PÉPINIÈRES MUSICALES
Examinons la situation de Part sous le rapport de la partie vocale; comparons ce qui existe aujourd'hui avec ce qui était naguère , avec ce qui fut autrefois, et, malgré la supériorité relative de deux ou trois talents hors ligne, malgré les progrès incontestables de la partie chorale dans nos deux théâtres nationaux, nous serons frappés de la décadence du chant dans l'ensemble général et dans les détails de l'art.
La vocale possédait en France deux grandes écoles nationales où venaient s'instruire et se perfectionner les maîtres aussi bien que les élèves, où le génie s'inspirait d'une noble émulation, où régnait enfin la vraie science du chant sous ses divers aspects : la grâce, l'énergie la majesté.
Ces écoles étaient, d'une part, la chapelle-musique du souverain ainsi que les maîtrises de province où s'exécutait la musique sacrée avec une supériorité d'ensemble, de conviction et de verve dont on n'a plus aucune idée aujourd'hui; et, d'une autre part, les théâtres ou les compositeurs d'alors, peu jaloux de
suivre les errements d'une mode éphémère, travaillaient consciencieusement à faire de bons et solides chefs-d'œuvre, d'après l'observation des règles immuables posées par la nature.
La suppression des maîtrises a été le premier coup porté à la vocale ; coup terrible qui avait ébranlé les fondements de l'édifice , et qui devait tôt ou tard entraîner sa ruine. En effet, les maîtrises, instituées et soutenues à grands frais dans chacune de nos cathédrales, étaient autant de conservatoires d'où sortaient, comme d'un foyer de science et de lumière, les génies qui venaient éclairer le monde, puis les talents d'exécution, dignes interprètes de leurs œuvres colossales ; car, dans ces écoles partielles, les élèves choisis parmi les enfants qui annonçaient dans chaque pays les plus heureuses dispositions, recevaient d'excellentes leçons de vocalise et de composition.
C'était dans ces nombreuses et fécondes pépinières que se recrutaient les grands établissements de musique de la capitale, choissant à leur gré dans de riches écrins le diamant et la perle qui manquaient à leur couronne.
11 ne faut pas se dissimuler que l'art à perdu en éclat et en grandeur tout ce que la liberté des peuples a gagné en droits et en principes. L'Église catholique imposait aux masses par la pompe dont elle entourait ses cérémonies, par le luxe monumental de ses temples ; et l'art, son plus puissant auxiliaire, trouvait à son tour dans le clergé de France un appui que la peinture, la statuaire et l'architecture regretteront longtemps encore aussi bien que la musique.
Les maîtrises, écrasées sous les pas du géant qui fait le tour du monde ne se relèveront jamais, et comme Fart n'a ni tribune populaire pour expliquer chaque jour ses nécessités, ni champions pour soutenir sa cause dans le champ-clos de la politique, il résulte de cette faiblesse et de ce silence qu'aucun effort n'a été fait par le pays, c'est-à-dire par le gouvernement, pour remédier à la destruction si regrettable de trente à quarante séminaires de vocale.
La chapelle -musique au moins restait debout au milieu de ces ruines de l'art. L'oratorio, banni des églises, s'était réfugié dans la demeure royale ; toutes ces flammes éparses brûlaient sur un seul autel; mais leur feu, quoique réduit aux proportions de l'unité, n'en avait pas moins ce caractère sacré qu'aucune imitation ne saurait lui donner ailleurs que dans un temple consacré.
Une fois ce dernier sanctuaire fermé, la musique religieuse a été perdue en France, les éléments en ont été dispersés et ne se réuniraient pas sans de grandes difficultés. C'est désormais un fait accompli : le genre sacré, le premier type musical, est effacé, ou du moins il ne brillera plus que dans les bibliothèques des savants qui lui conserveront un culte éternel ; car il ne faut pas croire qu'il suffise à l'exercice de la musique sacrée d'une exécution pratiquée de loin en loin, toujours incomplète, soit par le nombre des exécutants, soit par celui des parties de chant , soit par le défaut d'ensemble que donnent l'habitude et im travail assidu en commun.
Et cette portion si considérable, si précieuse de nos
richesses artistiques et nationales, s'est anéantie sans qu'une seule voix, si ce n'est la mienne, se fit entendre pour gémir publiquement sur la ruine de l'art (1) ; suite logique et prévue de la suppression des maîtrises, et seconde cause immédiate de la destruction du chant.
Aujourd'hui, la vocale n'a plus d'autre ressource que les théâtres, qui n'en font un certain cas qu'autant qu'elle est considérée sous l'aspect du solo ; car, quelle que soit la supériorité des masses chantantes dans nos deux théâtres, il est certain qu'elle n'exerce aucune influence sur la recette, qui est la boussole des administrations. Pourvu que les solistes soient à peu près convenables, c'est tout ce qu'il faut au public, aux compositeurs et par conséquent aux directeurs.
