre dans des tableaux comme le Melitus de Lille, le Zeuxis de Chantilly. Mais c’est surtout le décorateur, le fresquiste qu’il convient de connaître et d’apprécier. Son long séjour en Italie (1835-1842), il l’avait mis à profit pour étudier les peintures de Pompéi (il en a fait de remarquables copies, elles sont à l’École des Beaux-Arts), et pour s’assimiler les procédés des fresquistes du Moyen-Age. Nul n’a mieux que lui pénétré les secrets de ce beau métier, nul n’en a comme lui possédé la pratique. C’est à lui qu'avaient recours pour la technique de leurs décorations les autres élèves d’Ingres. On lira avec fruit son excellente traduction dq Libro delArte de Cennino Cennini, et l’appendice qu’il y a ajouté à l’usage des praticiens modernes1.
La chapelle de Saint-Martin à Saint-Sulpice est la seule qui soutienne l’examen après qu’on a vu la chapelle des Saints-Anges de Delacroix. L’ampleur, la santé de la forme y font aisément oublier l’aigreur de certains bleus. Les modelés nej servent ici qu’à souligner, qu’à affirmer la volonté des silhouettes : celles des moines sont inoubliables. Toute la scène du Miracle est d’une parfaite beauté. La gamme en est très colorée : anges roses, colonne rouge brique, et les tons bruns des bures ; elle accentue à souhait l’expression du sujet.
Un autre Saint-Martin à Saint-Germain l’Auxerrois, avec son cheval gris, si curieusement dessiné, et l’anatomie délabrée du mendiant est une de ces œuvres qui ont dû agir sur la formation de Puvis de Chavannes. Il ne reste rien au porche de la même église, que quelques belles masses attestant le solide établissement de la composition : on sait quel en était le parti pris gothique, le fond d’or, les auréoles en relief : on sait aussi que des fissures de la voûte, des poussières de matériaux emmagasinés là, et enfin un fâcheux nettoyage ont irrémédiablement perdu cette fresque. Il ne reste rien non plus de la fresque de la chapelle Saint-François de Sales à Saint-Séverin, où se voit seulement encore la chapelle Sainte-Anne, bien conservée.
î. Bibliothèque de VOccidcnt, x g 1 1 .
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Singulière malchance du plus habile fresquiste de cette école ! Il avait peint dans le salon d’Armand Bertin, alors directeur du Journal des Débats, deux grands panneaux, la Musique et la Danse, d’un intérêt exceptionnel, qui furent sacrifiés pour des raisons mesquines. On ne peut les juger que sur les photographies. C’était l’époque où Théodore Chassériau travaillait à la Cour des Comptes. Il semble bien que Victor Mottez ait eu des audaces analogues à celles de son ami, au moins dans l’un des deux panneaux, celui où une ronde de femmes s’éploie dans un majestueux paysage. On regrette d’autant plus la disparition d’ouvrages d’une si ferme élégance qu’à l’intérêt d’art s’en ajoutait un autre, documentaire. Dans la Musique, en effet, figurait, revêtus de costumes antiques, les illustres habitués du salon de Bertin : de Sacy, Beber, Cuvillier-Fleury, Hugo, Théophile Gautier, et des femmes qui furent délicieuses, Henriette Brown, Adèle Hugo, Mesdames Jules Janin, Cuvillier-Fleury, Léon Say, Mottez, etc. — et l’extraordinaire Louise Bertin.
A Lille, autre série, Orphée et les Sirènes, où il faut remarquer le goût très neuf des bordures ornementales. A Londres, où il résida plusieurs années, il peignit sous le titre de la Chasse et de la Pêche des figures de femmes et d’enfants d’une robustesse digne de l’antique.
Les mêmes recherches de style s’affirment dans §es tableaux les plus ennuyeux et dans ses nombreux dessins dont plusieurs sont de toute beauté. Original parfois jusqu’à la gaucherie, il est le seul peut-être des élèves d’Ingres dont on ait pu dire : bons ou mauvais ses tableaux sont de lui, lui seul peut les signer : c’est un bien grand mérite et bien rare *.
Théodore CHASSÉRIAU
De tous ceux qui quittèrent l’atelier du Maître, c’est celui dont la défection fut la plus absolue et la plus éclatante. Le petit créole admis par faveur dès l’âge de dix ans chez M. Ingres, et que celui-ci désignait alors avec enthousiasme comme le futur Napoléon de la peinture ; ce surprenant
t. Amaury-Duval : l’Atelier d’Ingres.
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petit prodige fut aussi précisément l’enfant prodigue sur qui pleura M. Ingres, et qui ne revint jamais. « Ne me parlez, jamais de cet enfant-là », disait plus tard M. Ingres.
