APPLICATION
Un élève qui tenterait d'appliquer les préceptes de la pose du son sur les consonnes qui commencent les mots, éprouverait des difficultés probablement insurmontables. Pour tout ce qui concerne le mécanisme du chant la connaissance exacte du principe se remplace difficilement par l'observation de la nature et par le travail, lors même qu'on s'appuierait sur le secours de la plus intelligente sagacité. En fait de science, il est plus simple d'accepter la tradition des faits acquis que de recommencer soi-même la série des découvertes pour arriver à l'état actuel des connaissances.
11 est donc indispensable de revenir un instant sur nos pas et de présenter quelques considérations sur la pose du son relative à l'articulation des consonnes qui est toute autre que celle des voyelles.
Dans le chapitre V, j'ai indiqué minutieusement le travail que devait accomplir l'appareil vocal pour l'attaque, la pose, ou l'appellation du son (je donne ici ces trois termes, parce que les professeurs les emploient indifféremment et avec raison, les uns pour les autres). Mais il était implicitement entendu que cette attaque était celle du son proprement dit. Or, les voyelles n'étant que des sons sans aucun mélange d'articulation, cet enseignement leur suffisait, à une seule tion
un
i ii
L'A et subsidiairement l'O sont, rigoureusement parlant, les seules lettres susceptibles de recevoir l'application exacte du principe de la pose, et c'est en quelque sorte par elles seules que l'on chante, car les autres ne présentent que des exceptions; exceptions importantes, il est vrai, puisque dans le chant chaque voyelle doit être prononcée comme dans le langage parlé, sans égard à la soi-disant mesquinerie de YE fermé et de l'E muet.
Pour l'exécution des lettres E, I et U, la modification dans la pose du son se pratique de la manière suivante : La langue, au lieu de rester inerte et aplatie sur la mâchoire inférieure, comme pour l'A et l'O, et de laisser par conséquent un passage parfaitement libre au son, relève sa pointe et l'appuie sur les dents inférieures ainsi que sur ses parties latérales, de manière à diminuer de moitié l'espace réservé pour le passage de l'air. Le son peut alors être appelé avec autant de netteté qu'en comporte la lettre A; mais au lieu de se former immédiatement comme pour cette lettre, dans les cavités du pharynx qui s'en empare à sa sortie de la glotte, il se déverse dans la bouche et retentit contre le plancher des fosses nasales qui lui sert de table d'harmonie ; ce qui parfois, et trop souvent même, entache cette lettre d'une nuance nasonnée.
Les consonnes qui commencent les mots ont leur pose comme les sons ou voyelles; la pose des premières diffère des secondes par l'articulation qui nécessite l'emploi de la langue, des dents et des lèvres , tandis que celle des voyelles s'accomplit tout simplement par la glotte.
uigmz
C'nnol
Pour obtenir rémission normale de ces sortes de consonnes , il faut que le son , avant de se former , arrive jusqu'à l'avant-bouche, et se mette à la disposition de la langue qui ne doit point faire son travail à la légère. La consonne, avant de retentir, doit être dûment préparée et complètement élaborée, selon les principes rigoureux de son exécution; elle ne doit sortir qu'en faisant une sorte d'explosion qui donne au son toute la force nécessaire à l'attaque. Pour que cette explosion ait lieu, il faut que la consonne soit un peu retenue et comprimée avant d'être émise; il est nécessaire d'éviter soigneusement toute déperdition d'air avant son articulation, qui doit avoir tous les caractères d'une percussion. ,
Cette percussion, dont l'énergie et la netteté varient suivant les exigences de l'expression, est donc la véritable pose du son lorsqu'il s'agit d'une consonne. Mais cette pose dérivant de celle des voyelles E, I et U, et celle de ces lettres n'étant qu'une simple modification de l'appellation normale de la lettre A, et secondairement de la lettre 0, c'est, à proprement parler, la formation de la voyelle A qui sert de guide pour celle de toutes les autres lettres de l'alphabet ; lorsque l'élève a obtenu sur cette pose primordiale un succès positif, on peut être assuré que l'attaque du son relatif aux consonnes ne présentera plus d'obstacles sérieux, à moins de vices de langage qui seraient alors l'objet d'études particulières. Et il faut se rappeler que ces vices, quelque nombreux qu'ils puissent être , ne doivent jamais être considérés que comme des exceptions et traités comme tels dans les méthodes sur l'articuktion.
