LE TRILLE
11 faut déduire des préceptes que j'ai posés dans les chapitres précédents un principe fondamental plein d'encouragement pour les travailleurs, à savoir : Que l'organe de la voix obéit comme tous les autres organes aux effets de l'habitude, surtout quand cette habitude,
fruit d'un système bien raisonné, décuple ses forces par un travail intelligent et opiniâtre.
. Une fois cette vérité posée et reconnue, il iie s'agit plus que d'en appliquer rigoureusement les conséquences à l'exercice du trille, le plus simple et le moins facile de tous les exercices du mécanisme vocal. Mais, avant d'en donner la théorie, il est nécessaire de développer des considérations dans lesquelles, nonseulement les artistes, mais les amateurs, et ceux mêmes qui ne chantent pas, trouveront, je l'espère, la solution de leurs doutes, ou du moins une explication rationnelle des petits mystères de cet exercice.
Il y a des préjugés sur le trille, et cela doit être, car c'est une portion essentielle d'une science qui, jusqu'ici n'a jamais été traitée ex professo, c'est-à-dire classiquement, comme l'ont été la plupart des autres, par des hommes réunissant toutes les conditions nécessaires à de parfaites démonstrations. Ainsi on croit assez généralement, je ne dirai pas dans le monde élégant (où il * est tout naturel que les lumières de la science ne pénètrent pas aussi facilement que le goût de la polka ou de tout autre objet de mode), mais dans le monde artistique, dans le corps enseignant du chant qui, à dire vrai, n'est pas le plus savant des corps de l'État, on croit, dis-je, que les chanteurs auxquels la nature n'a pas donné le trille sont inhabiles à l'exécuter jamais. Ceux qui ne se laissent point aussi complètement dominer par l'influence du préjugé vont jusqu'à supposer que le trille peut être obtenu au moyen de l'étude; mais ils ne hasardent point une doctrine aussi hardie sans y poser de graves restrictions , et ils considèrent le
résultat de l'étude comme inférieur aux données naturelles.
Mes convictions sont un peu plus audacieuses ; aussi, avant de les formuler, est-il nécessaire de faire remarquer qu'elles s'accordent avec tous les enseignements de la vieille école italienne, et qu'en ceci , comme sur les points les plus essentiels de la doctrine dont je suis l'apôtre, mes théories ne diffèrent point de celles que professent les trois ou quatre grands maîtres dont j'honore, plus que personne, les enseignements. Or, je dis que le trille naturel est presque toujours défectueux, et que des études correctes et persévérantes doivent amener immanquablement à l'exécution parfaite de ce gracieux exercice. Je ne serais pas embarrassé pour produire vingt exemples à l'appui de ma proposition ; je n'en citerai que deux, parce que les chanteurs qui me les fournissent sont la gloire de l'école française: c'est madame Cinti-Damoreau et Ponchard. Tous deux exécutent le trille avec une grande perfection, et tous deux doivent cet avantage comme tous ceux de leur admirable vocalisation, à l'étude seule ; et, il est juste de le dire en passant, l'intronisation de ces deux plus grands vocaliseurs des temps modernes est le triomphe de la théorie.
Le trille , qui est pour le chant ce que les diamants sont pour la parure d'une femme, offre avec eux plus d'un rapprochement. Les vrais brillants sont les seuls qui puissent passer dans le commerce ; mais combien n'en voit-on pas qui usurpent l'admiration du vulgaire? La fabrication du strass produit des merveilles qui trompent quelquefois l'œil des connaisseurs patentés.
Il en est de même du trille qui, exécuté avec aplomb dans une salle de théâtre, où il est difficile d'apprécier nettement les détails d'une vocalisation délicate, prête beaucoup à la contrefaçon et au charlatanisme.
J'ai toujours trouvé qu'une parabole rend la vérité plus saisissante et la démonstration plus facile. J'ai besoin, comme Sancho, de naïve mémoire, qu'on me permette d'exposer les faits à ma manière. Le lecteur y gagnera en lucidité ce qu'il pourrait y perdre d'un temps qui n'est regrettable que quand on le sacrifie sans compensation agréable ou utile.
On m'a parlé d'un saint homme qui avait été en Palestine et qui en avait rapporté une relique précieuse : ce n'était rien moins que l'un des blonds cheveux de la sainte Vierge. Lorsque le digne pèlerin le produisait aux yeux des fidèles , il avait soin de se mettre à une certaine hauteur afin d'être vu de tout le monde; puis il prenait délicatement son cheveu entre l'index et le pouce de chaque main, et le tendait de toute sa longueur pour montrer sa finesse et son élasticité. Les pieux assistants n'y voyaient pas grand'chose, mais ils se prosternaient devant cette relique invisible avec une confiance qui s'est un peu perdue depuis. 11 est vrai de dire que l'homme au cheveu n'y voyait rien de plus que les autres. C'était un chrétien de vieille race, il aurait rougi de commettre une supercherie honteuse en exhibant le cheveu d'une simple pécheresse aux lieu et place de celui qu'il exposait à la vénération de la foule ; et comme en réalité le pèlerin avait perdu l'inestimable relique dans une tempête sur mer, il avait trouvé plus simple
et beaucoup moins déloyal de se bornera la pantomime qui produisait sur les fidèles, agenouillés à distance, le même effet que si le prétendu cheveu eut réellement existé.
Je me suis cent fois remémoré cette fraude pieuse en écoutant en fort bons lieux des trilles qui escamotaient si habilement la note supérieure , que le public croyait entendre un pianissimo de la plus exquise délicatesse, tandis qu'en réalité l'artiste faisait sautiller sa voix sur une seule note.
D'autres chanteurs se bornent à soulever la première note du trille, de manière à obtenir une seconde diminuée, d'une justesse équivoque, et le rapide martellement du trait (quand il y a martellement) produit encore, dans cette circonstance, une illusion qui satisfait beaucoup d'oreilles. Mais le seul trille régulier, tel que le battent madame Damoreau et Ponchard , est celui qui produit nettement et vigoureusement les deux notes qui le composent.
L'étude en est extrêmement simple : il ne s'agit que de surveiller le battement de la note supérieure , en donnant à cet exercice les conditions d'un martellement parfait, de manière à ce que les sons soient à la fois convenablement liés entre eux et bien distincts l'un de l'autre. Mais l'étude pratique est au trille ce que la cuisson est aux mets, et pour que l'organe contracte l'habitude de cet exercice, il ne faut guère moins d'une année ; cet espace de temps est un écueil redoutable , car les sujets vulgaires (maîtres et élèves) se découragent tous avant d'avoir fourni cette carrière. Il n'y a qu'un professeur ferme sur ses principes, et
capable d'inspirer à son disciple une inébranlable conliance dans ses préceptes, qui puisse obtenir de lui la persévérance nécessaire.
Cette fermeté d'une part et cette persévérance de l'autre forment la pierre angulaire de l'enseignement.
Nota. On trouvera à la fin de ce volume la série des exercices qui résument toutes les difficultés de la vocalisation, c'est-à-dire les traits ou fioriture dont elle s'orne.