DE LA VOIX
Une chose qui paraîtra bizarre au premier abord et qui est cependant très-réelle et d'ailleurs fort simple, c'est qu'on n'est pas encore fixé sur les mystères du fonctiomiement de l'appareil vocal, et qu'on n'a que des données fort incomplètes sur le mécanisme de la voix proprement dit.
Sans doute, la cause principale de l'insuffisance des lumières de la science à cet égard , repose dans la nature elle-même des organes qui concourent à la phonation ; mais il ne faut pas se dissimuler que les investigations de la science auraient pu aller beaucoup plus loin, si les savants qui ont traité cette matière avaient été des chanteurs consommés , ou si les chanteurs expérimentés qui ont jusqu'à présent analysé les ressources de leur art, avaient été de bons anatomistes.
11 y a une troisième cause qui, en fait de chant, n'influe que trop sur le stationnement des lumières, p'est que tous les hommes qui se sont distingués dans
la vocale n'ont jamais considéré leur talent que sous le point de vue personnel et mercantile. Aucun d'eux n'a songé à propager le fruit de ses études, le résultat de ses observations' personnelles, par des travaux analytiques, dont quelques-uns auraient fait progresser l'enseignement, et dont la réunion aurait formé un faisceau de traditions qui eussent été précieuses à consulter.
Lorsque j'ai fait, dans la Physiologie du Chant, ma première croisade contre les abus de l'enseignement public et particulier, j'ai eu la satisfaction de compromettre l'aplomb des professeurs de clarinette qui montre à chanter d'après la méthode Jacotot. J'ai inspiré aux familles des doutes salutaires sur les capacités vocales des capitalistes ruinés, mais honnêtes, qui se vouent ex abrupto, à l'instruction simultanée de la guitare et du chant. Je n'avais cependant considéré mes essais sur l'enseignement que comme un premier coup de pioche donné dans un terrain fertile, où de plus habiles travailleurs pouvaient trouver ce trésor caché dont parle le bon Lafontaine ; mais puisque les intérêts généraux de l'art continuent à céder le pas aux intérêts privés , je pousserai jusqu'au bout la tâche que je n'avais qu'indiquée.
Je me hâte de dire que mon ouvrage n'apprendra point à chanter sans maître, car je reconnais que la théorie ne peut rien qu'avec le concours d'une pratique graduelle et progressive ; mais je poserai les principes succincts et faciles à comprendre, d'après lesquels cette pratique peut marcher d'enseignements en enseignements. Le public comparera ces préceptes,
dont la rationalité est toujours évidente, à Instruction erronée des maîtres qu'il soudoie, et il apprendra l'usage de ce bon vieil aphorisme : eut fidas vide. Ceci posé, je reviens à mes définitions préliminaires, et je rassure mes lecteurs qui n'auront plus d'articles anatomiques à digérer.
On n'a (comme je l'ai dit plus haut) que des données incomplètes sur le mécanisme de la voix. Les écrivains, soit musiciens, soit médecins, qui ont pris sur eux de trancher la question et de décrire ce mécanisme comme une réalité démontrée, ont commis une grave erreur en confondant avec le principe reconnu une conjecture, toute rationnelle qu'elle paraisse.
Divers savants ont exposé sur cette matière des systèmes plus ou moins plausibles, qui se divisent en deux opinions générales touchant l'analogie de l'organe vocal avec des instruments à vent. Les uns le comparent à un instrument à anche , les autres à un appeau ou à une flûte.
Avant d'examiner ces théories pour en faire ressortir les défectuosités ou le mérite, il convient de définir la voix et d'établir une distinction entre la parole ou voix articulée, et le chant.
La voix et la parole sont deux phénomènes essentiellement distincts ; ce qui le prouve, c'est qu'en pratiquant une incision dans le larynx, au-dessous de la glotte, on éteint la voix, et qu'en faisant la plaie au-dessus, la parole seule est perdue.
Le phénomène de la voix s'accomplit dans le larynx, au moyen de l'action en partie mystérieuse des nerfs
de cet organe. 11 est produit par les vibrations que l'air chassé des poumons éprouve en traversant la glotte. Cette action cessant nécessairement avec la vie, il est impossible de surprendre la nature dans l'exercice de ces sortes de fonctions. Tout le monde comprendra facilement qu'il n'est possible de présenter sur ce point que des conjectures fondées sur des raisonnements analogiques. Ceux qui ont été plus loin, ont déjà répondu de la témérité de leurs travaux. Je n'ai point à m'en occuper, et je négligerai les hypothèses, quelque ingénieuses qu'elles soient, pour examiner seulement les faits acquis à la science.
Nous avons vu que la moitié intérieure de la glotte est formée par deux ligaments cartilagineux qu'on nomme cordes vocales, parce que c'est là précisément que s'accomplit le phénomène de la voix ; mais il ne faut pas prendre au pied de la lettre l'expression figurée du mot corde vocale; car celles dont il est question ici n'ont aucune des conditions de vibratilité qui caractérisent et modifient le son dans les instruments à cordes : elles ne sont ni sèches , ni tendues, ni même isolées.
