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LE PÈRE BESSON

C’est un de mes meilleurs souvenirs d’enfance : je feuilletais un vieux Magasin pittoresque, et j’y découvris des croquis de jeunes femmes, des maternités d'une ligne souple, d’un mouvement ingénu et gracieux: j’appris que ces dessins étaient d’un moine, d’un Fra Angelico moderne, qu’il les avait faits d’après nature dans les rues de Rome ; et cette rencontre excita au plus haut point mon imagination d’enfant pieux. J’associai désormais dans mon ignorante sympathie, aux dessins capricieux de Topffer, que je préférais aux autres images parce qu’ils avaient du moins l’air d’être faits à la main, la simplicité vénérable des croquis du P. Besson.

Depuis, je n’entendis plus parler de l’artiste dominicain, ayant été deux fois à Rome sans penser à visiter San Sisto ; et il fallut l’exquise conférence prononcée par Henry Cochin à la Société de Saint-Jean pour ramener mon attention sur un peintre que la fréquentation des élèves d’Ingres aurait pu cependant me faire déjà mieux connaître.

L’ouvrage des PP. Berthier et Vallée sur Y Œuvre artistique du P. Besson, — ouvrage enrichi de reproductions excellentes, dues au talent d’André Marty — permet de justifier l’admiration de la famille dominicaine et de toute l’école catholique de 1850 pour ce fils trop peu connu de Lacordaire.

Je pense que je ne suis pas le seul à mal connaître l’histoire de la peinture religieuse au xixe siècle. Il y a un préjugé contre l’art religieux de notre époque. On compare le présent avec le passé et l’on affirme que l’indifférence du clergé et des catholiques en matière d’art est la cause de la décadence actuelle. On prétend que le clergé des grandes époques était plus cultivé, plus artiste que le nôtre, et que

i. L’Occident, novembre 1909.

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c’est à son influence que nous devons les chefs-d’œuvre de l’art religieux.

Je déclare que je ne suis pas dupe de cette affirmation. L’idée que les curés de Sacchetti ou de Boccace étaient des esthéticiens capables de sentir toutes les beautés, tous les raffinements de sensibilité des fresques giottesques et des madones siennoises, est une idée qui ne mérite pas d’être discutée. Et inversement, notre clergé du xvir siècle, si pieux, si éclairé, si abondant en œuvres, en doctrine, si éloquent et nourri de belles-lettres, quelle heureuse influence a-t-il donc eue sur l’art ecclésiastique de son temps?

Il faut se rendre à l'évidence et constater que la supériorité ou la décadence de l’art religieux n’ont pas de rapport nécessaire avec la prépondérance intellectuelle de l’Église; que l’art religieux a éprouvé dans le cours des siècles les mêmes vicissitudes que l’art profane, et que l’Église n’a jamais eu de monopole esthétique. Il est injuste de conclure de la décadence de l’art à la décadence de l’Église, et l’on n’a aucun droit d’accuser le clergé moderne de manquer à sa mission civilisatrice parce que notre art ne vaut pas celui du xme siècle. Est-ce qu’au xme siècle l'architecture civile était inférieure à l’architecture religieuse? Il y a eu à cette époque et pendant tout le Moyen-Age une éclosion magnifique de toutes les énergies de l’Occident; le catholicisme a su les cultiver, les ennoblir, faire prévaloir dans les méthodes et les techniques la logique de ses dogmes, sanctifier la sensibilité, mais il n’a jamais prétendu suppléer au génie de l’homme ou de la race, à l’enthousiasme créateur ou aux traditions de métier.

Or la race est fatiguée, l’homme dispersé, l'enthousiasme refroidi, et les traditions perdues. C’est le mauvais goût public, c’est la fausse science reçue dans les écoles, c’est le respect superstitieux du passé, l’esprit de routine, la fabrication industrielle, et non pas le clergé, qu’il faut accuser. Nous voyons la même médiocrité dans les mairies ou les palais modernes que dans les églises pseudo-gothiques bâties de nos jours. Pour moi je préfère infiniment, d’ailleurs, l’église de Fourvières ou le Sacré-Cœur au Grand Palais. Et je ne vois pas qu’il y ait à blâmer davantage le prêtre qui

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achète un autel de style Viollet-le-Duc que l’honnête bourgeois qui commande un salon Louis XY ou une salle à manger Henri IL

Si l'on a soin de faire ces réserves, on est forcé de convenir que le xixe siècle, que la période d’art chrétien comprise entre les chapelles d’Orsei et Périn à Notre-Dame de Lorette et la décoration de la cathédrale de Yiborg par Skovgaard, est une époque glorieuse. Que l’on considère, parallèlement, combien de jolies choses frivoles on a données pour décor aux cérémonies sacrées dans les deux siècles précédents, depuis les plafonds du Gesu jusqu’à San Antonio de la Florida. Le xix6 siècle a mieux compris les lois de la peinture monumentale et quelle gravité comportent les sujets chrétiens. Ses meilleurs artistes ont été des croyants : ils ont mis au service de l’église le frémissement d’une foi inquiète, et la ferveur d’un sentiment quasi-évangélique de la nature. Des ensembles comme Saint-Germain-des-Prés, comme la chapelle des SS. Anges, comme la sainte Geneviève de Puvis de Chavannes, comme le Mont-Cassin ou comme San Sisto, témoignent d’une variété et d’une hauteur d’inspiration, et j’ajouterai d’une sensibilité religieuse qu’on ne connaissait plus depuis la Renaissance. Les noms de Cornélius, d’Overbeck, de Flandrin, d’Amaury-Duval, de Janmot, de Mottez, de Hunt, de Rossetti, de Burne Jones, d’ivanof, du P. Didier Lenz, de Skovgaard suffisent à caractériser la multiplicité des manifestations de la pensée chrétienne dans l’histoire de la peinture moderne.

