GAMMES CHROMATIQUES
Il y a bien des choses à dire sur les gammes chromatiques, non pour enseigner à les faire, mais pour détruire les préjugés que l'ignorance des maîtres cultive avec amour à l'endroit de cette suprême difficulté des difficultés de l'art. Quand vous parlez de gammes chromatiques à Messieurs du piano et du violon qui montrent à chanter, et à bien d'autres encore, le professeur s'interrompt ; il prend un air solennel et se recueille dans un silence tout rempli d'inabordables mystères, comme si son âme se réfugiait dans le sanction sanctorum de la science, où les initiés eux-mêmes ne peuvent pénétrer que les yeux bandés et les pieds nus.
Ces pauvres bonnes gens qui prennent des nuages pour des montagnes et les chimères de leur imagination pour des réalités, ont calomnié les gammes chromatiques; ils ont tellement vulgarisé les erreurs débitées
sur leur compte, que les trois quarts et demi des chanteurs, qui les eussent faites à merveille, s'en sont passés comme d'ornements impraticables et peu nécessaires du reste.
Le mécanisme des gammes chromatiques à ses principes comme les exercices fondamentaux que j'ai précédemment analysés. Elles sont, il est vrai, fort difficiles à faire quand on part d'une donnée inexacte ou incertaine, et les voix douées d'une grande facilité naturelle n'y arrivent qu'après des essais longtemps infructueux. Mais quand on a marché d'un pas sûr ' dans la science du mécanisme vocal, quand on est arrivé (et promptement arrivé) à exécuter correctement les gammes ascendantes et descendantes, alors les gammes chromatiques ne présentent plus de difficultés sérieuses. Il n'y a qu'un avis à donner à l'élève, et le voici :
Les gammes, soit diatoniques soit chromatiques, ont pour leur exécution un principe qui leur est commun : c'est le martellement convenable de tous les tons et demi-tons. La correction du martellement est indépendante de la distance plus ou moins rapprochée des notes qu'on exécute successivement ; un arpège n'est pas plus difficile à marteler qu'un passage chromatique, et réciproquement. Ainsi donc, je dis qu'un sujet qui sait émettre une gamme ascendante et descendante avec toute la netteté et la vivacité nécessaires, est apte, sans qu'il le sache, à exécuter, avec les mêmes avantages, les gammes chromatiques; la seule difficulté qu'il éprouvera est dans l'oreille et non dans la voix.
En effet, l'oreille est habituée à la succession des huit notes qui composent la gamme diatonique ; la
carrure en est régulière, et elle se prête à une subdivision toute naturelle. La gamme chromatique, au contraire, comporte treize notes dont renchainement est difficile à bien apprécier quand on l'exécute soimême ; l'attention la plus parfaite est d'abord insuffisante. Il faut accoutumer Foreille à entendre ces sortes de gammes sur le piano, d'abord lentement, puis en graduant leur vitesse. Lorsque l'élève a familiarisé son attention avec la perception successive de ces treize notes, il peut exercer sa voix à les exécuter nettement, comme s'il s'agissait d'un passage d'une lecture difficile. Dès qu'il sait son passage, il sait aussi faire la gamme chromatique, car, ainsi que je l'ai dit, il possède le mar tellement.
L'attention de l'élève devra se porter plus particulièrement sur l'anté-pénultième demi-ton de la gamme chromatique, soit ascendante, soit descendante : c'est là que se trouve la plus grande difficulté de l'intonation, et que, par conséquent, l'exécution devient ordinairement défectueuse lorsque l'oreille n'est pas suffisamment exercée à l'appréciation de ce passage délicat.
D est bien entendu que l'élève ne doit entreprendre l'étude de la gamme chromatique que quand son organe est entièrement rompu aux difficultés de la gamme diatonique, et que son martellement est arrivé à son dernier degré de maturité ; car si ce martellement conserve encore la rudesse qui caractérise les premières études, il produit dans la gamme chromatique une sécheresse qui peut dégénérer en chevrottement. Si, au contraire, le martellement n'est pas assez
arrêté, la gamme chromatique n'est point articulée avec la netteté nécessaire, et, de plus, elle manque de sûreté.
Je me résume donc en rappelant que la gamme chromatique n'est réellement difficile et même impraticable que pour les sujets qui ne sont point arrivés, au moyen de travaux méthodiques et sagement gradués, dans les conditions voulues pour commencer cette étude transcendante du mécanisme vocal ; et je répète également (au risque de commettre un pléonasme), que cette étude n'est réellement facile que pour les sujets dont les travaux précédents sont tout à fait corrects.
Six mois d'études suffisent pour obtenir de pareils résultats; c'est bien peu, selon les idées reçues et exploitées jusqu'aujourd'hui ; c'est beaucoup selon moi, car l'emploi du temps est comme celui des forces; huit jours d'études judicieusement dirigées, énergiquement élaborées, valent mieux que huit mois d'essais qui pèchent aussi bien par la pensée que par l'exécution. Cent pas faits dans le droit chemin rapprochent plus du but qu'un circuit d'une lieue qui vous égare et vous ramène quelquefois, après bien des fatigues, au point du départ.