Baudelaire : Salon de
LIBERTÉ ÉPUISANTE ET STERILE
moins qu'elle nous révèle l'immensité du chaos où l’art d’aujourd’hui s’épuise, et qu’ainsi elle nous incite à de salutaires réflexions. .
J’en demande pardon d’avance à mes camarades des Indépendants. Si j’ai assumé, trop souvent déjà, le rôle ridicule du peintre qui critique les autres peintres, c'était pour défendre les idées chères auxquelles je crois. Je leur propose maintenant, avec l’assurance d’un professeur, des opinions qui ressemblent à des conseils. Qu’ils s’efforcent de comprendre, à travers les exemples particuliers qu’ils me fournissent, les généralités par où je crois qu’on peut rejoindre la tradition et tendre vers le style. C’est des jeunes, d’ailleurs, et uniquement de ceux qui cherchent, qu'il sera question ici.
Mais donnons d’abord le salut aux anciens : à Signac qui poudre de tous les ors de Blokx le féerique souvenir de Constantinople; à Cross, toujours amoureux des rutilances et des sonorités du midi; à Luce, cette année, heureux décorateur des vases de Methey ; au grave Sérusier, dont les décors légendaires veulent de plus vastes dimensions ; à l’exquis Bonnard des cabinets de toilette et des miroirs indiscrets ; à Yallotton, perspicace admirateur des voluptés du Bain turc; au Lemmen des jolis intérieurs, au Lebasque des soleils nuancés ; à Guérin, en perpétuel progrès, le plus conscient des peintres quant à ses moyens et son but ; à Laprade, dont nous aimons surtout une charmante figure de femme en rouge dans un paysage ; à Yaltat qui maçonne de fortes et grises synthèses de soleil ; à Flandrin, le bon poète des pastorales et des vallées dauphinoises ; à Rouault, qui voit maintenant la vie en clair et renouvelle de couleurs joyeuses le style de ses figures, dessinées à coup de faux traits et de fougue ; à Rousseau enfin, notre impayable primitif, dont j’admire ici un beau tapis de verdure digne à la vérité d’une exécution meilleure, mais pleine d’invention, et composé.
Manguin a une palette brillante, un heureux parti pris
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de tout traduire par de la belle couleur. Son dessin n’a pas encore assez de plasticité : cependant il s’améliore ; il n'est pas non plus assez voulu, assez délibéré.: ses figures ont toujours l’air d’avoir été dessinées au cours de cro.quis. Une grande femme nue, de dos, vue chez Druet, mieux que les toiles exposées aux Serres, le montre préoccupé de plus de style. Qu il dessine avec application et scrupule et qu’il s’efforce de nous donner la mesure actuelle de son talent par quelque grand tableau de baigneuses ensoleillées.
Je suis avec un intérêt égal le développement du talent de Puy. Je lui reproche aussi de ne nous montrer que des morceaux alors que ses qualités sont celles d’un peintre de grands ensembles. Marquet nous doit aussi, avec ses dons merveilleux, sa finesse, son sens naturel de la mise en place, des œuvres plus importantes.
M. Mathan se souvient de Daumier ; il n’importe. Ce ne sont encore que des esquisses, mais des esquisses très établies et qui révèlent un tempérament.
M. Albert Braut a d’exquises figures nuancées ; il a profité de la leçon de Cézanne, mais seulement pour ce qui regarde le modelé ou mieux la modulation des formes. Avec cette grâce et ce métier, il pourrait être un Guérin plus tendre... Or Guérin est toute affirmation, et il semble qu’il y a ici quelque chose d’esquivé. Ces réflexions s’appliquent à peu près également aux poétiques figures de M. Blanchet. M. Sue aime depuis quelque temps la nature, ou du moins il en dit bien mieux le charme et l’émotion ; regardez cette Femme au Miroir : cela ne ressemble plus guère aux froides inventions de naguère. M. Ch. Martel rappelle E. Bernard. M. Marcel Roll a l’audace de la couleur pure et la timidité du dessin ; il s’y contente d'à peu près. On connaît le talent de M. Sîckert, et sa science de l’obscurité. M. Manzana est un décorateur qui a aimé Gauguin : son art de composition et de dessin est supérieur au clinquant de ses procédés. M. Zak dessine comme un vrai primitif, j’aime ses intérieurs avec des fleurs en papier dans les vases, et ses vieilles têtes de marins pensifs.
