MOYENS CURATIFS DU GRASSEYEMENT
Cette consonne fait partie de la quatrième classe (soufflante et vocale en môme temps). C'est sans contredit la lettre dont l'articulation est la plus difficile, et est par conséquent la plus entachée de défauts. Voici la position des organes qui concourent à son exécution : La voix sonne, le nez est fermé, la pointe de la langue aplatie est appliquée contre le palais, d'abord derrière les dents incisives supérieures et dans un mouvement oscillatoire, les dents n'ont point de part au travail, les lèvres sont ouvertes du troisième au quatrième degré.
Dans la prononciation de l'R le son est produit par la répétition extrêmement rapide des coups que la langue porte avec la pointe contre le palais. Ce ne sont pas les muscles linguals qui déterminent seuls ce mouvement, dont la promptitude est de beaucoup supérieure à tout ce que le système musculaire pourrait produire de vitesse sur n'importe quel organe du corps. 11 est l'effet de l'air qui se presse entre la pointe de la langue et le palais.
La langue, qui est à peu près dans la position nécessaire pour le T, s'efforce de rester collée au palais, et l'air travaille à l'en détacher ; de cette résistance et de cette action résulte une vibration de la pointe de la langue semblable à celle de la glotte, si ce n'est que celle-ci a deux membranes qui frémissent, tandis que la pointe de la langue tremble seule, et que
ses oscillations sont plus étendues. Il est bien entendu qu'il faut, entre la force de l'air qui cherche à sortir et l'opposition de la langue qui s'efforce de l'en empêcher, une proportion exactement déterminée. Autrement il y aurait prépondérance en faveur de lune des deux forces : la langue resterait attachée au palais ou l'air l'en tiendrait éloignée, et alors l'oscillation ne pourrait avoir lieu.
L'embouchure d'une clarinette et le travail qu'exécutent l'air et les lèvres pour la mettre en mouvement ont beaucoup d'analogie avec l'opération que je viens de décrire. L'anche de cet instrument n'a point en elle de force intrinsèque ou musculaire qui puisse la mettre en vibration ; c'est l'émission du vent et une opposition alternative de l'élasticité naturelle au roseau qui produisent cet effet. Ici, comme pour la formation de l'R, les forces agissantes et répulsives doivent être proportionnelles : si l'anche est plus fortement comprimée avec les lèvres, il faut souffler plus fort pour produire un son. Si, au contraire, l'anche est trop comprimée et qu'on y souffle avec trop de force, on n'en pourra tirer aucun son.
C'est l'absence de cet équilibre qui cause les diverses mutilations de l'R.
Une observation qui n'est point nécessaire aux chanteurs, mais qu'il est important de mentionner ici comme fait physiologique, c'est que pour la prononciation de cette consonne l'air chassé par les poumons est mis deux fois en vibration : une fois par la glotte où il se transforme en voix, l'autre fois près de la langue où se forme la lettre.
Il est difficile de déterminer exactement le nombre des vibrations opérées par la pointe de la langue dans la prononciation de l'R, à cause de leur grande vitesse. Cependant, il parait démontré que dans le discours ordinaire et quand l'R n'est pas lié à d'autres lettres, la langue ne fait pas plus de trois vibrations. Si on le prononce seul et distinctement, on en fait une ou deux de plus. Mais, lorsqu'on le double, et surtout lorsqu'on l'emploie comme moyen d'expression, comme dans terrible, le nombre des vibrations est en proportion de l'énergie qu'on veut trouver dans cette lettre. Car on comprendra facilement „ que la valeur du double R n'est point la même dans charrue et dans horreur.
Cette consonne, qui est sans contredit la plus expressive et la plus belle de toutes, est aussi, comme je l'ai dit, celle dont la prononciation est la moins aisée. Elle est sujette à des défauts sans nombre et extrêmement diversifiés; ils proviennent de l'embarras où sont les enfants pour articuler cette lettre difficile. Ils essaient diverses positions de la langue, et lorsqu'ils en trouvent une qui produit des vibrations à peu près semblables à celles de l'R, ils la conservent et ne s'inquiètent plus de la véritable, du moment où ils sont compris.