J’accorde que les Nazaréens, les élèves d’Ingres, les Préraphaélites, la Beuronerschule ont souvent confondu le classicisme avec l’académisme, et le style avec l’archéologie. Je n’apprécie pas davantage la froideur de Signol parce qu’elle s’applique à des sujets sacrés, et sous prétexte de discipline, je ne défendrai pas la mauvaise peinture. Ce qui m’intéresse dans ces écoles, c’est une certaine qualité d’enthousiasme, l’ardeur d’une foi commune, la frénésie de l’idéal.

A l’origine de la conversion de Jean-Baptiste Besson, en pleine époque romantique, je trouve un de ces groupements de pensée, l’école de Bûchez : « Là, dit M. H. Cochin, des

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étudiants, des artistes, des employés, des ouvriers aussi se donnaient rendez-vous pour entendre le maître, et pour s’enivrer autour de lui de discours et de discussions, réformant chaque soir la société, et chaque soir sauvant le genre humain, tout en maudissant d’ailleurs le gouvernement ploutocratique du pauvre Louis-Philippe. Tout cela était délicieux, humanitaire, évangélique et sans précision. »

A l’origine de sa vocation religieuse, voici la confrérie de Saint-Jean-Baptiste, fondée à Rome par Lacordaire pour le bien spirituel de Besson, du paysagiste Cabat et de M. Cartier, l’éloquent biographe de l’artiste dominicain. C’est de là que Besson entre au cloître; et après avoir renoncé d’abord à ses pinceaux, il les reprend à la fois par goût et par obéissance. Devenu prieur de Sainte-Sabine, il commence la décoration de San Sisto. Nous sommes en 1852. Overbeck est encore à Rome, vieux et désormais sans influence. Quelle sera donc l’école qui fournira au P. Besson, dont la sensibilité a été formée par les Buchéziens et par Lacordaire, les formules esthétiques de l’œuvre entreprise? Ce sera l’école d’Ingres, alors dans tout son éclat, et en faveur auprès des esthéticiens catholiques.

Les admirables reproductions, qui illustrent l’ouvrage édité par André Marty, permettent de discerner, dans les peintures du P. Besson, la part de l’inspiration personnelle, — l’ingénuité tendre et pieuse de l’artiste — et son effort scolaire de réalisation.

C’est une chose digne d’attention que cet effort d’un religieux naïf vers une sorte de perfection factice qu’il demande à l’exemple des élèves d’Ingres. Sans avoir fait de longues expériences, presque sans études préalables, sans oser consulter le modèle vivant, ni pouvoir disposer librement de son temps, enfin dans les conditions de travail les moins favorables, il entreprend de traduire les effusions de son cœur avec des moyens plastiques qui lui sont étrangers, il essaie de nous donner l’illusion d’une science académique parfaite. Faut-il voir là le respect des idées reçues, de « l’autorité » de la toute-puissante école d’Ingres, ou la crainte que le reproche d’ignorance et de gaucherie atteigne à travers l'artiste, le religieux, son ordre et sa foi? ou

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l'adhésion pure et simple à l'académisme universellement admis alors par tous ceux qui s’intéressaient à l’art religieux ? L'état d’esprit du P. Besson, qui n’est pas un professionnel, qui va interrompre son travail pour aller en mission en Mésopotamie, est à ce point de vue fort différent de celui de Fra Angelico, ce fort technicien de la Renaissance, cet émule de Masaccio, passionné pour tous les problèmes d’art de son temps, qui y consacre sa vie entière et qui réalise pleinement, avec une originalité parfaite de moyens, les plus subtiles inventions de son génie. Ce n’est pas non plus le moine de Beuron qui va de cloître en cloître pour décorer des murs selon des recettes précises, et à qui l’habitude du métier permet comme aux vieux giottesques de multiplier, en les variant selon l’inspiration du moment, les scènes traditionnelles et les synthèses ornementales.

Le P. Besson, c’est une âme radieuse, toute pénétrée des visions d’en haut et sensible aux émotions tendres et pures de ce monde, mais cette âme s’exprime par des formes qui n’ont pas été faites exprès pour elle, des formes qui ne correspondent exactement ni à ses dons naturels, ni à son véritable sujet.

C’est pourquoi, quelle que soit la réussite de certains morceaux, comme Y Architecte ressuscité ; le groupe des deux femmes et la figure du Saint dans la Résurrection de l’enfant, sur un fond de paysage de Cabat; la scène tout entière de la Résurrection de Napoleone Orsini; je préfère les médaillons en grisailles d’une exécution plus simple où l’âme apparaît toute nue, où le rêve délicieux du poète n’est pas alourdi par les moyens du peintre. Et dans les dessins, ce sont aussi les moins appris, les plus primitifs, les plus gauches, qui transmettent le plus directement la pureté de son émotion : je songe à la Résurrection de Lazare, à la bienheureuse Imelda, et enfin à ces croquis d’album de mon vieux Magasin Pittoresque, que je regrette de n’avoir pas retrouvés dans le livre des PP. Berthier et Vallée, où cependant ils eussent donné, auprès des œuvres de pure imagination, la meilleure idée de son travail d’après nature.

Le P. Besson restera comme une des plus nobles figures

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de moines de la descendance spirituelle de Lacordaire. Nous pourrons regretter que dans son œuvre trop tôt interrompue il n'ait pas eu l'appui d’un métier plus solide et mieux adapté à sa personnalité. Mais nous savons quels dons il avait et quelle belle âme ! Le poème de San Sisto nous aide à mieux sentir tout le charme de la vie du P. Besson écrite par M. Cartier, cet autre poète catholique.

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