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ENQUÊTE SUR LA SÉPARATION DES BEAUX-ARTS ET DE L'ÉTAT

Vous me pardonnerez de partager sur bien des points l’avis de Jacques Blanche... Ce n’est pas que je l’approuve d’avoir posé ma candidature à la succession de M. Guillaume: tout de même je ne suis pas encore assez « professeur » !

Mais comprenez bien que ce que nous défendons contre vous, ce n’est pas la virtuosité, les formules, la tyrannie, etc..., mais simplement la « notion d’enseignement ». Où voyezvous qu’il y ait un dogmatisme d’État? Jamais les jeunes artistes n’ont été plus libres, plus dégagés de toute discipline. Je n’ai, pour ma part, subi aucune contrainte. Sans maîtres, sans métier, sans doctrine, le premier venu expose, et fait apprécier un talent original. C’est l’époque des tempéraments, des personnalités. Chacun se forme à l’écart, et s’essaye de recréer, tel Robinson dans son île, par sa seule expérience, par la force de son génie, son esthétique et sa technique. Ah ! si la vie n’était si courte ! — 11 est vrai que quelques jeunes gens se singularisent en fréquentant l’École des Beaux-Arts (au lieu des Académies non subventionnées où l’enseignement est tout aussi nul) ; la nouvelle loi militaire, en supprimant les avantages qui motivaient, le plus souvent, leur effort, aura tôt fait de les en détourner ; et je ne vois pas qu'ils constituent un péril pour l’Art national.

11 n’y a plus d'Art national, il n’y a plus d’enseignement, c’est l’anarchie. On réclame une Tradition. Lisez dans le dernier Occident 2 l’excellente préface aux « Discours de Rey-

(i) Les Arts de la Vie, octobre igoi. Cette enquête avait été formulée par M. Gabriel Mourey. M. Jacques Blanche y avait répondu avec son esprit habituel par un ardent et sarcastique plaidoyer en faveur de la Discipline.

(a) L’Occident, septembre igoi.

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nolds », où Émile Bernard proclame la faillite de l'Art individualiste. Si Gauguin avait vécu, il serait devenu le champion de l’École des Beaux-Arts ; rappelez-vous son admiration pour la doctrine constructive d'Ingres. Nous n’avons cessé, dans notre génération, de demander à tous les échos une discipline, une méthode, d’invoquer l’expérience des Maîtres, d’interroger le Passé. L’enseignement officiel ne nous offrait aucune idée générale, aucune technique ; la nature, rien que la nature ! pas de conventions ! copier bêtement ! être soi-même ! C’est de l’excès même de la liberté qu’était né parmi nous — synthétistes, symbolistes, traditionnistes, — le besoin d’une contrainte. Dans l’immense confusion intellectuelle de l’heure présente, il arrive qu’au lieu de maintenir le goût classique du xvne siècle français, l’École ne fait plus qu'enseigner le « succès » du dernier salon. Je cherche en vain, dans les conseils que j’ai reçus d'un Lefebvre, d’un Bouguereau, l’apparence d’une doctrine, quelque chose de systématique, qui motive l'anticléricalisme de votre vocabulaire. Qu’est-ce que l’État Pape, le Credo académique, l’Église d’Art, les Dogmes intangibles, la Congrégation de l’Institut? Voyez la série des Prix de Rome et * des Concours d’esquisses ; c’est un raccourci assez curieux de dévolution de l’Art français depuis le xvne siècle jusqu’à Bastien-Lepage, Gustave Moreau, les Impressionnistes, Cottet, etc. ! toutes les modes y sont successivement représentées, l’École est un calque fidèle de l’état d’esprit du Public : elle résume le goût des majorités ; ce serait un contresens que l’État démocratique entreprît de la supprimer. Mais elle sera toujours en opposition avec cette petite aristocratie d’artistes et de raffinés, que vous aimez, et qui renouvellent incessamment les formes de l’Art. En étendant aux Académies la discipline corporative, l’Ancien Régime avait su utiliser les médiocres, toujours plus nombreux que les génies, et en faire d’excellents artisans. Colbert écrivait à Le Nôtre, alors en Italie : « Vous avez raison de dire que le génie et le bon goût viennent de Dieu et qu’il est très difficile de les donner aux hommes... Mais quoique nous ne tirions pas de grands sujets de ces académies, elles ne laissent pas de servir à

