TIMBRE. — CLASSIFICATION DES VOIX
Le timbre, expression employée au figuré comme celle de cordes vocales , est le retentissement de l'organe. Ce retentissement est susceptible de mille nuances , mais qui sont toutes homogènes. Quoiqu'il puisse être perfectionné par l'étude, il est le résultat de données naturelles, de la structure plus ou moins parfaite de l'appareil phonique, et l'on peut y reconnaître, comme dans la conformation des autres organes, des ressemblances de famille qui frappent chez certains individus.
Mais, de ce que le timbre est variable dans ses effets, il ne s'en suit pas qu'il y a plusieurs timbres dans la voix. Un physiologiste (M. Manuel Garcia) , dont l'érudition doit malheureusement peu de chose à la pratique personnelle de l'art, attribue à la voix deux espèces de timbres principaux, l'un clair et l'autre sombre : cette bizarre distinction, que rien ne justifie, pourrait, d'après ce même principe , être apportée dans une foule de choses qui sont parfaitement unes. Il n'y a point, par exemple, deux espèces de jours, quoiqu'ils
soient susceptibles d'être plus ou moins clairs ou sombres; une salle qui est inondée de lumière, puis ensevelie dans une profonde obscurité, n'en est pas moins une seule et même salle. D'ailleurs, ce physiologiste , qin traite des timbres clairs et sombres , reconnaît toute une famille d'autres timbres : le guttural , le nasal , le rond , le rauque , etc.
Ce n'est qu'une question de mots, mais il est essentiel cependant de s'entendre sur les termes techniques qui doivent avoir des définitions précises. Quand on dit qu'il y a plusieurs hommes dans l'homme, on fait une figure tout à fait en rapport avec celle que hasarde le physiologiste dont nous parlons, lorsqu'il y prend les qualités du timbre pour des timbres différents.
Quant à ces qualités , qui sont en effet fort nombreuses, leur nomenclature, on le conçoit, rentre tout naturellement dans les considérations générales sur le son. Ici commence la partie didactique de mon traité.
Le point le plus important et le plus négligé dans l'enseignement public et particulier du chant est la classilication des voix. J'ai déjà, dans un autre ouvrage, cité plusieurs exemples saisissants des erreurs que l'on commet tous les jours à ce sujet. J'en ai produit deux ou trois ; il y en a par centaines. Je n'hésite pas à le déclarer, cet abus dans l'emploi des moyens phoniques est un de ceux qui nuisent le plus aux progrès généraux de l'art.
J'ai dit que, chez les hommes, le registre de poitrine parcourait ordinairement deux octaves moins une note. Cette échelle est à peu près invariable quant à sa plus grande étendue ; mais elle peut être facilement tran-
sportée plus haut ou plus bas et se modifier, relativement à sa position, d'un ou deux degrés; les exemples n'en sont pas rares.
Dans l'état inculte, la voix n'est presqne jamais posée dans les limites naturelles de ses notes de poitrine; les habitudes défectueuses que le sujet contracte en chantant sans méthode fixe, ou même en fredonnant, la placent ordinairement au-dessus de son niveau normal; car un fait remarquable et dont la connaissance approfondie est d'une ressource immense pour l'enseignement du chant, c'est que la voix obéit avec une facilité merveilleuse à la direction qu'on lui imprime; elle peut acquérir dans le haut, par exemple, deux notes, trois notes même, dont l'usage ne lui était pas familier; mais, en même temps, elle perd en gravité ce qu'elle acquiert en hauteur, attendu que l'échelle des distances qui forme le domaine de la voix ne varie pas.