Or, voilà justement où est la source du mal : c'est que plus les masses seront négligées par l'opinion, plus les individualités d'un ordre élevé seront difficiles à trouver.
Les amis éclairés de l'art, les bons amateurs, les vrais artistes reconnaissent que le personnel des théâtres lyriques laisse beaucoup à désirer ; le présent les * effraie et l'avenir ne les rassure guère ; ils cherchent vainement les héritiers présomptifs des deux ou trois talents qui brillent aujourd'hui sur nos premières scènes ; ils se demandent où se cachent les Martin, les Lays, les Ponchard, les Duprez, les Levasseur et les Damoreau de l'époque future.
Eh ! mon Dieu I ces voix-là existent, et elles ne se
(1) Voir, dans ma Physiologie du Chant, le chapitre intitulé : De la musique religieuse.
cachent pas ; mais elles scintillent à la place que le hasard ou la Providence leur ont assignée, comme les fleurs d'une vaste prairie. Chacune d'elles végète à l'ombre des grandes herbes qui la protègent et qui parfois l'étouffent , mais elles ne sauraient se former d'elles-mêmes en bouquets, ni en parterres. Il faut que le jardinier ou le fleuriste les cherchent avec soin pour en tirer ensuite le parti convenable.
Supposons que des écoles publiques de chant soient instituées sur les bases que j'ai posées précédemment et qu'elles soient parfaitement aptes à former des chanteurs, dans la spécialité normale des voix que leur a départies la nature, il restera toujours une difficulté de laquelle on ne se préoccupe guère aujourd'hui, et qui est cependant de quelque importance : c'est celle de trouver des voix susceptibles de recevoir l'éducation dont il s'agit.
Me voici tout prêt à revenir à l'excellent principe du Cuisinier français, à l'endroit du civet. J'ai dit, en raisonnant sur une thèse particulière, que pour faire un bon contralto, il était absolument indispensable de prendre un contralto. Maintenant j'étends le principe aux généralités et je dis que pour faire des chanteurs remarquables et brillants, il faut chercher avant tout d'excellents organes naturels et n'appliquer les trésors de la science qu'à des organisations capables de les faire fructifier.
Dans l'état actuel des choses, notre Conservatoire de musique joue un rôle purement passif ; il se borne à recevoir les sujets qui se présentent lorsqu'ils sont admissibles, relativement parlant. Ce n'est point là le
rôle qui convient à un établissement national ; il ne s'agit point de choisir entre dix ou vingt candidats que le hasard lui jette chaque année ; c est dans la France entière que ce choix devrait être fait... Ceci n'est point une utopie, c'est tout simplement une grande amélioration qu'il serait facile d'obtenir, et dont les moyens pourront être appréciés sans qu'il m'en coûte ici de grands développements pour les mettre en lumière.
Il est des vérités qui se rangent si naturellement dans la catégorie des axiômes, qu'il est inutile et presque ridicule d'en entreprendre la démonstration. En disant que le Conservatoire ne peut s'accommoder, dans l'intérêt de l'art, du rôle passif que les règlements actuels lui assignent relativement à l'admission de ses élèves, j'ai posé un principe incontestable et dont il est facile de saisir toutes les conséquences.
Cet établissement reçoit chaque année un certain nombre de candidats, élus consciencieusement, cela va sans dire , et sans qu'aucune influence les protège, parmi ceux qui veulent bien se présenter. Le choix est toujours bon, dans ce sens qu'on prend réellement des sujets qui indiquent les meilleures dispositions; et dans l'état actuel des choses, ce n'est véritablement pas la faute du jury d'examen si ces sujets d'élite sont de médiocres élèves, destinés à devenir de tristes chanteurs.
Ce même jury trouverait, j'en suis sûr, très-étonnant qu'un cultivateur eût la prétention de moissonner un champ qui n'aurait pas été préalablement ensemencé ou qu'il voulût récolter du froment dans
un terrain semé de seigle. Car un fait constant est qu'il faut semer pour recueillir : a Arrive que plante, » dit la sagesse des nations. C'est un adage qui s'applique, non-seulement à l'agronomie, mais à Fart du chant.
Ayez de bons élèves, munis d'organes naturels et de dispositions convenables, sous le rapport de la musicalité, et vous aurez d'excellents chanteurs, et vous en aurez en telle quantité que les appointements fabuleux (j'allais dire scandaleux) des premiers ténors et des prime donne baisseront des trois quarts, ce qui pourra permettre aux directeurs des théâtres lyriques de faire quelques bénéfices sur leurs exploitations, aujourd'hui mineuses, pour ne pas dire ruinées.
