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STYLE

On parle beaucoup du style en musique, et, en eflet, le style est l'une des premières qualités de l'exécution. C'est celle qui résume toutes les autres.

Les professeurs le définissent ordinairement par le mot « je ne sais quoi , » qui, en France, exprime tout ce que l'ignorance ou l'inintelligence ne peuvent dépeindre. Mais la science, en général, et en particulier la physiologie ne connaissent pas de a je ne sais quoi. »

Le style, en littérature, est la manière d'écrire propre à chaque individu, le mode et le tour qu'il emploie pour rendre sa pensée; il est son individualité littéraire, en un mot. 11 est vrai que dans ce sens le style comporte l'idée, non-seulement de l'arrangement, de la combinaison des mots, mais de l'invention qui n'existe pas ou qui n'existe que dans des conditions restreintes pour le chanteur, dont la mission est d'interpréter la création d'un autre. Cependant cette signification n'est point détournée de son sens lorsqu'il s'agit d'une exécution musicale.

Chaque chanteur a des données qui lui sont particulières, une manière et des habitudes qui lui sont propres , et qui forment son individualité. Chez les exécutants qui s'appliquent à copier servilement le modèle ou les modèles qu'ils ont adoptés, le style s'efface jusqu'à un certain point ; et cependant il conserve toujours une certaine originalité, bonne ou mauvaise, qui lui donne un caractère quelconque. Chez les artistes créateurs le style est au chant ce que le coloris est à la peinture , car dans cet art le dessin et le modelé sont le mécanisme.

Dans un chanteur de premier ordre toutes les difficultés matérielles et morales de l'art disparaissent et ne comptent plus pour rien. Il ne s'agit plus de sentiment rhythmique, d'intonations, de flexibilité organique, de savantes poses du son, de sa couleur, d'expression et d'accentuation. Le chant n'est plus de la musique mathématiquement notée, mais de la déclamation ; une déclamation dont l'air a été indiqué par une autre pensée, mais dont l'exécution devient une

seconde création qui la rend parfois méconnaissable au compositeur lui-même.

Comment le chanteur parvient-il à donner ainsi à la musique dont il est l'interprète un caractère qui lui est particulier à lui-même? c'est simplement par le nuancé de son exécution. C'est dans la nuance du son qu'est la perfection. Pour la trouver, il faut le génie inspirateur, il faut la sensibilité d'une âme d'élite, et il est donné à peu d'artistes exceptionnels d'atteindre aux sommités de ce Corinthe musical. Mais avant de planer à cette élévation où l'admiration de la foule suit à peine ces demi-dieux du chant , il a fallu qu'ils accomplissent les conditions premières qui caractérisent la correction du style, et l'on comprend que c'est là seulement ce qui doit fixer notre attention : car je n'ai pas la prétention ridicule de poser des règles au génie, qui ne procède que de lui-même.

La correction du style consiste dans l'observation complète, facile et intelligente de tous les principes mécaniques du/;hant, dans une prononciation irréprochable, dans l'émission vraie et naturelle des syllabes qui forment les mots, par conséquent dans leur expression normale; dans une accentuation sincère, chaleureuse, quelquefois passionnée et seulement suffisante; dans un phrasement bien raisonné, c'est-à-dire dans la conduite sage et adroite de chaque période ; dans la lumière qu'on sait répandre sur un mot à etFet ; dans les ménagements dont on enveloppe prudemment ceux qui ne signifient rien par eux-mêmes, ou qui pourraient éveiller une attention périlleuse ; dans la langueur qu'on donne à la tendresse; dans l'enthou-

siasme qu'on prête à la passion; dans la brûlante exaltation qui peint la colère , le désespoir ou l'indignation... Tout cela est beaucoup plus que du « je ne sais quoi » ; c'est la science unie à la nature dans un hyménée qui les divinise l'un et l'autre.

Les ressources de la voix ne suffisent pas, il est vrai, pour ces grands résultats dont le théâtre seul peut offrir le magnifique assemblage. L'art de la musique vient en aide à celui du chant et le complète. Mais la plus grande part, la part du lion , revient toujours à la vocale.

Les seuls grands modèles contemporains que j'aie eus devant les yeux en écrivant les lignes qui précèdent sont Duprez, Ponchard et Roger, les princes du chant français, et le premier parmi eux, Duprez, qui, de tous les artistes présents et passés, est celui qui a porté le plus haut la science de l'expression et le style , c'est-à-dire la netteté magistrale et parfaite de l'articulation, ainsi que la richesse de la nuance. Ponchard est un miracle de correction, de pureté et de sagesse. Roger est la tendresse en personne ; son école est celle du sensualisme : c'est peut-être la plus heureuse des trois ; car elle s'appuie sur des données naturelles qu'Elleviou seul avait révélées à une autre époque : la beauté des formes et le charme de la voix.

Je n'en dirai pas davantage sur le style ; car ici le dogme s'incline devant l'exemple, et la plus éloquente des pages ne vaudra jamais l'audition d'une phrase exécutée par ces admirables artistes. Il me suffisait de définir le mot et d'indiquer l'essence de la chose ; mais les leçons de style ne se prennent pas dans les livres.

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