Malheureusement, les maîtres inexpérimentés qui représentent l'immense majorité du corps enseignant, acceptent le sujet tel qu'il s'offre à eux. — Monsieur est un ténor ; il suffit, nous lui ferons chanter l'air de Rubini dans les Puritains. — Êtes-vous baryton? voilà qui est bien , vous chanterez l'air de Figaro ou du Podestat de la Gazza Ladra. — Tout est dit; les pauvres élèves glapissent deux ou trois ans, sans résultats possibles, et s'arrêtent de guerre lasse. Le maître, en recevant son dernier cachet, lève les épaules et se plaint du peu de persévérance des amateurs ; celle des artistes est plus tenace; en effet, elle les conduit à une aphonie complète, ou bien elle les jette dans les théâ-
tres de province, où ils remplissent, avec une irrémédiable médiocrité, des emplois pour lesquels ils n'étaient pas nés. Je déclare que j ai entendu vingt fois de pitoyables ténors qui auraient fait d'excellents barytons ; mais par compensation, j'ai vu tout aussi souvent de mauvais barytons qui auraient fait d'admirables ténors.
Le premier soin d'un professeur quand on lui présente un élève, doit être de mettre, avant tout, sa voix en dehors, sans se préoccuper des indications, la plupart du temps erronnées, qu'on lui donnne sur la nature de ses moyens. Ce n'est certes pas une chose bien difficile que de faire sortir la voix, mais encore faut-il savoir le faire, et pour cela, il y a des règles immuables, dont la rationalité se démontre d'ellemême, et qui sont (je ne me lasserai pas de le répéter) parfaitement inconnues aux trois quarts et demi des professeurs qui exploitent à Paris l'ignorance des familles.
Pour faire sortir la voix, il faut simplement appeler d'une manière normale tous les sons dont elle se compose. D'où il suit que l'appellation ou la pose du son est la base fondamentale du chant. J'en indiquerai plus loin les principes.
Lorsque l'élève a appris sommairement à poser le son, de manière à pouvoir en obtenir le complet retentissement, il ne s'agit plus que d'analyser avec exactitude chacune des notes produites ainsi dans toute la liberté de l'organe. Si le chanteur, au moyen de cette émission de sons pleins et sonores, fait entendre dans sa quinte basse des notes bien rondes, bien vibrantes, quoique posées sans efforts ; si, dans le haut, ses notes
sont puissantes et conservent, malgré leur résonnance criarde, un certain caractère de gravité, sa voix est une basse-taille dont les grands effets reposent naturellement dans la portion inférieure. Il faut alors négliger les sons factices que le sujet a pu obtenir dans le haut et renfermer sa voix dans une échelle bien fixe qui devra parcourir deux octaves moins une note, mais dont la base sera établie suivant ses moyens ; car il y a des basses qui descendent jusqu'au la grave seulement, et qui n'en ont pas moins tout le caractère des bassestailles ; d'autres qui font sonner avec toute l'ampleur nécessaire le fa et même le mi sous les lignes.
Je rappellerai ici que cette étendue de deux octaves moins une note pour la voix de poitrine est présentée comme la plus considérable (sauf de rares exceptions) que les voix d'hommes puissent parcourir sans modifier le registre; mais cette étendue est souvent moindre, sans que la qualité de l'organe soit inférieure pour ce motif. Témoin celui de Lablache, qui ne parcourt pas plus d'une treizième, et qui , avec ce petit nombre de notes , produit des merveilles de vocalise et d'incroyables effets d'intensité. Les basses-tailles qui bornent leurs notes graves au la ou au sol sont ordinairement de cette catégorie ; il ne faut pas essayer de leur faire gagner des notes supérieures pour compléter leur contingent, car elles perdraient leurs sons graves. Ceci du reste est la pierre de touche qui doit guider le maître dans l'éducation de ces sortes de voix.
11 est bien facile de distinguer une basse-taille d'un baryton, en procédant d'après le principe que j'ai
indiqué; cependant, ces deux sortes de voix parcourent souvent les mêmes distances, surtout dans l'état inculte , et la seule différence qu'il y ait entre elles consiste dans la nature des effets qui, chez les barytons, est placée dans la limite supérieure; mais cette différence est assez notable pour qu'un professeur de quelque expérience ne s'y trompe jamais.