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perfectionner les ouvriers, et à nous en donner de meilleurs qu’il n’y en ait jamais eu en France. »

Voilà un sens profond de la réalité. C’est à ce système-là que nous devons, au-dessous d’un Poussin, d’un Lebrun, d un Watteau, d’un Chardin, cette excellente « moyenne d’art » du xvii^et du xviii6 siècles. Eh ! qui de nous est -assuré d’avoir du génie! la meilleure éducation est celle qui comprime; utile aux faibles, elle exalte les forts. Croyez-vous qu'il ne serait pas plus sage de rechercher les moyens d’amener (à la suite de Gustave Moreau que tant de jeunes regrettent) les Maîtres de l’Art moderne à exercer délibérément leur influence, et plutôt que de démolir l’École, d’y réinstaller grâce à eux un véritable enseignement ?

Et, de même, si l’École de Rome était réellement ce que vous lui reprochez d’être, la froide gardienne d’une tradition séculaire, il faudrait de toute nécessité la défendre. Je vous abandonne les Musiciens, encore qu’avant Debussy, déjà nommé, il y ait eu Bizet, Berlioz, Saint-Saëns... mais je n’insiste pas.

A mon derniep voyage, dans ce vieux Salon de la Villa Médicis, décoré des tapisseries du comte cl’Antin, et qui ne manque pas de grandeur, — M. Guillaume me disait : « C’est ici qu’il faut résoudre ses cas de conscience, s’exciter aux scrupules, connaître si ce que l’on fait est ou n’est, pas conforme aux principes de l’Art. » Sentence qui explique le durable prestige de Rome : tant de grands artistes l’ont aimée, de Poussin à Ingres, de Claude Lorrain à Corot, et Goethe et Chateaubriand! Si vous saviez comme les soirs y sont beaux, du haut du Pincio, des terrasses de la Villa Médicis, et propices à la réflexion 1 Ce n’est que là que j’ai senti le charme, la saveur, la haute sensualité de la perfection classique.

Enfin laissez-moi douter de l'opportunité de la Séparation que vous proposez. Actuellement l’État centralise tout, absorbe tout : il se substitue à la famille, accapare nos enfants, monopolise l’enseignement. Il y a une philosophie d’État, pourquoi pas un Art d’État? et d’ailleurs nous allons au collectivisme. Admettez que Candaule — selon la fable d’André Gide — Candaule, bourgeois intellectuel, se laisse

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dépouiller par Gygès le Pauvre, celui-ci rétablira le Budget des Beaux-Arts. Dans la Société future, l’artiste ne travaillera que pour l’État ! Ce n’est pas en soi un mauvais système; j’entends que les giottesques salariés par les Républiques et les Couvents d'Italie, les Gothiques au service des Communes, Lebrun et ses élèves dans les Palais du Grand-Roi, ont fait d’excellente besogne. Ils avaient une Foi, une doctrine. Mais aux artistes de l’Avenir, quel idéal offrira-t-on ?

Quoi qu’il en soit, si dès maintenant on retire, comme vous le souhaitez, à l’Institut et à l'École, le Budget des Beaux-Arts, les fonds ne feront, j’en suis sûr, que changer de destination. On augmentera la liste des bourses de voyage ce serait parfait si l’exposition organisée chez Durand-Ruel par les boursiers des vingt premières années de cette institution, n’avait montré, autant que les envois de Rome, et sauf de très rares exceptions, une lamentable médiocrité. On subventionnera les sociétés d’Art populaire, d’Esthétique sociale : quels résultats donnent-elles, autres que politiques ? Certains prévoient déjà, dans l’Humanité et même dans votre Revue, les différences* à établir entre les groupements, ceux qu’il faudra encourager, et les autres : c’est ainsi qu’on exclut, d’avance, des libéralités de l’État, à cause de Saint Grégoire et de M. d’Indy, la « Schola Cantorum ».

Je ne puis croire que vous soyez sans craintes sur les avantages que nous réserve un semblable régime de liberté. Il est dangereux, au moins dans les projets de réformes, de mêler l’Art de trop près à la vie. Je termine là ces réflexions, satisfait de me trouver sur ce dernier point, j’en ai la conviction, en parfait aecord avec vous.

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