III
vicier le travail de la nature.
On trouve généralement peu de voix qui soient exemptes, dans le principe, des défauts que l'étude doit corriger, et ce serait une grave erreur de croire que ces sortes de voix sont celles que la nature destine aux succès les plus éclatants. Il importe, en effet, fort peu qu'un sujet, muni d'un organe sonore et agréable, présente à un professeur de quelqu'expérience une difficulté de plus ou de moins à combattre, et que les défectuosités de ces moyens offrent quelquesuns de ces problèmes que la science doit résoudre sans peine, quand elle est aidée par la pratique et par le secours d'un bon raisonnement analogique.
Les défauts principaux de la voix consistent dans l'émission des notes nasonnées ou gutturales et dans les vices de l'articulation. Ces derniers devant être traités à fond dans l'important chapitre de la prononciation, je n'ai à m'occuper ici que du caractère proprement dit de la voix et de sa couleur, si l'on veut bien me permettre une métaphore, dont l'emploi sera amplement justifié par la précision des images qu'elle offre à la pensée.
Les deux défauts dont je viens de parler sont susceptibles d'une rectification complète , d'une guérison radicale, lorsqu'ils ne sont point poussés à un excès
qui dénote un vice organique facile à reconnaître. Si le nasonnement provient de la sonorité défectueuse
des fosses nasales et des angles d'incidence qui impriment à la parole elle-même un retentissement désagréable, il est clair que toute la science du professeur échouera contre ces données naturelles irrémédiables. Il en est de même pour les sons gutturaux. Ce genre de défaut peut être le résultat de deux causes différentes, et l'art peut les modifier toutes deux. 11 est dû presque toujours à de mauvaises habitudes dans la pose du son et au désir instinctif qu'éprouve le chanteur d'augmenter le volume de son organe. Dans ce cas, il ne s'agit que d'exercer la voix d'après un procédé que j'indiquerai un peu plus loin. L'autre cause peut provenir du gonflement habituel ou momentané des amygdales, et elle cède ordinairement à un traitement hygiénique, dont l'application, quoique assez simple, n'est plus de ma compétence. Il faut avoir recours à la médecine, et, dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, la docte Faculté concourt avec l'art au développement d'un organe qui ne peut être convenablement exercé que dans son état normal. Les amygdales , dont la délicatesse et la susceptibilité font le désespoir des chanteurs, peuvent, en dernière analyse, être extirpées sans que leur absence cause le moindre désordre dans l'économie animale, et alors l'origine des sons gutturaux disparait avec elles. Mais les cavités qu'abritaient ces glandes deviennent, chez certains sujets, susceptibles d'inflammation, dont les nombreux retours ou la prolongation indéfinie peuvent compromettre, sinon la santé, du moins la voix du chanteur.
Parmi les défauts organiques et secondaires de la
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voix il faut classer les effets d'une substance glaireuse, connus de tout temps parles chanteurs sous la dénomination caractéristique de chats. Ces inconvénients, qui se présentent quelquefois chez les sujets dont les premières études déplacent la voix, cèdent facilement à l'usage d'une mixtion alumineuse et à l'exercice du chant.
Il y a aussi des voix naturellement flottantes ou voilées, que rien ne peut guérir entièrement de ces défauts; mais ils peuvent être modifiés par la pose régulière du son et par sa parfaite émission, de telle sorte qu'ils perdent tout ce qu'ils ont de désagréable et qu'ils expriment d'autant mieux les effets de la passion et de la tendresse.
Quant aux voix fausses ou à celles qui manquent seulement de justesse dans certaines intonations, c'est le péché originel ; il est irrémédiable. Nous ne partageons point l'opinion des professeurs-praticiens et des faiseurs de méthodes qui indiquent des exercices au moyen desquels la voix, ou plutôt l'oreille, s'habitue à telle ou telle distance réputée difficile , comme s'il en était pour les voix justes. Le premier besoin de la voix est d'être guidée dans son exercice par une oreille capable d'apprécier naturellement ses moindres écarts. Si elle est dépourvue de cet avantage, tous les autres lui deviennent inutiles et le sujet doit être considéré comme inhabile au chant. Mais il faut éviter de se méprendre sur la fausseté apparente des voix inexercées et je consacrerai des considérations spéciales à ces importantes études.
Maintenant que j'ai indiqué les défauts principaux
et secondaires de la voix, il me reste à faire connaître les moyens non-seulement de les corriger, mais d'en faire'concourir le principe aux plus beaux effets de la vocalise et de l'accentuation.
C'est dans la pureté, dans la couleur du son qu'est tout le chant : Principium et fons. Tout le reste n'est qu'un accessoire plus ou moins indispensable ; là est la difficulté qui doit avant tout préoccuper le professeur et réclamer ses soins les plus attentifs ; car l'intensité, la portée, le volume de la voix ne sont que des qualités secondaires : la netteté du timbre est le charme qui lui conciliera tous les suffrages.
Lorsque la voix est sortie tout entière et qu'elle est à peu près posée par les procédés que j'ai indiqués précédemment, il faut que le son soit d'abord amené à la couleur blanche, c'est-à-dire à l'expression parfaitement normale de la voyelle A. Pour arriver à ce résultat, la langue refoule légèrement et sans la gonfler, sa portion postérieure du côté du voile du palais, sa partie antérieure se dilate et fléchit, en s'arrondissant, vers la mâchoire inférieure. La pointe ou plutôt le bord de la langue ne doit point dépasser la hauteur des dents inférieures qui lui servent de barrière naturelle et le dépriment légèrement. La langue ainsi posée relativement au palais, forme dans la bouche un pavillon semblable à ceux des instruments à venti Les lèvres doivent être entr'ouvertes comme pour l'action de la parole , sans aucune exagération ; mais les dents doivent être beaucoup plus écartées, et c'est la mâchoire inférieure surtout qui doit produire cet écar-
tement indispensable ; il faut qu'il soit assez considérable pour donner passage à.deux doigts superposés.