Quelques sujets font sonner l'R par la vibration des deux lèvres, d'autres mettent une autre lettre à sa place, et un grand nombre d'individus la suppriment tout à fait.
Plusieurs physiologistes rangent tous ces défauts (que j'examinerai séparément) sous la dénomination de grasseyement. Ils confondent a tort ce vice tout à
liait particulier du langage, avec la substitution de lettres qui n'ont rien de commun avec lui. Le grasseyement, d'ailleurs, est souvent mal défini, et ses causes sont tout aussi mal appréciées. Amman, dont les observations sont ordinairement exactes et bien déterminées, l'un des auteurs qui a le mieux traité la matière importante dont nous nous occupons, croyait que certains individus ne peuvent prononcer l'R, parce qu'ils ont la pointe de la langue trop épaisse, et par conséquent plus lourde que la partie postérieure, ce qui leur fait former cette lettre daDS le gosier môme. Hypothèse tout à fait erronée, car il est évident que quand même la pointe de la langue serait en effet trop massive, la partie postérieure le serait encore davantage à proportion.
Mon savant ami, le docteur Colombat, de l'Isère, dans son ingénieux traité des vices de la parole, où le grasseyement n'occupe qu'une place trop secondaire, commet une erreur aussi grave que celle d'Amman, lorsqu'il attribue la cause de ce défaut à la vibration de la partie postérieure de la langue; elle forme une masse beaucoup trop compacte pour qu'elle puisse être susceptible de vibrer.
Le grasseyement vient de ce que la partie molle du palais, mise en contact avec le dos de la langue, fait les fonctions de celle-ci. En effet, la partie postérieure s'élève comme pour le gamma, jusqu'à ce qu'elle frise légèrement la superficie extérieure du voile du palais qui tient le nez fermé. Lorsque l'air veut se former un passage, la langue s'y oppose à la vérité ; mais la partie molle du palais, qui ne repose que légèrement
sur la langue, cède en montant et en s'abaissant alternativement avec une grande vitesse, ce qui occasionne évidemment les vibrations que le docteur Colombat, de l'Isère, attribue à la langue elle-même, et qui, malgré la rudesse qu'il imprime au son de l'R, n'en ont pas moins une grande analogie avec celles de cette consonne.
Par ce procédé, les organes sont employés à rebours : la langue accomplit les fonctions du palais pour le véritable R, c'est-à-dire qu'elle forme la partie qui ne bouge pas, tandis que la partie molle fait le travail de la langue et devient la portion oscillante. Or, nous avons déjà vu qu'il n'est pas facile de se servir d'un organe à la place d'un autre, sans que l'oreille s'en aperçoive.
Il existe un grand nombre de méthodes pour la guérison de ce grave défaut. Je pense, comme le docteur Colombat, qu'il doit être traité par l'emploi d'un mécanisme diamétralement opposé à celui que produit le faux R. Mais si ces moyens, comme il le dit, sont faciles à comprendre, puisqu'ils se bornent à l'explication de la position normale des organes pour la prononciation de cette lettre, il n'est point, suivant moi, aussi aisé de les appliquer qu'il le croit, puisqu'il s'agit, pour les personnes atteintes de ce défaut, de changer des habitudes invétérées, et de rendre la vie , c'est-àdire le mouvement à la partie antérieure de la langue que l'articulation anormale de l'R a paralysée.
Pour obtenir ce résultat il faut sans doute, ainsi que le prescrit mon confrère , chercher à faire osciller la pointe de la langue en expulsant une masse d air vide
de son, lorsque la position des organes est devenue régulière. Mais voilà précisément ce qui semble impossible aux néophytes et ce qui véritablement n'est facile à comprendre et à pratiquer que pour celui qui enseigne, quand toutefois il sait l'exécuter lui-même , ce qui n'arrive pas toujours.