Lorsque j'ai lait paraitre, il y a quelques années, dans la France musicale, une partie de ce Traité sur le mécanisme de la prononciation normale des lettres de l'alphabet, un certain nombre de lecteurs m'ont insinué que je me donnais une peine inutile pour apprendre scientifiquement à chacun ce qu'il fait tout naturellement sans savoir comment il le tait.
On me jetait au nez les paroles de M. Jourdain, qui s'extasie si comiquement sur la forme allongée que prend sa bouche pour la prononciation de l'IL
Qu'avais-je à répondre à ces esprits légers, à ces intelligences frivoles qui produisent un roman de mœurs en dix volumes, reliés en veau, rien qu'en se grattant le front, qui font pousser en serre chaude un melon en deux jours et des petits pois en quatre heures?
Ces messieurs-là ne réfléchissent pas que s'ils articulent convenablement les consonnes pour lesquelles j'ai posé les règles de la prononciation exacte, une multitude d'autres individus éprouvent des embarras jusqu'à présent insurmontables pour faire entendre l'une de ces lettres. Or, c'est surtout aux personnes qui sont affligées d'un de ces vices de langage que ce travail méthodique est destiné. Il les délivrera plus ou moins facilement ( selon l'intelligence qu'elles mettront à le comprendre et à exécuter ses enseignements) des défauts de prononciation qui nuisent au chant et même à la parole. 11 ramènera l'action de la langue aux conditions normales qui remédient à tous les abus et surmontent tous les obstacles.
Mon travail sur l'alphabet, qui a nécessité des recherches sans nombre et une pratique minutieuse,
offrira, je l'espère, quelque intérêt aux hommes sérieux qui veulent bien prendre la peine de méditer sur un enseignement de quelque nature qu'il soit, et de relire une seconde fois ce qu'ils ne comprennent pas à première vue (1). C'est à ceux-là seuls que j'adresse mes doctrines, et je croirai à peine nécessaire de leur faire remarquer que cette étude sur les consonnes n'est qu'un résumé succinct de volumineuses dissertations parmi lesquelles il me suffira de citer les suivantes , afin de prouver aux hommes d'aujourd'hui que les savants qui ont illustré les époques précédentes ne dédaignaient point les matières qui viennent de nous occuper :
Scaliger. De causis linguœ.
Amman. Dissertatio de loquela. .
Denis d'Halicarnasse. De compositione verborum.
Zobel, Pensées sur les différentes opinions de F origine de la langue. Francfort, 1773.
Monboddo. De l'origine et du progrès du langage. Riga, 1785,
Helmout. Description de l'alphabet hébreu. Salzbach, 1657.
Court de Gébeun. Le monde primitif analysé et cornparé avec le monde moderne, ou Origine du langage et de l'écriture. Paris, 1775.
Adelino. Dictionnaire critique.
(1) Les suffrages que l'Académie nationale des Beaux-Arts a bien voulu accorder à mon ouvrage, ont réalisé ces espérances, en mentionnant particulièrement et de la manière la plus honorable mon Traité du mécanisme de la prononciation.
Kempelen. Du mécanisme de la parole. Vienne, 4775. De Brosses. Traité de la formation mécanique des langues.
Herder. Traité de t origine de la langue. Berlin, 1789. — Idées pour servir à l'histoire de l'humanité. Leipsick, 1784.
Je devrais peut-être ajouter ici vingt autres physiologistes, tant anciens que contemporains, qui m'ont aidé de leurs lumières, et je les mentionnerais volontiers, si je ne m'exposais ainsi à perdre le seul mérite de mes longs travaux , qui consiste à peu près tout entier, comme je l'ai dit dans mon introduction, dans l'assemblage et dans l'analyse raisonnée des doctrines dont les sources respectables croupissent depuis deux siècles dans la poussière des bibliothèques. Mais le cortège qui précède semblera sans doute assez imposant pour qu'il me soit permis de supposer maintenant que mon travail sur les consonnes ne paraîtra plus à mes gais confrères de l'enseignement vocal une plaisanterie en dehors de mes Théories complètes du Chant.