Je trouve chez un jeune, M. Marinot, l’espoir de plus d’expression. J’avais horreur de son dessin photographique ; il
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me semble qu’un peu de vie est entrée dans ces formules sèches. Sans doute ce genre de chromatisme a besoin de se surveiller ; mais il y a là des petits enfants nus qui ont été vus sans théorie, avec simplicité et amour, et qui, alors, sont d’une bien meilleure couleur et d’un plus beau dessin.
C’est parce que les femmes, quelques-unes du moins, consentent à nous laisser voir leurs attendrissements, qu’elles ont souvent tant de charme. Mlle Baudot s’efforce de rendre la lumière du soleil d’Alger, mais son art, issu de l’impressionnisme, et son amour, que j’apprécie, du bleu, s’accommodent mieux des douceurs de l’Ile-de-France. Il y a d’elle une belle nature-morte, melon et aubergine, où paraissent toutes ses qualités coloristes. Mlle Gobillard aime les bébés, les tulipes et la saveur des verts délicats. Les bois de Mlle Alice Bally, une débutante je crois, sont aimables ; elle tresse des cadres de corde ; elle a un joli paysage clair. Les odalisques de Mlle Bernouard sont d’une belle couleur fatiguée. Mme Marval veut faire des tableaux. L’exécution en est lourde autant que le sujet en est délicat. Il y a des déformations inutiles ; je sais tout ce qu’on peut dire. Il reste que cela est harmonieux et construit, construit en tant que composition. Une telle morbidesse de ton : des accents piqués avec goût, comme des fleurs sur un chapeau ; la fraîcheur de la sensation conservée malgré la trituration et la surcharge laborieuse des pâtes ; un sens vraiment féminin de l’enfance, de ses gestes et de ses naïvetés ; tout cela est d’un talent rare, à qui on peut bien passer quelques négligences.
Cherchons encore des jeunes. M. Mainssieux est élève de Jules Flandrin : il expose une excellente étude de tête et de tendres paysages dauphinois. Les poètes, M. Ghéon, M. Klingsor, affirment, dans de prosaïques natures-mortes, des ambitions de peinture pure. M. Ghéon surtout est étonnant. On me dit qu’il débute. II sait déjà disposer un beau désordre, grouper des pommes. Il est d’une grande habileté technique. Qui est M. Raudnicht ? Il y a des qualités chez ce primitif qui arrive de Sienne après avoir connu Épinal et les Scandinaves. Les gosses de M. Manusson, fouillis savoureux de couleur, sont aussi un bon début. De tous ceux qui
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font du Castelucho, c’est M. Castelucho qui est le meilleur : voyez le Coup de vent. Son école est nombreuse. Aux efforts individuels signalés plus haut, opposons une suite de jeunes qui répètent à satiété une heureuse mais courte formule. Est-ce donc ainsi que reparaît aux Indépendants la notion d’école ? Trouverons-nous ici « la férule d’une foi vigoureuse » que vantait Baudelaire ?
M. Castelucho a, croyons-nous, une académie, et M.Matisse en a aussi une ! Ce sont les deux jeunesses ; elles symbolisent notre malentendu actuel. L’une, pour qui l’apprentissage de la peinture consiste dans l’imitation d’un coup de pinceau, dans la réussite d’un tour de main, dans des recettes de pur métier, — enfin dans quelque chose de concret et' de médiocre. L’autre veut tout ignorer de la pratique matérielle, et tout attendre du raisonnement et des théories : elle croit que l’inspiration ou la sensibilité suppléent à toutes les maladresses de la main. Pour les uns, l’art est un sport, pour les autres une idéologie. Il n’y a pas de conciliation. S’il se pouvait établir quelque compromis entre cette pratique et cette intellectualité, peut-être aurions-nous une école. Joindre ce cerveau, même fumeux, et cette main, même virtuose, pure hypothèse ! Car je ne préfère pas les audaces de pensée de l’école de Matisse, et je n’aime pas mieux le pauvre métier de l’autre école.