Je crois qu'il faut avant tout donner au sujet les moyens d'exécution qui lui manquent, et l'amener insensiblement, par un travail préparatoire, à se servir avec une agilité toujours croissante du bout de la langue, qui s'est engourdi en quelque sorte dans l'inaction, et l'emploi des procédés analogiques ou imitatifs triomphe presque toujours de cette gymnastique linguale. Talma est le premier qui en ait fait l'application avec un plein succès, et le docteur Fournier en a résumé les principes dans un travail dont on me saura gré de citer textuellement quelques passages.
« Il conviendra de choisir pour les premiers exercices un mot dans la composition duquel il n'entre qu'un seul R : la première lettre de ce mot sera un T et précédera l'R; par exemple le substantif travail. On écrira tdavail, en substituant un D à l'R. Alors l'élève auquel il aura été recommandé d'effacer de sa pensée l'idée de la lettre R, prononcera plusieurs fois le T et le D séparément, en unissant toujours la fin du mot : ainsi t, d, avaiL Insensiblement il ajoutera un E muet entre le T et le D, et divisera ce mot nouveau en trois syllabes : te-de-avail. Cet exercice ayant été fait à plusieurs reprises, le même mot sera prononcé dans une seule impulsion de voix, mais lentement, tedavail. Successivement on le prononce plus rapidement; dans
la vitesse de l'articulation TE qui avait été introduit se retranche et laisse tdavail. On continue à faire prononcer le mot le plus précipitamment possible en unissant intimement le son du T avec celui du D, et en imprimant plus de force à l'articulation de la première lettre. — Déjà l'élève, par ce nouveau procédé, donne à l'auditeur, et sans s'en douter, l'idée de la lettre R, dont le son semble résulter de l'union rapide du T au D. Insensiblement l'R s'articule, et la consonne D que l'on pourrait appeler ici génératrice, disparait pour que la lettre créée tout récemment prenne son essor. Dans cet exercice l'R s'articule d'une manière naturelle, car le T et le D, beaucoup plus faciles à former, sont cependant produits par le même mécanisme que l'R, du moins quant aux positions relatives des mâchoires (1) et de la langue.
« Après avoir obtenu le succès dont je viens de faire mention, il convient d'expliquer à l'élève, de lui démontrer le mécanisme de l'articulation de la lettre que pour la première fois il vient de prononcer correctement. On lui fait ensuite placer la langue dans la position que j'ai décrite plus haut (2) ; il essaie d'articuler l'R seul, et il est incessamment surveillé afin qu'il n'emploie aucun son guttural. Lorsqu'il devient
(1) C'est le docteur Fournier qui parle. Je fais mes réserves pour ce qui concerne la position des organes de la parole dont les mâchoires ne font point partie, à moins que par ce mot, mâchoires, il n'entende les dents. Il est essentiel de revoir ici mon travail sur l'articulation des trois lettres citées.
(2) On voit que M. Fournier est de mon avis sur la méthode expéditive de M. Colombat, qui suppose que la démonstration du mécanisme suffit pour corriger le défaut dont nous nous occupons.