Mais, pour avoir de bons élèves, ne vous contentez pas d'admettre ceux qui se présentent, en formant des vœux stériles pour qu'il s'en présente de convenables. Cherchez-les où ils se trouvent; allez entendre ces rossignols sauvages dans les solitudes qu'ils charment de leurs voix mélodieuses, sans s'inquiéter s'ils les charment et si on les écoute. Quand vous les aurez trouvés (si vous les trouvez, car tout le monde, même les professeurs de violon ou de piano, ne se connaît point aux données naturelles et abruptes de la voix), n'attendez pas qu'ils se présentent à vous pour solliciter leur admission dans une école dont ils n'ont jamais entendu parler. Oubliez, si faire se peut, votre morgue administrative, et faites les premières avances ; car ce chanteur en herbe, qui a la fortune d'un Roger ou d'un Levasseur dans le gosier, comme Bernadotte et Murât avaient des couronnes royales dans leurs gibernes, ce
chanteur-là n'a pas besoin de vous pour vivre; il a une enclume ou des ciseaux qui répondent de son avenir. Mais c'est vous qui avez besoin de lui. Employez, pour le décider à quitter son état, les séductions d'une langue dorée ; faites briller à ses yeux les espérances que vous concevez de lui pour l'art ; montrez-lui pour le présent les avantages d'une profession honorable, la fortune en perspective, et la gloire qui peut couronner tout cela. Faites monter à sa téte les douces fumées d'une ambition d'artiste; enivrez-le de ses succès futurs; et si vous l'attachez à votre char, si vous faites seulement quatre ou cinq conquêtes comme celle-là dans votre campagne, vous aurez rendu à l'art un service immense, vous aurez bien mérité de votre pays, vous aurez gagné légitimement les appointements et les frais de tournée qu'un gouvernement libéral, dans la belle acception du mot, vous aura octroyés.
Des appointements et des frais de tournée!
Qu'ai-je dit? Grever le budget des contribuables d'une vingtaine de mille francs, dont le résultat immanquable serait de rendre au chant national l'éclat qu'il a perdu, aux théâtres les matériaux qui commencent à leur manquer partout, à l'art enfin des interprètes dignes des chefs-d'œuvre qui pourraient survenir et
qu'ils pourraient inspirer Créer deux ou trois
emplois pour deux ou trois hommes de conscience et de talent, qui deviendraient les soutiens et l'espérance de notre vocale presque éteinte I Que diraient de mon outrecuidance les économistes des sueurs du peuple, qui ne remue pas la terre pour qu'on fasse des trilles
et des grupetti, qui ne satisfait pas si péniblement aux exigences du collecteur et de l'octroi, pour entretenir à grands frais des chanteurs médiocres dans nos théâtres nationaux ?
Une vingtaine de mille francs, malheureux ! Ai-je bien pu demander un pareil sacrifice au pays qui subventionne si largement deux ou trois inspecteurs des haras, dans le but , fort louable du reste , d'améliorer les races précieuses de nos chevaux de luxe?
Ayons de bons chevaux , messieurs ; songeons à la remonte de l'honorable Jockey-Club; attelons de fringants coursiers aux voitures des deux aristocraties, donnons des juments pur-sang aux élégantes amazones du bois de Boulogne, de jolis poneys à notre livrée, de bons attelages à nos diligences (tant qu'il y aura des diligences). Personne ne fait plus que moi des vœux pour l'accroissement bien dirigé du luxe qui fait vivre les petits aux dépens du superflu des grands, et pour l'amélioration du commerce dans ses moyens les plus immédiats. Mais si nous avons les meilleures raisons du monde pour soigner nos chevaux et pour voter, à cet effet, d'utiles dépenses dans nos budgets annuels, pourquoi messieurs de la Législature ne laisseraient-ils pas tomber un regard sur nos pauvres établissements de chant? Pourquoi ne daigneraient-ils pas accorder à l'art, qui est l'une des gloires de la France, les éléments indispensables de prospérité qu'ils ne refusent pas à l'estimable race chevaline ?
Et d'aiDeurs , si nous arrivons à parler d'argent , si nous raisonnons parcimonie , je ne sais si mes misé-
râbles vingt mille francs ne seraient pas un excellent moyen d'économiser plus tard les deniers de l'État ; car si les subventions de nos théâtres sont et doivent être généreusement distribuées , c'est en considération de Fétatde gêne où languissent la plupart du temps les directions. Or pourquoi, je vous le demande, ces directions languissent-elles? C'est parce que l'Opéra n'a pas une cantatrice qui puisse faire le pendant si nécessaire de Roger; c'est parce que l'Opéra-Gomique n'a pas le moindre petit Roger qui puisse chanter un duo avec madame Ugalde ; c'est parce que ces deux théâtres ne font de l'argent (quand ils en font) que de deux jours l'un, attendu que s'ils ont pour les jours de jubilation la riche étoffe d'un succès, le lendemain vous n'en voyez que la doublure.