Une chose cependant les réunit et les apparente en quelque façon aux anciennes disciplines. C’est le peu de cas qu’on y fait, et avec raison dans une école, de la nature. La nature, c’est votre affaire à vous, élève ! Là réside votre véritable, votre unique originalité. Les Écoles ont disparu le jour où, en s’appelant académies, elles sont devenues des ateliers où l’on ne faisait que copier le modèle vivant, l’académie, où l’on n’apprenait que la nature. On a voulu y enseigner à voir et à copier. Sans doute le professeur peut apprendre à tracer des lignes, à faire des tons, à peindre, à composer et à réfléchir. Il peut donner son opinion sur la beauté, s’il est digne d’en avoir une. Mais il ne doit, en aucun cas, substituer sa vision, sa sensibilité, enfin sa nature à lui, à celle de ses élèves. La nature devrait disparaître de l'enseignement. Il n’en est pas question dans les
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traités des anciens maîtres. Peut-être alors les élèves l'aimeraient-ils davantage et avec plus de spontanéité ; et nous ne verrions pas ce spectacle incroyable; des peintres qui prolongent indéfiniment leur rhétorique — et souvent quelle rhétorique ! — sans jamais traduire la moindre parcelle de vérité, ni une sensation, ni un battement de cœur. Malheur à qui apprend la nature ; mais plutôt malheur à qui n’en apporte en naissant le goût fervent et la passion tyrannique !
Or si je continue mon parallèle, je vois que les uns ne veulent que faire du Castelucho et les autres de la géométrie.
Ce sont des géomètres, ils triangulent le corps humain et surtout le corps féminin où, précisément, ils soulignent volontiers certain triangle noir. M. Braque, M. Van Dongen, M. Czobel, M. Derain ont évidemment peu de souci de la nature, et horreur de la beauté gréco-latine. Ils oublient trop, en outre, que « la fui de l’art est la délectation ». Gauguin et ses Taïtiennes sont un peu responsables de cet enlaidissement des formes, de ces pieds quadrangulaires à quatre encoches. Mais l’exotisme de Gauguin avait une si forte odeur de nature ! Ce brutal parfum est ici évanoui. M. Derain, qui a des dons de décoration, sait-il que même les Océaniens et les sauvages de toutes les latitudes ne méprisent ni la Nature, ni la matière de l’œuvre d’art ? Que s’il cherche en dehors de notre tradition occidentale l’aliment de son art, je lui conseille de voir au British Muséum les admirables sculptures du Bénin : ce sont des bronzes de la plus belle qualité, et le geste humain, parfois même le costume, y est traduit avec un scrupule inouï de la vérité. S’il ne goûte que' les synthèses abstraites, je le prie de considérer les motifs de décoration des Indous ou des Javanais : ce ne sont pas des esquisses improvisées, ce sont des œuvres mûres et achevées, elles ont toute leur plénitude de galbe, de proportion, de mesure, enfin de beauté : des formes abstraites, mais plastiques. Même en dehors de toute idée de nature, dans le domaine de l’ornement pur, il y a des lois, des nécessités, et ce n’est pas seulement la sensibilité, mais la raison, qui est ici en défaut.
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M. Girieud a la maladie du style : lui non plus ne regarde pas autour de lui. Que retient-il des spectacles de la nature ? Il a été à Sienne et il n’en a rapporté que le souvenir d’une silhouette synthétique de ville aperçue dans des fresques de primitifs. Ses partis pris de synthèse deviennent de plus en plus violents ! Ah ! qu’il soit moins dur avec lui-même, qu’il se relâche de cet ascétisme idéologique, ah ! qu’il laisse entrer un peu de vie et de douceur dans sa peinture !
M. Metzinger avait essayé du pointillisme : il a trouvé cette année quelque chose d’encore plus systématique, où il n’y a plus ni couleur ni forme.
Il y a plus de simplicité chez Bérény. Malgré d’étranges apparences, sa bizarre petite femme aux jambes boudinées est assez vivante et colorée. Le portrait est peint, et ce qui est mieux, il est dessiné : la laideur en est expressive.
L’effort de M. Friesz reste abstrait, mais il a de l’ampleur et de la noblesse. Ce jeune homme si doué pour le paysage d’impression et pour la couleur brillante a eu le courage de chercher une grande composition avec figures et, pour l’harmoniser, d’en fatiguer la couleur jusqu’au gris. J’apprécie cette volonté classique. C’est peut-être avec le Bain de Vallotton le seul tableau qu’il y ait dans les deux Serres. Ce qui apparaît ici, d’ailleurs, c’est beaucoup moins l’influence de Matisse que celle de Cézanne ! On retrouve sa méthode incertaine, ses déformations hésitées, ses brutales affirmations, et aussi un peu de sa grandeur. 11 est juste de terminer cette promenade aux Indépendants sur le nom de Cézanne, premier initiateur de toutes les recherches du style.