— us —
familier avec ces première exercices on lui en prescrit un autre par lequel on commencerait vainement : son objet est de produire la syllabe re. Voici comme l'élève procédera : il articulera plusieurs fois de suite les lettres T et D ; la première se prononce d'une voix ferme, et le D plus doucement, après inspiration (1). Quelques moments après, l'élève ajoute à la suite du T D le son re articulé doucement et pendant la même expiration que le D, comme si le re était uni à la consonne précédente. Ce n'est point encore tout ; bientôt ce monosyllabe re, toujours en suivant le même procédé, se transformera en une consonne, et ce sera un R que l'élève articulera. La durée de cette prononciation , pendant l'exercice qui vient d'être exposé, doit être graduée comme si le T, le D et l'R formaient une mesure musicale, le D valant une noire , et les deux autres lettres chacune une croche. D'abord la syllabe re s'articule imparfaitement, puis l'R s'y fait sentir un peu, et enfin cette consonne sort avec une certaine force qui donne déjà une idée do sa rudesse et des progrès de l'élève, auquel il convient de faire redire le mot travail, et d'autres de même structure, tels que trône, trompé, etc. — Ces expériences ayant donné des résultats satisfaisants, il faut se hâter de profiter des dispositions favorables des organes de la parole, afin de les soumettre à des exercices plus compliqués, et par conséquent plus difficiles encore. On choisira donc un mot
(1) J'avoue que je ne. comprends pas l'opportunité de séparer ainsi par une respiration ces deux lettres, qui ne peuvent à elles deux représenter un simulacre d'R qu'autant qu'elles sont étroitement unies. Est-ce bien là l'idée de M. Fournier? Le style est l'écueil de la physiologie
privé de la lettre T, comme ordre. Ici il faut user (Tune autre espèce d'artifice : ce mot étant écrit n'a plusd'R; un T et un E ont été substitués à cette consonne, et l'élève dit otede. Après avoir prononcé à plusieurs reprises ce mot comme il vient d'être écrit, la voyelle E sera retranchée , le T et le D devront être articulés ensemble comme dans la première leçon. En suivant la même marche , les mêmes gradations, l'élève parviendra à faire sentir le son de l'R ; le son augmentera par degrés jusqu'à ce qu'il sorte entièrement. Après qu'un individu grasseyant aura acquis la faculté d'articuler les R qui, dans les mots, sont précédés et suivis d'autres lettres, il lui restera encore la tâche difficile d'arriver à la formation correcte et rude de celle des consonnes harmoniques disposées au commencement et à la fin des mots, comme rhétorique (i), plaisir. Il faut employer dans ces circonstances la même méthode dont on vient de lire l'analyse : ainsi, te, de, torique, puis, t, d, torique, et enfin rhétorique. La consonne finale s'obtiendra par plaisi-te-de , puis plaisit-de, et définitivement le mot correct s'articulera sans grasseyement. »
Loin de regarder, ainsi que le docteur Colombat, de l'Isère, cette méthode comme difficille à comprendre et longue dans ses applications , j'indiquerai un exercice préparatoire qui en rendra la pratique plus
(1) Qu'est-ce que M. Fournier entend par consonnes harmoniques ? L'harmonie entraîne l'idée de son, et l'H n'est point du nombre des consonnes de la troisième classe, qui doivent toujours être accompagnées de la voix. L'H, dans le mot rhétorique, ne figure que pour l'étymologie, et ne se prononce en aucune manière.
sûre, mais qui retardera encore les résultats que mon savant confrère en physiologie obtenait en quelques jours avec les procédés qui lui étaient propres.
Le but de la méthode imaginée par Talma et modifiée par M. Fournier, a pour but d'amener l'élève insensiblement, et presque à son insu, à placer sa langue dans la position qu'elle doit occcuper pour la prononciation normale de l'R ; or, « qui veut la fin veut les moyens » (je réclame l'indulgence de mes lecteurs pour cet adage tombé dans la vulgarité), et le moyen le plus direct pour faciliter la position dont il s'agit, est d'habituer la langue à se servir activement de la pointe, qui est, en quelque sorte, paralysée par le complet oubli de ses facultés. On arrive à ce premier résultat en faisant prononcer à l'élève une longue suite des consonnes T-D répétées avec une exactitude et une vitesse toujours croissantes. Cet exercice, dont la nécessité est reconnue par M. Fournier , est d'une nature toute primordiale à cause de son but ; c'est en dénaturer l'essence que lui ôter sa vitesse progressive et le considérer uniquement comme moyen de perfectionnement. On ne peut l'employer comme tel qu'en le reprenant en sous-œuvre, après les premiers succès obtenus, et c'est seulement alors qu'il acquiert le caractère que lui donne M. Fournier.
