DES REGISTRES
Il n'existe peut-être pas un seul mot de la langue musicale dont on ait plus abusé où plus mésusé que celui de registre. Les uns (ce sont les savants, et par conséquent l'infiniment petit nombre) l'ont parfaitement compris et fort mal expliqué, au point de vue de l'intelligenoe commune et inérudite; les autres lui ont donné cent interprétations beaucoup plus faciles à comprendre, il est vrai, mais toutes plus ridicules les unes que les autres.
Cependant aucune expression technique de l'art du chant n'est plus indispensable à définir, car elle représente l'une des bases de l'enseignement; si je parviens à en donner une idée saine et complète, si j'arrive à être compris de la généralité des chanteurs qui n'ont fait aucune autre étude que celle de la musique, j'aurai réparé et nettoyé l'une des voies les plus nécessaires au progrès de l'art.
J'ai parlé précédemment du principe mécanique d'après lequel les sons se produisent du grave à l'aigu, selon la position descendante ou ascensionnelle du
larynx. Or, tous les sons produits par ce principe sont homogènes et caractérisent la voix de poitrine ; mais quand on exécute une série ascendante de sons, il arrive un moment ou la voix, changeant de nature , perd ses qualités pleines, vibrantes et sonores, pour revêtir un caractère d'acuité qui appartient au reste des sons ascendants que peut fournir l'organe, et qu'on appelle voix de tête. Cette modification dans la voix donne lieu à deux dénominations particulières, qui sont les registres de poitrine et de tête.
Les savants sont loin d'être d'accord sur la nature de ces registres, surtout pour ce qui concerne le second : les uns reconnaissent dans cette catégorie de sons deux registres distincts qu'ils nomment registre de fausset et registre de tête ou de soufflet; d'autres désignent cette étendue de sons sous la dénomination de fosset, faucet ou fausset (1); d'autres enfin prétendent que la section de sons dont il s'agit caractérise deux registres, mais que le second est la continuation de l'autre, parce qu'il est produit par le même principe. Voilà qui est clair, et de peur de nuire à la lucidité de cet exposé, peut-être un peu trop naïf, je renverrai un peu plus loin mes observations sur la nature du registre de poitrine, dont l'ensemble présente aussi d'importantes modifications dans la nature du son.
Il faut considérer les registres sous le rapport des
(1) Quelques étymologiste9 font dériver cette expression du mot italien falsetto ; d'autres trouvent sa racine dans le mot latin flattées, et ils expliquent ainsi les différentes manières d'orthographier ce substantif.
différentes voix humaines et non pas d'une voix en particulier. Les voix sont susceptibles de classifications fort étendues ; mais elles se divisent en quatre grandes catégories : ce sont les basses, les ténors, les contralti et les soprani, c'est-à-dire tout simplement deux genres de voix pour chaque sexe, Tune basse et l'autre élevée.
Le registre de poitrine (si l'on réunit dans une même échelle les notes que peuvent atteindre les basses et les ténors,) parcourt une étendue qui comprend trois octaves à partir de Y ut grave du violoncelle. Ce registre constitue, à proprement parler, la voix de l'homme, puisqu'elle contient ordinairement deux octaves moins une note; tandis que chez les femmes le même registre n'embrasse guère qu'une septième ou huitième d'étendue.
Pour rendre cette explication plus claire encore , il suffira de faire remarquer que l'homme chante sur une octave plus basse que la femme. Le registre de fausset leur est commun, c'est-à-dire qu'il est placé sur les mêmes cordes et que le son en est identique, quoiqu'il ne possède pas les mêmes qualités phoniques.
Donc le registre de fausset est une propriété plus particulière de la voix de la femme, puisque les soprani qui parcourent ordinairement deux octaves, à partir du ré sous les lignes de la clé de sol, ne possèdent que deux ou trois notes de poitrine dont ils ne font aucun usage, et que toute l'étendue de leur voix consiste dans les deux registres contigus de fausset et de tête (si nous admettons cette section du registre de fausset- tête).
Je me suis servi à dessein du mot contigu pour
démontrer le peu de rationalité de cette subdivision de registres; car, ainsi que je l'ai dit en commençant ce chapitre, un registre est une succession de sons consécutifs et homogènes. Mais les registres ne sont nullement contigus entre eux; ils peuvent coïncider dans une partie de leur étendue ; ainsi il y a telles notes supérieures de poitrine qui peuvent être exécutées en voix de fausset, et cette voix peut même faire sonner au besoin toute la quinte supérieure du registre de poitrine.
A quelle modification organique ce changement de registre est-il dû? Ceci est encore un mystère, n'en déplaise aux physiologistes qui, entraînés par la force du raisonnement , né sont que trop disposés à mettre leurs systèmes à la place des faits et des lois de la nature. Mais il n'est pas besoin de grandes explications pour faire comprendre que les sons de tête ou de fausset, émis par le larynx parvenu à son plus haut degré d'ascension, doivent toutes leurs qualités, bonnes ou mauvaises, au pharynx qui s'en empare pour les modifier, puis aux angles d'incidence et de réflexion du plancher des fosses nasales, à leurs cavités, et enfin à l'ampleur du pavillon que forme la bouche.
Il n'y a, comme on le voit, que deux registres dans la voix humaine ; car le registre de fausset et celui de tête n'en forment en réalité qu'un seul. Quelques * physiologistes ont cru reconnaître l'existence d'un registre de contre-basse dans un nombre très-restreint et par conséquent exceptionnel d'individus nés dans les pays les plus froids de l'Europe. Ils fondent leurs observations sur une particularité très-réelle, quoique
tout à fait inexplicable, c'est que le larynx de ces chanteurs, en faisant sonner la quinte basse qu'ils ajoutent aux sons ordinaires de la poitrine, au lieu de descendre de plus en plus pour exécuter ce phénomène vocal, remonte, au contraire, à partir de la première note élevée qui constitue ce registre bizarre. Je n'ai pu observer moi-même qu'un seul homme doué de cette singulière faculté ; ses moyens phoniques, dont l'effet était admirable dans un quatuor vocal sans accompagnement, ne dépassaient pas les limites d'une seule octave, et il ne prononçait aucune parole. Ce registre n'est donc qu'une anomalie dans les lois de la nature, et il n'est point nécessaire de consacrer à cette exception des explications plus étendues.
Je regarde aussi comme parfaitement inutile de faire connaître la position du larynx pendant l'émission des sons de poitrine, d'autant que cette position, hardiment déterminée par des systèmes ingénieux, n'en est pas moins conjecturale, attendu que, dans ces régions, l'action vitale a ses secrets que la mort n'a jamais pu divulguer à la science, et que les expériences faites sur la nature vivante n'ont pas étayé convenablement ces téméraires assertions.