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I. le don classique. — C’est l'honneur de la sculpture française que l’art d’Aristide Maillol trouve son épanouissement et son succès dans le même temps que la gloire immense de Rodin nous domine encore de tout son prestige. Rodin nous a imposé ses façons aiguës de sentir, son goût de la beauté dynamique, du caractère et de l’expression, surtout son style : un style à lui, fougueux et compliqué, passionné, tendu vers l’étrange, et pour tout dire empreint de Romantisme. Il aura eu sur notre époque une influence comparable à celle de Richard Wagner : il est le chef de l’école moderne, tous les novateurs procèdent de lui. Or voici qu’un nouveau Maître nous découvre un autre idéal, d’autres beautés dont la sensualité naïve, la simplicité, la noblesse sans apprêt relèvent plutôt du goût classique, et qui ont la saveur d’une eau fraîche et très pure.
Son art est essentiellement un art de synthèse. Sans y avoir été amené par nulle théorie, par quoi que ce soit d’autre que son propre instinct, il a pris part au mouvement néoclassique dont il faut chercher l’origine récente autour de Cézanne et de Gauguin. Les terres cuites et les bois sculptés du Maître de Tahiti, non plus que les cartons de tapisseries d’Émile Rernard n'ont pas été sans influence sur sa formation. Ce sont les manifestations du groupe Synthétiste en révolte contre le réalisme éclectique des Académies qui ont éveillé chez Maillol, élève de Cabanel, sa véritable nature.
Mais cette simplicité, ce grand style que nous cherchions parmi les paradoxes, et que nous ne trouvions qu’à force de systèmes, Maillol les découvrit presque sans effort, en lui-
j. L’Occident, novembre igo5.
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même. Il sut rejeter facilement les mesquines préoccupations, les préjugés de l’enseignement académique, et il arriva tôt à réaliser en toutes matières des œuvres de beauté vraiment synthétique.
Tout artiste qui réfléchit en vient tôt ou tard à préférer cette beauté-là à toute autre. L'idéal de l’Art c'est de condenser, de résumer en un petit nombre de formes claires et concises les rapports infiniment variés que nous percevons dans la nature. C’est de réduire à de l’essentiel nos sensations les. plus particulières, c’est de faire du simple avec du compliqué.
Sur la fin de leur carrière, un Degas, un Rodin, un Renoir, renonçant aux subtilités pourtant savoureuses de leurs premières manières, élargissent leur métier, abrègent, simplifient, sacrifient. Qui d’entre nous, conscient de la vraie, de la seule difficulté de notre art, n’échangerait volontiers toutes les qualités qu’on voudra de goût, de sensibilité, de technique, pour ce don précieux qui est par excellence le don de Maillol, le don classique?
II. de l’art classique. — Dans la notion d’Art classique, ce qui domine donc, c’est l’idée de synthèse. Pas de classique qui ne soit économe de ses moyens, qui ne subordonne toutes les grâces de détail à la beauté de l’ensemble, qui n’atteigne la grandeur par la concision.
Mais l’Art classique implique encore la croyance à des rapports nécessaires, à des proportions mathématiques, à une norme de beauté, — soit dans le sujet de l’œuvre d’art (canon humain) soit dans l’économie de l’œuvre ellemême (lois de composition). Il comporte aussi un juste équilibre entre la nature et le style, entre l’expression et l’harmonie. Le classique synthétise, stylise ou, comme on voudra, invente de la Beauté, non seulement lorsqu’il sculpte ou lorsqu’il peint, mais encore lorsqu’il use des yeux, lorsqu’il regarde la nature. Tout objet qu’il considère, il le recrée en tant qu’objet, il lui conserve sa logique essentielle en le transformant selon son propre génie. Et par exemple le sculpteur grec de l’École de Phidias n’esquive pas un modelé : en simplifiant, il ne supprime pas, mais telle est la mathématique
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dont il ordonne chaque détail qu’ils se perdent tous dans une suprême harmonie; le corps que son art imagine est objectif au point de paraître vrai; et cependant la pensée de l’homme l’a construit, il a du style. Ainsi des éléments empruntés à la nature, le Classique fait non seulement des éléments d’objet d’art, comme l’Oriental, le Romantique ou l’Impressionniste, mais aussi des éléments d’une nature à lui, idéale, intelligible et refaite à son image.