Après cet exercice purement secondaire , mais selon moi indispensable, on emploiera toujours avec fruit le procédé de Talma. Mais je crois que le mot le plus propre à donner l'idée du roulement normal de l'R dans son acception douce est le substantif grâce, qu'on articulera comme gdace en prononçant d'abord
(juedace ; en pressant peu à peu la vitesse des deux consonnes, on sera surpris d'obtenir une ressemblance si parfaite avec le mot grâce formé avec la mollesse naturelle à son expression, que l'oreille la mieux exercée ne pourra distinguer qu'à peine la différence.
Mais entre ce premier succès , qui suffit aux paroles d'une expression douce , tendres ou traînantes, et le roulement sévère et dramatique de l'R , il y a une distance qu'il n'est pas aisé de franchir et qu'on saute cependant d'un seul bond , lorsque après cent essais infructueux, on a fini par saisir la position précise où la pointe de la langue permet à l'air de la faire vibrer en la fouettant.
Ici je dois faire remarquer que pour obtenir le roulement qui est l'exagération de l'R, la partie antérieure de la langue doit être inclinée de haut en bas sur le côté droit de la bouche, de manière à ce que le côté gauche du bout de la langue soit fortement appuyé au palais, tandis que l'autre livre un passage facile au vent, qui, en style de marine, la fait fasier. Le roulement peut s'obtenir en faisant du milieu de la langue un canal ou rigole pour le vent , qui alors fait vibrer la pointe elle-même ; mais cette opération est accompagnée d'un bruissement semblable au bouillonnement de l'eau, qui entache la prononciation d'une afféterie insupportable, et qui serait en outre incompatible avec la rapidité nécessaire à l'articulation de l'R dans le langage et même dans la parole chantée.
Quant aux instruments que certains professeurs emploient pour vaincre le grasseyement , comme les boules en caoutchouc qu'on place entre les dents, etc.,
je n'hésite pas à déclarer que ce sont autant de billevesées que le charlatanisme exploite avec plus ou moins d'adresse, ou que l'ignorance préconise avec un aplomb qu'on ne saurait trop admirer.
Maintenant je vais examiner au pas de course toutes les autres sortes de grasseyement, ou plutôt les échanges qu'on fait entre l'R et plusieurs consonnes ; car il n'y a véritablement qu'une seule espèce de grasseyement, et c'est celle que je viens de traiter.
L'échange le plus fréquent est celui qui consiste à donner à l'R le son du V. Il provient évidemment de • l'habitude qu'on a prise de chasser l'air par le milieu de la bouche en rapprochant et en avançant les lèvres, au lieu de laisser fléchir le côté droit de la langue, comme je l'ai recommandé. U résulte de cette position anormale de deux des principaux organes de la parole un son qui se rapproche de la prononciation du V, et qui, par suite du peu de surveillance que les parents exercent sur le langage des enfants , devient bientôt le V lui-même.
Pour corriger ce défaut , il faut apprendre au sujet le vrai mécanisme de l'articulation de l'R. M. Colombat, de l'Isère, ajoute pour cette circonstance un procédé qui doit avoir de bons résultats. « 11 faut, dit-il, avoir soin de tenir les lèvres rapprochées de manière à les empêcher d'agir, de se porter en avant, et de ne laisser échapper que très peu d'air par le petit intervalle qui doit les séparer. On parviendra assez facilement (continue-t-il) à ce double résultat en plaçant l'index sur la lèvre supérieure et le pouce sur l'inférieure, et on
pratiquera cet exercice jusqu'à ce que Ton ait bien compris le mécanisme de l'R. »
Quelques sujets, et le nombre n'en est pas aussi rare qu'on pourrait le croire, substituent à l'R le G dans son acception du gamma grec et prononcent Cagoline pour Caroline , Fgançais pour Français , guague pour rare.