Il est beaucoup moins aisé de distinguer un baryton d'un second ténor, c'est-à-dire d'un ténor à fausset (4), et c'est l'éclat de ce fausset qui rend plus sensible la différence qui existe entre eux. En effet, toutes les voix d'hommes, excepté les ténors de poitrine, sont susceptibles de chanter avec le registre de tête. Les bassestailles et même les basses profondes, avant d'avoir exercé leur organe, peuvent faire entendre des notes de fausset qui ne le cèdent point aux ténors pour l'éclat et pour l'intensité ; mais l'emploi régulier des moyens naturels éteint bien vite les ressources de ce registre , et la comparaison des notes de poitrine pleines et sonores, achève de faire disparaître les faibles résultats de la voix de tête, qui d'ailleurs résonne difficilement chez les basses-tailles, parce que ces notes inférieures sont la conséquence d'un principe mécanique, diamétralement opposé à celui d'après lequel sont émises les notes supérieures de la voix de poitrine.
Les ténors à fausset ont naturellement une grande affinité avec les barytons, surtout quand on les entend
(1) Je n'ai pus besoin de rappeler ici qu'il existe des ténors dont la voix est tout entière de la poitrine, comme celles de Nourrit et de Uubiui, par exemple.
dans une salle peu vaste. 11 arrive souvent cpie les chanteurs les mieux exercés se trompent sur la puissance des facultés d'un sujet, parce qu'ils n'ont pas les moyens d'asseoir nettement leur jugement et qu'ils sont obligés de raisonner par analogie.
Ainsi, certaines voix qui paraissent très-fortes dans un petit local, semblent perdre les trois quarts de leur portée dans un théâtre, lorsque surtout elles sont accompagnées par l'orchestre; tandis que d'autres voix, dont l'intensité paraissait très-ordinaire dans un appartement, acquièrent dans de grands vaisseaux une sonorité supérieure ; cette diiFérence tient à la nature du timbre qui ne peut être réellement apprécié qu'au moyen des données indispensables dont nous venons de faire soupçonner l'existence, en attendant que nous les développions en leur lieu.
J'en ai dit assez pour faire comprendre que les barytons et les ténors à fausset , dont les notes de poitrine s'exercent dans la même échelle, ne diffèrent entre eux que par l'intensité des notes supérieures qui, d'une part, est naturelle aux ténors , tandis que les barytons semblent participer à la nature des basses-tailles, en ce sens que leur quinte inférieure vibre sans eifort et que les notes supérieures manquent de force. Cette dernière circonstance est éminemment favorable à l'exercice de leur fausset , dont les notes inférieures sont d'autant mieux assises qu'elles n'ont point à lutter contre les habitudes énergiques du larynx, qui veut • obtenir dans le haut de vigoureux son de poitrine.
Ces différences , on le conçoit , ne sont point dessinées avec assez de netteté chez la plupart des sujets
pour que le travail du professeur ne soit pas, en général, susceptible de fréquentes erreurs. Il faut bien le dire : cette difficulté est toujours tranchée de la même manière par les maîtres, d'après la donnée de leurs propres moyens ; les barytons voient peu de ténors dans la nature, les maîtres qui ont une voix élevée n'y trouvent que des ténors. Ici, comme partout, le hasard fait des heureux, en plaçant ses favoris entre les mains des professeurs qui ont justement avec eux des moyens analogiques. Mais comme, dans ce meilleur des mondes, la somme du mal l'emporte sur celle du bien, j'ai remarqué que ces circonstances fortuites sont rares. L'impéritie des familles arrive encore à un résultat plus fâcheux , quoique neutre dans l'espèce , quand elles confient, comme cela n'arrive que trop fréquemment , de jeunes sujets munis de bonnes dispositions à des maîtres qui ne sont ni barytons ni ténors, n'ayant jamais chanté, mais jouant passablement du piano ou de tout autre instrument. Dans ces sortes d'éducations , tout est donné au hasard , et là , le hasard ne peut avoir de bonnes chances pour personne. ' «
Les voix de femi nés se divisent, comme les voix d'hommes, en deux grandes catégories bien distinctes et facile à reconnaître: les contralti et les soprani, qui se subdivisent, l'un et l'autre, en mezzo-contralti et en mezzo-soprani. Ces deux derniers genres de voix, que l'ignorance peut seul confondre, parcourent, il est vrai, les mêmes distances ; mais leurs effets sont opposées, puisqu'ils sont placés dans l'octave inférieure chez les mezzo-contralti qui ne sont que des contralti
étendus de quelques notes élevées, tandis que ces effets résident dans l'octave supérieure chez les mezzosoprani qui sont des soprani moins élevés que ceux de la classification normale.
