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ACCENTUATION

Do même que les divers accents de l'E lui donnent un aspect différent, Faccentuation prête au chant une variété d'expression qui se divise en catégories principales et se subdivise ensuite à l'infini. Seulement cette profusion de qualités diverses dans le son s'applique non-seulement à l'E, mais à chaque voyelle et, subsidiairement, aux diphthongues.

On comprendra la difficulté qu'éprouve le théoricien pour expliquer avec l'aide de la plume des effets qui consistent positivement dans le son. — Mais ce que la science ne peut aborder directement, elle l'atteint par l'analogie et par les inductions. Je n'ai besoin, pour faire arriver ma pensée à mes lecteurs, que d'une attention un peu plus soutenue de leur part.

On peut dire que l'expression tient au mécanisme, et conséquemment à la forme, par l'articulation qui est une affaire toute matérielle ; elle n'arrive à nuancer que par le secours du son, c'estrà-dire de l'accentuation. Donc, l'accentuation est presqu'à elle seule la couleur du chant.

La voix ou voyelle est susceptible d'une dégradation de nuances qui n'a point de bornes. Prenez pour exemple l'interjection ahf et voyez combien elle est susceptible de peindre des sentiments divers : d'une part, la douleur physique, le désespoir, le chagrin, le regret, l'impatience, etc.; de l'autre, le soulagement, la satisfaction, le plaisir, le bonheur, la volupté, l'ivresse de la joie, toutes choses qui ne sont point synonymes, ni pour le premier sens, ni pour le second. Eh bien! dans

chacune de ces acceptions, l'interjection ah! prendra une accentuation différente et parfaitement distincte.

J'invite le lecteur à examiner attentivement les sonorités diverses de cette particule avant de s'engager avec moi dans la considération des moyens propres à obtenir cette opulente variété de qualités dans le son.

Maintenant, allons un peu plus loin, et voyons la gamme que parcourent les intonations ordinaires du langage, qui a son chant, irrégulier sans doute, mais presque aussi distinct qu'une mélodie notée. Les mêmes paroles, accentuées d'une manière différente, présentent à chaque instant des sens opposés. Ce qui n'est dans une certaine tonalité d'expression qu'une assertion ordinaire, devient, en montant de plusieurs degrés, une interrogation bien conditionnée. Telles paroles qui, dans leur sens primitif, sont des termes de bienveillance, peuvent se transformer, par un véritable renversement d'harmonie, en menaces ou en injures. A tout moment, la manière dont on parle laisse l'interlocuteur indécis sur le sens de la pensée, ou elle l'altère évidemment, bien que la phrase ne présente par elle-même aucun doute possible. Tout cela est de l'accentuation.

Si elle est d'une aussi grande ressource dans le langage, on conçoit sans peine que son intérêt doit se décupler dans le chant. La diversité de ses effets fournirait des myriades d'exemples; mais je fais à mes lecteurs la justice de croire qu'ils apprécient maintenant tout aussi bien que moi le parti qu'on peut tirer de ce puissant mobile.

Il me reste à définir les moyens de le mettre enjeu, et ici je ne suis pas tout à fait aussi sur de me l'aire bien comprendre.

J'ai dit précédemment qu'un de mes confrères en physiologie comptait plusieurs espèces de timbres dans la voix, au lieu de voir, comme moi, plusieurs qualités dans le timbre. Ces distinctions sont des arguties d'école ; mais j'admets un moment le système de mon confrère pour abréger la marche des explications.

Voulez-vous donner à l'interjection ah! l'aspect de la joie? Placez-la dans le timbre clair; plus cette clarté sera superlative, et plus la joie sera délirante. Voulezvous, au contraire, donner à cett^ interjection l'expression du regret ou de la commisération? mettez-la dans le timbre sombre. Si vous en épaississez les ténèbres r ou, pour parler comme le confrère, si vous adoptez un timbre plus sombre encore, vous arriverez au chagrin, puis à la douleur. Il ne vous sera pas plus difficile d'obtenir la désolation et même le désespoir.

Mais comment parvient-on à trouver les nuances du timbre ou le timbre des nuances? Cette question parait bien ardue ; elle est toute simple. — C'est par la formation du son.

Le son clair, comme je l'ai dit dans le chapitre V, doit ses qualités à la configuration, et au travail de la glotte. A mesure que la tension des cordes vocales devient moins vigoureuse, le retentissement du son dans le pharynx, puis la bouche elle-même participent davantage .alors à la formation du son. Et, enfin, lorsque ce son arrive jusqu'à l'attendrissement voisin

des pleurs, il est plact» sur l'avant-bouche, à l'extrémité de la voûte palatine, et les lèvres elles-mêmes, en se portant en avant pour augmenter la longueur de la cavité buccale, concourent à le produire.

Avec un peu d'adresse, d'observation et d'habitude on obtient facilement, par ce dernier moyen, un son qui semble se voiler de larmes et qui s'empreint d'une douleur navrante. Si en même temps vous oppressez la respiration, de telle sorte qu'elle ne traverse plus les fosses nasales, vous arrivez si près des larmes ellesmêmes, que les paupières se gonflent, et que le vaisseau lacrymal comprimé par ces mouvements est prêt à fonctionner. Il fonctionnerait même si vous n'y preniez garde.

Nous parlons des effets principaux ; ce sont les plus tranchés et par conséquent les plus faciles à obtenir. Les nuances de la comédie sont plus délicates, on éprouve plus d'obstacles à les comprendre et à les saisir. Ces trésors-là sont lettres closes pour la théorie. Mais c'est assez pour le succès de mes explications d'arriver à démontrer les moyens d'obtenir les effets principaux ; d'autant mieux que si je voulais analyser toutes les nuances de l'accentuation, mon livre n'y suffirait pas.

Un dernier exemple achèvera cette leçon que je ne saurais trop recommander à l'intérêt de mes lecteurs.

Prenons l'entrée de Maomeiio secondo après le saccage de Corinthe. Le conquérant, ivre de carnage et enflammé par l'action de la bataille , s'arrête et se tourne vers ses soldats.

— Sorgete! leur dit- il deux fois, en plaçant un formidable point d'orgue sur la répétition de ce mot.

Si vous émettez cette parole en l'attaquant franchement sur le timbre clair, vous produisez un son énergique, bien sonore et bien plein , mais qui n'a qu'une signification parfaitement débonnaire, et qui forme un contre-sens flagrant avec la situation. Si, au contraire, Maometlo fronce ses épais sourcils ; s'il pose le son sur le timbre sombre et fortement serré, en saccadant ensuite à l'italienne le trait de son point d'orgue, il peut alors brandir le large sabre qu'il tient à la main ; sa voix est parfaitement en rapport avec sa barbe hérissée de fureur et d'orgueil d'une victoire sanglante; il est en scène, et c'est à l'accentuation seule qu'il le doit, du moins pour ce qui concerne la voix, car les consonnes du mot sorgete n'ont aucun moyen d'expression par elles-mêmes.

Il y aurait beaucoup à dire sur l'accentuation qui offre au chant des ressources incalculables; mais je dois me borner ici aux généralités; j'en ai dit assez, sinon pour instruire complètement mes lecteurs, du moins pour ouvrir leurs idées sur la richesse de cette filière qu'un maître habile peut exploiter au profit de l'enseignement.

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