D'autres échangent l'R contre l'L, et disent lougeur pour rougeur. Quelques-uns renchérissent encore sur ce défaut en mouillant l'L et en prononçant peille pour père.
Enfin, la dernière manière d'estropier l'R est de l'escamoter complètement comme il était du suprême bon ton de le faire au commencement de se siècle et de prononcer paole pour parole et te pour rire.
Tous ces échanges et le grasseyement lui-même sont le résultat de mauvaises habitudes contractées dans l'enfance et même dans un âge plus avancé , car j'ai vu des habitants de la province qu'un séjour de six mois à Paris avait ornés de ce défaut que certaines gens sont assez mal avisés pour trouver gracieux. Ce qui prouve, en effet, que l'imitation est une des principales causes du grasseyement, c'est qu'on trouve ce défaut chez tous les membres d'une même famille et parmi les habitants d'une ville, d'une contrée, comme Paris et la Provence tout entière.
8 — Z et CH.
L'S est une consonne soufflante et fait partie de la seconde classe. Pour sa prononciation, les organes sont ainsi posés : La glotte se tait, le nez est fermé, ki
partie antérieure de la langue est appuyée au palais ; mais cependant sa pointe recourbée touche le bas" des dents incisives inférieures : les dents légèrement desserrées servent à aiguiser le son de cette lettre ; les lèvres sont ouvertes à volonté.
Cette consonne se prononce en français de plusieurs manières. Elle prend l'acception sifflante qui devrait être particulière au C : 1° au commencement des mots comme dans salut; 2° quand elle se trouve entre deux consonnes comme dans obstacle; 3° quand elle est suivie d'une consonne comme dans histoire. Dans le milieu des mots elle prend le sifflement dur et bourdonnant du Z, comme dans rosée. Enfin, quand elle se double comme dans essence, le sifflement se resserre et se prolonge, suivant l'expression qu'on veut lui donner, ou plutôt qu'elle est destinée à donner.
Le ton sifflant de cette lettre s'obtient de la manière suivante : les dents inférieures descendent un peu de leur position naturelle, de sorte pourtant que leur tranchant reste encore un peu couvert par les dents supérieures (comme pour la prononciation de l'A); la langue appuie sa pointe à la racine des dents inférieures et son dos au palais comme pour la prononciation du B, de manière qu'il reste au milieu un petit canal ouvert. L'air est alors conduit par l'espace entre la voûte du palais et la pointe de la langue sur le tranchant des dents inférieures, il est coupé pour ainsi dire par celles-ci en deux parties et forme 1*8.
On voit que pour la prononciation de cette lettre les dents incisives jouent un grand rôle ; s'il en manque seulement une, l'articulation est essentiellement altérée
et il vaudrait mieux que la bouche fût privée de toutes les autres, car alors les gencives, entièrement nettes, remplaceraient les dents jusqu'à un certain point. Tandis que les places vides parmi les dents causent dans tous les tons sifflants un désordre qu'il est impossible de dissimuler. On peut l'observer chez les enfants qui ont parlé correctement et dont la prononciation devient tout à fait vicieuse lorsqu'ils perdent les dents de lait.
Mais le célèbre physiologiste Amman va trop loin lorsqu'il suppose que l'S se forme par l'air qui est pressé dans les intervalles des dents : Si linguœ pars média leviter attollitur, ut anterior iia dentibus adaptatur, et spiritus nonnisiper dentium interstitia tenui ratio prodire queat, S inde formater. (Dissert, de ioquela.) — A cela je n'ai qu'une chose à répondre, c'est que, si Amman avait raison, celui qui n'aurait plus de dents ne pourrait plus prononcer l'S et devrait, par conséquent, renoncer à se faire entendre.