Toutes ces conditions sont absolument rigoureuses, et, de leur entier accomplissement , dérive l'émission t normale de l'A; mais elles ne suffisent point à la formation parfaite du son chanté. Il faut exécuter en môme temps le phénomène au moyen duquel les fosses nasales ferment leurs orifices à l'air extérieur et interceptent complètement son passage. De cette manière, la contexture du palais présente à la voix une table d'harmonie qui contribue puissamment à son retentissement, et l'air, comprimé sur le plancher extérieur des fosses nasales ne produit pas les effets nasonnés qu'il acquiert lorsque la moindre portion de lui-même s'échappe par le nez.
Tous ces détails ne sont pas faciles à exécuter correctement et simultanément. L'obéissance intelligente de l'élève, l'attention scrupuleuse et patiente du maître ne triomphent pas de prime-abord des difficultés que présentent les habitudes vicieuses de presque tous les sujets ; la persévérance de l'un et le discernement de l'autre sont exposés à de longues et pénibles épreuves. Mais si les organes de la voix et de l'articulation ne présentent point par eux-mêmes de graves défectuosités, des difficultés inhérentes à leur constitution physique, les résultats d'un bon travail sont tôt ou tard obtenus.
La moindre déviation des principes que je viens de poser, entraîne des modifications dans la nature du son. Si, par exemple, la partie postérieure de la langue est trop refoulée vers l'isthme du gosier, le son prend
un caractère guttural plus ou moins prononcé, parce que l'épiglotte, comprimée par ce refoulement, gêne l'émission de la colonne d'air. Si les lèvres sont trop rapprochées, l'expression de la voyelle 0 se fait sentir et domine celle de TA. Si les dents ne sont point suffisamment écartées, le retentissement des fosses nasales devient trop énergique et imprime au son une qualité nasonnée, qui tourne à l'expression de la diphtongue an et nuit à la portée de la voix.
On voit que chacune des défectuosités qui surviennent dans la position des différentes parties de la houche est immédiatement indiquée par le défaut phonique dont elle est la cause. Elles offrent donc à l'analyse des moyens d'investigations très-précis, et la perspicacité du maître les saisit facilement. Les progrès sont quelquefois lents quand les habitudes vicieuses sont fortement enracinées. Mais il faut bien se garder ici de confondre la lenteur du progrès avec l'immobilité. Si peu que marche cet ensemble de l'instruction, s'il marche, c'est que la nature obéit et qu'il ne s'agit point de lutter contre des organes rebelles dont la force d'inertie est insurmontable, mais de parler à l'intelligence de l'élève et d'arriver à s'en faire nettement comprendre.
Ici je ne saurais trop insister sur la nécessité d'une persistance courageuse; les effets qu'elle obtient, lorsqu'elle est unie au savoir et à l'expérience consommée des résultats progressifs de l'étude, tiennent réellement du prodige. S'il est vrai de dire qu'il faut avant tout de la voix pour chanter, il faut qu'on sache aussi que la voix n'est point chez tous les sujets naturellement
arrivée à l'état de chant. Nous avons vu et nous pouvons citer des individus dont il était impossible de deviner les dispositions vocales, tant elles étaient comprimées par les mauvaises habitudes des organes phoniques, devenir d'excellents chanteurs munis de voix énergiques et parfaitement timbrées. Les données de la voix sont tellement mystérieuses, qu'il est possible non-seulement de se tromper, comme le font tous les jours la plupart des professeurs, sur la nature de la voix, mais sur la voix elle-même. On ne peut juger pertinemment en cette matière qu'après avoir fait des essais persévérants et dirigés d'après les règles positives de la science.
Il y a, dans toutes les parties de l'art du chant, des erreurs classiquement répandues et en quelque sorte consacrées par l'usage; je ne me lasserai jamais de les combattre. J'ai parlé, dans un chapitre précédent, des longues aspirations, et j'ai démontré leur influence pernicieuse sur la correction de la pose du son. Je ne terminerai point ces considérations sur les causes déterminantes de la pureté du son, sans insister de tout mon pouvoir sur la nécessité de laisser les lèvres du chanteur dans la position qu'elles prennent pour émettre la voix au simple état de la parole. En cela, il faut que la bouche obéisse à sa conformation particulière ; il y a des sujets qui ne peuvent parler sans entr'ouvrir les lèvres comme un entonnoir; ce ne sont pas ceux qui parlent le plus naturellement ; mais il faut tolérer chez eux l'effet des dispositions organiques sans le poser devant les masses comme un exemple. M. Duprez, qui est un chanteur de premier ordre,
est celui de tous les sujets connus qui ouvre le plus la bouche sans arriver jusqu'à l'emphase de la prononciation. Nous l'en félicitons sincèrement, tout en déplorant l'abus qu'on a fait d'un aussi beau modèle ; car lorsque les maîtres de piano qui donnent des leçons de chant, exigent de leurs élèves le plus grand écartement possible des lèvres, ils ne manquent pas de s'autoriser de l'exemple qu'offre M. Duprez, dont la bouche ressemble, quand il chante, au pavillon d'une clarinette (rebords compris). Tous ces gens-là, qui sont de la meilleure foi du monde dans leurs enseignements erronés , ne savent pas qu'ils prennent ainsi l'exception pour la règle , et qu'ils violent l'un des principes les plus essentiels de la nature, en employant, pour arriver à des résultats généraux, des données particulières à tel ou tel individu.