Toutefois il demeura fidèle à travers les excès de l'orientalisme au culte de la beauté selon les Grecs : les féeries de la palette romantique ne lui firent jamais perdre le sens de la forme et de la ligne. Il ne se lassa pas d’atteindre au style. L’influence d’Ingres, si visible dans ses œuvres de jeunesse, persista jusqu’à la fin, sinon dans ses tableaux de chevalet, dans les sujets mauresques, du moins dans ses dessins à la mine de plomb, si expressifs, purs, et dans les plus parfaites de ses peintures monumentales.
Aussi bien, Chassériau était trop ardent, trop inquiet pour n’hésiter pas entre la Tradition et le Romantisme. S’il subit les volontés ingristes à un âge où il serait à souhaiter que tous les jeunes peintres fussent soumis à une discipline aussi intelligente, il manifestait dès 1839 des velléités d’indépendance avec la Suzanne au bain du Louvre, et la Vénus marine. M. Ingres en partant pour Rome en 1834 lui avait offert le séjour à la Villa Médicis. Ce n’est qu'en 1840 qu’il fit son voyage d’Italie. Il peint alors l’extraordinaire portrait de Lacordaire en retraite à Sainte-Sabine. Il revient à Paris, toujours hésitant, et donne la même année (1843), c’est le point culminant de cette première période, le portrait des Deux Sœurs et la chapelle de Saint-Merry.
Après l'Apollon amoureux de Daphné (1845) et la série d’Othello, il expose le Khalife de Constantine. La rupture est désormais complète entre le Maître et l’élève. Il a pensé trouver une conciliation entre la couleur robuste de Delacroix, et le dessin décoratif d’Ingres. A la vérité, il réalise alors son œuvre capitale, les fresques de la Cour des Comptes, 1844-48.
Ces fresques, qui ne sont que des peintures à l’huile sur enduit, ont subi, on le sait, toutes les vicissitudes. Après avoir échappé en partie à l’incendie de la Commune, elles furent, lors de la démolition des Ruines, offertes par la Compagnie d’Orléans à un comité composé de MM. Bénédite, R. Marx, Ary Renan, Ephrussi, Arthur Chassériau, qui réunit les fonds nécessaires à l’enlèvement des fragments de murs
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où subsistaient encore des peintures. On ne trouva pas de quoi les faire rentoiler complètement. Hospitalisés dans les magasins du Musée du Louvre, ces fragments attendent que 1 État ou la Ville de Paris apporte enfin à l’initiative privée un concours efficace, pour sauver définitivement et présenter à l’admiration du public cette œuvre si importante dans l’histoire de l’Art Français et de la Peinture décorative l.
La fatalité qui s’est attachée à ce grand ouvrage a rendu plus évidentes encore par ces ruines effritées les analogies réelles entre l’art de Chassériau et les fresques antiques retrouvées dans les décombres de Pompéi. Les frises, les grisailles, les grandes figures allégoriques, les scènes dramatiques ou sereines, tout dans ces peintures est d’une inspiration grandiose et d’une noblesse dignes des meilleurs classiques. La tonalité murale de la couleur, et bien des arrangements de groupes, l’intention même de certaines figures, ont eu l’influence que l’on sait sur Puvis de Chavannes : et l’aspect des premiers panneaux du Musée d’Amiens est de tous points le même.
S’il est juste, après avoir signalé les décorations de la Cour des Comptes, de prendre un moindre intérêt à l’hémicycle de Saint Philippe du Roule, ou à la chapelle des fonts baptismaux, àSaint-Roch, qui sont trop visiblement inspirés des procédés de Delacroix, il convient de revenir à l’exquise chapelle de Saint-Merry, où Chassériau a donné de sainte Marie Egyptienne une si belle silhouette drapée ; des anges aux purs contours, aux bras ronds, apparaissent victorieusement parmi des scènes, maintenant effacées, qui retraçaient, avec quelle poésie ! la légende de la Sainte : une esquisse au Musée de la Ville, et les descriptions de Gautier en précisent le souvenir.
Le peintre qui, à cette époque lointaine (1843), s’essayait avec toutes les ressources d’une jeunesse fougueuse mais disciplinée, au renouvellement de la peinture murale, étaitil conscient de l’évolution d’art qu’il devait déterminer ? On voit mieux maintenant, du recul où nous sommes déjà, le
i. On a pu en voir deux fragments à l’Exposition de 1900; il y en a un autre au Musée Carnavalet.
Plusieurs fragments importants sont maintenant exposés au Louvre (N. de l’É.).
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peu d’influence de Delacroix et de ses imitateurs sur les tentatives d’art qui les ont suivis. On reste stupéfait en revanche de tout ce que signifie, au point de vue décoratif, et au point de vue de l’Art français, une œuvre nette de ton, franche de silhouette, modelée en pleine lumière, comme les De ux Sœurs — chronologiquement placée entre la Belle Zélie et la Loge de Renoir, entre l’Odalisque Valpinçon et l’Olympia de Manet.