Le Z, qui n'est qu'un S dure, n'en diffère que parce que la voix l'accompagne, ce qui change le sifflement de l'S en une sorte de bourdonnement et le range par conséquent dans la classe des consonnes soufflantes et vocales en môme temps. Lorsque les organes se placent dans la position de l'S et qu'on commence par prononcer cette consonne, on n'a plus qu'à taire sonner la voix et l'on obtient le Z.
Le CH approche plus du véritable sifflement tel que l'S dans l'acceptation du C ; il diffère essentiellement de l'S, en ce que la langue prend une autre position ; car elle est appliquée au palais avec la pointe recour-
bée en haut, produisant ainsi la petite ouverture qui, pour l'S ordinaire, est formée par le milieu de la langue. (Le reste de la position est semblable à celle de cette consonne.)
Il faut remarquer ici que l'air a différents espaces à remplir : celui qui est situé devant le passage étroit du canal de la langue, et ensuite celui qu'il rencontre après ce passage. La direction que l'air prend dans cette position contribue nécessairement à rendre ce ton plus sifflant, car pour l'S il est conduit par un canal arqué, tandis qu'ici l'air doit s'obliquer pardessus un bord plus tranchant, représenté par la pointe de la langue, ce qui occasionne le sifflement tranchant, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Les défauts qu'on remarque dans la prononciation de l'S sont graves et fréquents, parce qu'elle exige une grande netteté. Si la langue n'est pas appuyée fortement au point précis où elle doit l'être, le ton devient trop ou trop peu sifflant, et ce motif seul cause une grande variété d'erreurs.
Un certain nombre de sujets avancent trop la pointe de la langue vers les dents incisives et produisent alors un son obtus qui ressemble à l'F.
D'autres appliquent le milieu de la langue contre le palais et forment un son pareil au CH.
D'autres enfin engagent la langue dans la position de FL et n'y soufflent, au lieu de la voix nécessaire pour IX, que de l'air vide de son. Ùs obtiennent ainsi une blésité, ou sorte de gazouillement, qui dénature complètement l'S et mutile le langage.
Pour remédier à ces défauts, il faut s'attacher à
obtenir, au moyen de l'imitation, le sifflement délicat et précis qui caractérise l'S, sans chercher à compléter la prononciation au moyen de la diphthongue ais qui la précède. Ce sifflement n'est point difficile à exécuter, mais à comprendre, pour celui qui n'en a point l'idée. Il doit y avoir d'innombrables et infructueux essais ; cependant, avec un peu de persévérance, on arrive infailliblement, en dix ou quinze jours, à obtenir un résultat convenable. Lorsqu'on a pris l'habitude de siffler secundum artein, il ne s'agit plus que de prononcer la diphthongue ais et de la faire suivre du sifflement, et vous avez la lettre S (aisse) bien conditionnée. Puis il faut articuler lentement des mots qui commencent par des S ou des C, ce qui est la même chose, comme savoir, cité; ensuite on articulera des substantifs qui en contiennent plusieurs, comme souci, et enfin on doublera l'S, comme dans essence, susciter, etc.
Ce défaut disparaîtra rapidement dans le chant ; si l'on veut aussi le détruire dans le langage, il faudra, plusieurs fois par jour, lire lentement et à haute voix en s'appliquant à prononcer correctement toutes les S. Peu à peu la lecture deviendra plus facile et plus naturelle, à mesure que l'élève se familiarisera avec les difficultés de cette lettre, et bientôt la prononciation ne laissera plus rien à désirer. J'ai entrepris très-souvent la guérison de ce vice de langue; j'ai réussi complètement et promptement.
L'X est une lettre composée du K et de l'S ou du G et du Z. Fixer se prononce comme fikser, examen
comme egzamen. De même, en grec, le /fti n'est pas une lettre particulière, mais un composé de plusieurs lettres : il n'y a donc pas lieu de lui donner une description spéciale. ,