Le larynx ne produit donc pas des sons d'après le mécanisme de ces sortes d'instruments , mais d'après un procédé qui dérive de sa riche organisation musicale, et qui, par conséquent, lui est propre, c'est-à-dire ne peut être comparé logiquement à aucun autre instrument. La production des sons plus ou moins aigus, plus ou moins graves de la voix humaine, est le résultat des mouvements ascensionnels du larynx ou de ceux qu'il opère dans le sens inverse, et qui produi-
sent le raccourcissement ou le prolongement du tuyau vocal; mais il faut reconnaître cependant que la constriction ou la dilatation de la glotte contribuent à la nature plus ou moins élevée du son.
Tous les physiologistes qui ont donné des théories sur la voix, ont admis en principe que l'amplitude du larynx correspond toujours au degré de gravité ou d'acuité de la voix ; quand le ton s'élève , le larynx monte : pour faciliter ce mouvement ascensionnel, la tête se renverse en arrière, et l'élévation du menton qui en résulte permet de porter le larynx aussi haut que possible. Dans cette position , le tube élastique de la trachée-artère est allongé, tandis qu'au contraire, le tuyau vocal (c'est-à-dire l'intervalle qui sépare de la bouche l'orifice supérieur du larynx,) est raccourci. L'épiglotte alors s'incline en arrière, jusqu'au point de devenir presque horizontale , et le tuyau vocal , en même temps qu'il est raccourci , est aussi rétréci par la contraction des muscles du pharynx, l'abaissement du voile palatin et l'élévation de la langue qui est presque adhérente au palais.
Quand le ton s'abaisse, les phénomènes inverses se présentent : l'épiglotte se redresse, les muscles du pharynx se distendent , l'ouverture de la glotte se dilate , le tuyau vocal s'élargit et s'allonge, la bouche s'ouvre davantage, la tête se replace dans la position perpendiculaire, et le menton s'abaisse. Le déplacement du larynx dans les deux mouvements dont nous venons de parler, est d'un demi-pouce; c'est ce déplacement qui produit les changements de registre dont nous parlerons plus loin.
Le retentissement de la voix est le résultat de la nature elle-même de l'organe phonique, dont toutes les pièces sont agitées pendant l'accomplissement du phénomène, par un tremblement qui se propage aux os de la tête, à ceux de la poitrine, et même, si la voix est forte, à toute la charpente osseuse et jusqu'au siège sur lequel le chanteur repose. Les fosses nasales, dont le plancher reçoit immédiatement le choc des ondes sonore que le larynx expulse avec plus ou moins de force, en leur donnant le caractère phonique, contribuent nécessairement au retentissement du son ; ceci , je le sais, est un point de controverse entre les physiologistes, et la question (comme la plupart de celles qui forment les théories de la voix) est restée à l'état de système ; mais l'opinion qui semble la plus plausible et qui est aussi la plus répandue, attribue aux nombreuses anfractuosités des cornets, dont les fosses nasales sont pourvues et qui sont admirablement disposés pour motiver le son, une influence directe sur la nature de la voix ; ce qui le prouve jusqu'à l'évidence, c'est que quand il survient un engorgement qui empêche l'air de parcourir en liberté les sinus des fosses nasales, la voix acquiert une qualité nasillarde qui nuit à sa pureté.
Quant à l'intensité du son , elle résulte de l'énergie avec laquelle l'air est expulsé de la poitrine et de la vibratilité plus ou moins grande qui caractérise les parois du larynx et de la trachée-artère. Pour que la voix soit forte et qu'elle soit pourvue de toutes les qualités naturelles qui concourent à la phonation, il suffit que les organes respiratoires soient placés dans des
conditions parfaitement normales et que la poitrine présente une capacité suffisante. S'il est vrai de dire que la plus légère altération de la santé, lors même qu'elle ne s'est point encore déclarée par la souffrance des autres organes, modifie instantanément l'intensitéde la voix, il faut remarquer que la force physique de l'individu contribue fort peu au développement du son. Les oiseaux ont une voix qui est sans proportion avec leur grosseur et dont la force tient au double larynx dont ils sont pourvus. Chez les hommes, l'habitude contribue beaucoup à l'énergie de la voix. On a remarqué avec raison que les marins, qui ont à lutter contre le bruit des éléments ou qui ont à communiquer entre eux à de grandes distances, arrivent, par l'exercice, à donner à leur voix un éclat qui triomphe de ces difficultés. Je serai donc tout naturellement amené à déduire de ses observations une conséquence assez simple : c'est qu'une étude bien dirigée, c'est-à-dire bien méthodique, appuyée sur la connaissance approfondie des organes et sur l'expérience raisonnée des résultats possibles, doit puissamment concourir à l'énergique et parfaite émission de la voix.