11 y a, dans la vocale française, une anomalie aussi choquante qu'inexplicable : c'est que l'emploi des contralti récitants (solistes) n'existe ni dans la musique de théâtre, ni dans celle d'église, et que, par conséquent, on ne forme point de contralti pour la musique française. Tous ceux qui sont admis au Conservatoire n'y sont reçus qu'à la condition de se transformer' en soprani ; condition barbare et vandale qui résulte des errements d'un cercle vicieux dont tous les compositeurs déplorent les conséquences et qu'aucun d'eux n'a essayé de modifier. En voici la formule : d'une part, on n'écrit pas, au théâtre, de rôle pour les contralti, parce que le Conservatoire n'en forme pas ; d'un autre côté, le Conservatoire n'élève pas de contralti, parce qu'il n'ont pas d'emploi au théâtre ! ! !
Or, il existe une donnée physiologique dont la vérité est parfaitement reconnue, c'est que la France produit beaucoup plus de contralti que l'Italie , attendu (pie , plus la température s'élève, plus elle semble favorable à l'émission des notes supérieures.
J'ai signalé en toutes circonstances cet abus énorme du délaissement des contralti français. Mais il y a dans notre beau pays un vice routinier qui résistera long temps encore aux démonstrations de la plus saine logique. Une chose se fait mal, tout le monde en convient, les bons esprits en gémissent, mais on y est habitué de père en fils ; elle est acceptée par les masses ;
et puis, c'est une si bonne chose que l'ornière ! il n'y a qu'à marcher devant soi, on ne va ni vite, ni bien, mais on va. ✓
Ce que je vais dire n'est point une digression, car il s'agit ici de la classification des voix et je suis sur mon terrain. Dans ma Physiologie du Chant, j'ai fait largement ressortir l'opportunité de confier chaque genre de voix à des professeurs munis d'organes de même nature que ceux des élèves. Tout le monde a compris qu'une basse-taille devait être plus propre qu'une autre à enseigner par de bons et fréquents exemples comment s'obtient tel ou tel effet naturel à ces sortes de voix. Tous les^instrumentistes, c'est-à-dire tous les gens désintéressés dans la question, ont senti que, par la même raison qu'on ne prenait pas un professeur de clarinette pour enseigner le hautbois, on devait tout naturellement choisir un ténor pour instruire les ténors, et un soprano pour diriger tout au moins les voix de femmes, puisqu'on ne veut pas reconnaître de contralti.
Un habitant des îles Marquises qu'on rendrait juge de la chose, croirait, dans son bon sens naturel, qu'il n'y a rien à répondre à des inductions si saisissantes ; il croirait que, dans les écoles publiques où il y a des maîtres doués de différents organes (sans parler de ceux qui n'en ont point du tout), ce triage serait facile à faire; il croirait que dans les familles qui sont libres de choisir le maître qui leur convient, ce choix se ferait d'après les indications dont il s'agit. En cela ce sauvage raisonnerait comme un véritable enfant de la nature. A Paris, nous faisons beaucoup mieux, nous
-Aine raisonnons pas. Le tran-tran existe, nous le suivons, c'est plus tôt fait ; d'ailleurs, il y a des droits acquis, il faut les respecter. C'est ainsi qu'on sacrifie les intérêts sacrés de l'art à l'intérêt particulier de quelques al tistes I