Le Classique a le goût de la Beauté objective. Il veut de la raison partout, et partout de la vraisemblance. Il a de grandes idées, de fortes impressions, il dégage la beauté idéale des objets; mais le sens qu’il a du général se double heureusement du sentiment du possible. En pliant la nature aux règles de son esprit, il n’entend pas lui faire violence, il ne crée pas des monstres : ses inventions sont robustes et harmonieuses comme des objets naturels.
Or il semble bien que ce sont les Égyptiens et les Grecs du ve siècle qui ont créé les types de Beauté les plus généraux, connu les meilleures proportions, introduit le plus de vie et de réalité dans une conception purement architectonique du corps humain. N’est-ce pas aussi ce que nous admirons, à d’autres époques, chez les Maîtres sculpteurs et peintres du bassin de la Méditerranée, chez les Mosaïstes de Rome et de Ravenne, chez les Giottesques, chez Raphaël?
III. classique grec ou classique gothique? — Comme eux Maillol s’efforce de créer des formes parfaitement belles et parfaitement simples. L’objet de sa sensualité, tout ce qu’il aime dans la Nature, il l’inscrit dans quelques conventions qu’il a inventées. Il construit ingénument, inconsciemment peut-être- — des synthèses classiques. Rien d’inutile ne charge la sobriété de ses figures, dont quelques-unes ont la pureté des Tanagra.
Par sa naissance, par sa race, il appartient au Midi de la France : il nous vient des bords de la Méditerranée dont les flots bleus ont vu naître Aphrodite et inspiré tant de clairs chefs-d’œuvre. Quelque Grec, son ancêtre, aura porté sur nos côtes méridionales, avec le culte de la Beauté, celui de Pallas Athéné c’est-à-dire de la Raison classique. Lui-même
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avec son front bien construit, son nez droit, sa barbe rigide, il ressemble à certain guerrier du fronton d’Egine ; il évoque l’idée d’un compagnon de l’industrieux Ulysse qu’une nymphe celtique aurait retenu sur ces rivages. Originaire de Banyuls en Roussillon, où il passe chaque année les mois d’hiver, il a été élevé entre les Pyrénées et la Mer parmi les oliviers et les vignes. Là le soleil généreux entretient dans l’esprit des hommes je ne sais quelle jeunesse souriante. Ils sont propres à l’enthousiasme, ardents en paroles, enclins aux récits merveilleux. Qui a entendu Maillol chanter les mélodies du pays natal, en vanter le ciel, le soleil et le vin, celui-là sait quelles profondes racines le rattachent à la « chère terre de la patrie ».
C’est là qu’il a retrouvé la sagesse d’Ionie, là qu’il se conforme avec aisance aux traditions de la statuaire grecque.
J’entends dire d’autre part1 que Maillol est un gothique. Voilà qui semble nous contredire. J’accorde, il est vrai, qu’il a la grâce, l’intimité, la sensibilité occidentales. Je conviens que son sentiment du réel nous touche plus directement que la perfection des Anciens ; il a la sérénité familière ; 1’ « incessu patuit dea » ne s’applique pas à ses figures nues; son classicisme est plus près de nous, enfin c’est un moderne. Mais il faut s’entendre.
Pour moi, je ne partage pas ce préjugé des éducateurs officiels qui nous fait considérer notre Moyen-Age comme une époque obscure d'ascétisme et de barbarie. Le Christianisme, tout au contraire, éveilla la passion de la nature : l’art du Moyen-Age, tour à tour mystique et sensuel, eut le sens très vif de ce qui est charmant dans les productions de la terre. Les chefs-d’œuvre de notre statuaire du xme siècle sont en tout comparables aux chefs-d’œuvre du ve siècle grec. Plus variés, plus vivants, plus expressifs, j’admets qu’on leur refuse le caractère d’humanité générale, et cette sorte de bestialité supérieure par quoi les statues de Maillol s’apparentent aux belles antiques. Mais du point de vue où nous sommes, à savoir du point de vue classique, convenons que les statues de Chartres par exemple sont d’un art aussi sobre.
i. M. Jacques Blanche.