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SONS FILÉS

Lorsque l'élève exécute avec une certaine correction les exercices que je viens d'analyser, c'est-à-dire lorsqu'il ne manque plus à son exécution que la vivacité qui doit être le résultat de sa persévérance, il est assez avancé pour appliquer ce qui lui a été enseigné à l'étude des quatre ou cinq traits qui feront suite à ce traité.

Ces exercices, dont le plus long ne dépasse pas huit mesures , et qui forment le résumé des principales difficultés du chant, devront être travaillés d'après la méthode indiquée pour l'étude des passages qui les composent. Il serait inutile de placer ici des enseignements qui ne pourraient être, pour chacun de ces exercices, que la répétition de ceux que j'ai donnés en leur heu.

Si toutes ces études préhminaires se font avec l'énergie et la netteté nécessaire; si le maître a soin de ne faire marcher l'élève qu'après avoir obtenu un résultat complet dans l'exercice précédent; si enfin chaque nouveau travail n'a été que la conséquence naturelle de celui qui a été exécuté convenablement, l'élève alors est déjà initié avec les plus importants secrets du mécanisme vocal. Ceci ne veut pas dire qu'il sait chanter ; mais son instrument est préparé à l'em-

ploi (pli lui est destiné, et, dans peu de temps, il n'aura plus à s'occuper que de l'application des principes à la praticpie de l'art, au chant lui-même, et, qui plus est, aux morceaux les mieux pourvus de ces difficultés que la plume des compositeurs italiens sème à profusion; ces dificultés sont surmontées d'avance. Il n'y a plus que la partie estéthique de l'art qui offre des obstacles; ceux-là sont immenses, ils sont d'autant plus colossals que la médiocrité ne peut les mesurer ; c'est là qu'est le chant, c'est là qu'est le génie.

Avant d'arriver à cette application importante et difficile, il est bon que l'élève puisse exécuter avec quelque sûreté les études transcendantes qui forment le complément du mécanisme ; savoir : les sons filés, les gammes chromatiques et le trille.

Pour filer un son, chacun sait qu'il faut le poser doucement, l'enfler au milieu et le diminuer jusqu'à l'entière expiration; mais ces principes banals ne disent pas tout : il y a une manière d'exécuter chacune des trois parties qui composent cet exercice délicat et gracieux; la preuve que la plupart des maîtres ignorent parfaitement l'essence de cette étude, c'est qu'ils en font l'A B C de leur enseignement, tandis qu'il ne doit en être que l'appendice.

Oui sans doute il faut poser le son doucement ; mais il est nécessaire de l'attaquer, afin qu'aucune parcelle de l'inspiration ne s'échappe avant la pose. Il faut que cette inspiration soit suffisante pour le travail qui va suivre ; mais il est essentiel qu'elle ne soit pas trop forte, car l'intensité de la colonne d'air qui tendrait à s'échapper des poumons troublerait le repos des orga-

nés qui concourent à l'exercice dont nous nous occupons ; elle gênerait leur travail et donnerait au son un caractère de fluctuation qui lui ferait perdre sa rondeur et quelquefois même sa justesse.

Les chanteurs médiocres ou ignorants tombent dans une singulière erreur lorsqu'ils s'imaginent que l'action de filer une note doit se présenter par la figure régulière du crescendo joint au diminuendo, de manière que les deux parties scindées par le milieu soient exactement distinctes entre elles. Ceci n'est que l'indication conventionnelle du son filé, et pas autre chose. Si l'on divise l'exercice en deux parties, la première doit être plus courte et plus sonore que la seconde, autrement on y ajoute des difficultés inutiles, on lui donne une solennité emphatique, une afféterie de haut style qui n'a jamais été de bon goût, et que l'École moderne répudie tout à fait.

Le son doit être posé bien naturellement, quoique piano, puis enflé dès l'origine, et promptement porté au dernier degré du crescendo* Ici j'ai des recommandations bien essentielles à présenter au chanteur. Sans doute il faut, dans ce crescendo, que le son présente toute la force et toute l'élasticité dont il est susceptible, mais on ne doit pas demander à la nature des efforts qui dépassent ses moyens. Si le son, parvenu aux limites extrêmes de la vibration, n'est point contenu avec la plus grande prudence, il perd le caractère du chant, et il acquiert une raideur dont le moindre inconvénient est d'accuser les prétentions exagérées du chanteur. U est bon assurément que la voix montre toute sa puissance dans le crescendo, mais il est bon

que le chanteur déguise adroitement les limites de ses moyens, et que, tout en donnant un essor complet à ses facultés, il laisse soupçonner encore des ressources cachées. Il faut enfin ne pas perdre de vue que l'exercice du son filé comporte un caractère où la grâce n'emprunte que peu de chose à la force ; qu'il doit charmer l'oreille, et non l'étonner, et que, si ce précieux ornement d'un chant tranquille et posé donne au chanteur l'occasion de dépasser les limites qu'on franchit si imprudemment quelquefois (même sur notre première scène lyrique), il se range à l'instant dans la catégorie des tours de force dont l'exécution est une affaire de gymnastique.

Le son ne doit point s'arrêter sur le fortissimo, il faut qu'il décroisse tout de suite, mais sans précipitation ; c'est dans cette dernière partie qu'est le succès de l'exercice. Le son doit mourir graduellement, en observant une allure bien régulière, et surtout sans perdre son caractère de moelleux et de justesse. Ici la prudence du chanteur déguisera encore les bornes de ses facultés; il ne faut pas qu'on puisse deviner l'épuisement de son inspiration. En général, le spectacle de la faiblesse humaine, ou du moins celui de l'insuffisance de ses forces, déplaît au public ; l'oreille veut être en sécurité dans l'attention qu'elle prête au chant; il ne faut pas que la difficulté paraisse dans l'art, autrement il perd toute sa grandeur et toutes ses séductions.

J'en ai dit assez pour faire comprendre facilement, même aux personnes qui ne chantent pas, combien cet exercice renferme de délicatesses, et combien, par

conséquent, il est au-dessus de la portée des élèves qui n'ont point encore appris à mettre leur voix en dehors et à l'assouplir par des études suffisamment graduées.

Il va sans dire que toute l'échelle de la voix doit être familiarisée avec cette étude ; on exceptera cependant les notes graves qui ne comportent guère de crescendo. Quant aux notes élevées, elles offrent de plus grandes difficultés que celles du médium, à cause de l'éclat du timbre qu'il faut dénaturer dans le diminuendo, pour le faire passer à l'état sombre. Ceci est l'affaire de l'étude, et concerne la prudence du maître aussi bien que l'intelligence de l'élève.

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