Élevez vos sauvages rossignols... Je me trompe , ou du moins je vais trop vite. Allez chercher des voix naturelles (elles pullulent en France); donnez-leur l'éducation spéciale dont j'ai parlé et que je persiste à croire la plus efficace, malgré les réclamations de tous les maîtres de chant de la capitale ; donnez aux classes du Conservatoire de bons élèves, qui, trois ou quatre ans plus tard, seront d'excellents chanteurs , et vous pourrez diminuer le chiffre des subventions théâtrales, sans aucun danger pour la caisse des directions , qui n'auront plus alors d'autres besoins que celui de ne pas être protégées.
Je reviens aux fonctions de deux ou trois commisvoyageurs de l'art ou inspecteurs généraux du chant en France ( le titre ne fait pas grand chose à l'affaire ), et je vais au devant des objections. Je ne me dissimule
pas qu'on peut en élever de sérieuses sur les moyens qu'auraient ces fonctionnaires de s'acquitter avec succès de leur importante mission ; sans parler de la possibilité qu'il y aurait de voir ces emplois d'une spécialité si délicate confiés à des professeurs de clarinette , à des compositeurs sans ouvrage , ou à des agents de change ruinés, mais honnêtes ; car il faut bien faire la part des influences et des recommandations qui tyrannisent le pouvoir le mieux intentionné.
Je suppose que nous ayons trois inspecteurs du chant qui, chaque année sillonneraient la France dans tous les sens et qui porteraient leurs investigations dans les moindres bourgades, — c'est beaucoup, mais hélas I ce n'est pas assez. Mes trois voyageurs ne peuvent s'adresser dans chaque localité qu'à un certain nombre d'hommes compétents ; et ces vrais amis de l'art, qu'on appelle en province les frères en Apollon, ne peuvent donner que des renseignements , utiles il est vrai, mais incertains ; car leur intérêt personnel n'est point attaché à la découverte des meilleures voix naturelles de l'endroit.
Admettez au contraire qu'un de ces inspecteurs, en arrivant dans une ville, trouve une bonne école publique et gratuite de chant, dirigée par un maître payé, soit par le département, soit par la cité ; soyez sur que cette école contiendra les meilleures voix du pays, notre fonctionnaire y trouvera ses éléments tout prêts; il choisira parmi cent ou deux cents sujets plus ou moins convenables deux ou trois organes qu'il classera dans ses souvenirs, en suivant le même système que les inspecteurs de l'École polytechnique. Si chacune des
grandes villes avait une institution semblable, on pourrait les considérer comme autant de succursales de notre grand établissement de chant qui s'alimenterait alors de sujets précieux, choisis parmi ces élèves d'élite d'une centaine d'écoles communales.
Mais comment fonder cette centaine de pépinières qui formeraient ainsi la base de l'art en France , et remplaceraient avec succès les maîtrises, dont l'art déplore la perte ? Gomment obtenir des conseils généraux ou municipaux des allocations , telles minimes qu'elles soient, en faveur d'un établissement qui serait taxé de frivolité par les fortes têtes, par les graves penseurs de l'endroit ? Gomment engager l'administration supérieure à concourir selon ses moyens, tant par des secours pécuniaires, que par son influence, à organiser des institutions dont le résultat serait si utile aux arts , si favorable aux progrès de la morale publique ?
11 faudrait lui démontrer l'immense intérêt qui s'attache à la vulgarisation de la musique; il faudrait reproduire toute l'argumentation dont j'ai rempli, dans vingt circonstances, les colonnes des journaux spéciaux, et nous écarter ainsi d'un sujet qui n'est que trop loin d'avoir reçu tous les développements que comportait ma pensée (1).
L'établissement de ces écoles est le rêve de ma vie ; car, il faut bien que j'en convienne, mon but en demandant des inspecteurs de chant était d'en venir à nos conservatoires communaux ; mais leur organisa-
(1) Voir, dans la Physiologie du Chant, le chapitre intitulé : De la vulgarisation de la musique.
tion est une affaire d'administration et de détail qu'il faudrait suivre sur un autre terrain.
11 me suffisait d'établir dans ce chapitre la nécessité d'obtenir avant tout de bons élèves, afin de leur appliquer avec fruit les bienfaits de l'admirable institution qu'on prodigue aujourd'hui à de médiocres écoliers et qui cependant, je le répète, ne sera parfaite qu'autant qu'elle sera offerte spécialement à chaque spécialité organique.