RESPIRATION
Nous avons vu, dans le chapitre qui traite du mécanisme vocal, l'importance de la respiration appliquée au chant. Nous allons l'envisager maintenant sous les rapports purement hygiéniques, et nous nous convaincrons qu'un chanteur, imposant à ses poumons une dépense beaucoup plus considérable et en môme temps plus salutaire que les autres hommes ne le font, a besoin d'une réparation plus abondante et surtout plus énergique.
Examinons d'abord les effets de la respiration, dont j'ai posé les principes dans mon chapitre premier, sous les considérations anatomiques. 11 n'est pas nécessaire de faire remarquer que cette fonction, qui se compose d'un double travail, l'inspiration et l'expiration, est la principale source de l'existence. Respirer, c'est vivre-; ces mots sont synonymes, non-seulement dans la science, mais dans le langage si positif de la loi. En droit, l'enfant dont les poumons n'ont pas été traversés par l'air n'est point un individu; ce n'est qu'un fœtus, un simple organe qui s'est détaché du sein de la mère.
En respirant, les poumons (dont j'ai donné à la page 1 0 une description suffisante au point de vue de mes théories) absorbent une matière gazeuse qu'on nomme l'oxygène. Les vésicules pulmonaires transmettent cette matière à la circulation qui s'en empare. Mais il n'est pas exact de dire, avec quelques physiologistes, que la respiration produit la combustion de l'oxygène ; celui-ci sature l'organisme, il se fixe sur le carbone et l'hydrogène qu'il y trouve, et il opère le phénomène de la coloration du sang ; puis il est expulsé par l'expiration sous la forme d'une combinaison hydrogénée : acide carbonique et eau.
Un homme dans la force de l'âge absorbe un kilogramme d'oxygène par jour. On voit qu'en raison de l'extrême légèreté spécifique de la matière cette quantité est énorme. Comme à la fin de la journée le poids de chaque individu n'a pas augmenté d'une manière appréciable, il y a équilibre évident entre l'oxygène absorbé et le carbone expulsé.
£et équilibre a lieu par l'alimentation qui rend ou
doit rendre à l'organisme la même quantité de carbone et d'hydrogène que l'expiration lui soustrait.
Donc il est indispensable que les aliments, par leur nature et leur quantité, soient en proportion exacte avec l'abondance et l'activité de la respiration, qui varient selon les individus. Ainsi l'enfant mange plus qu'un vieillard, parce que les organes respiratoires fonctionnent plus activement chez le premier que chez le second. L'oiseau, par un motif semblable, éprouve le besoin presque continuel de l'alimentation, et il ne peut supporter la faim sans mourir promptement ; tandis qu'au contraire le reptile, dont la respiration est extrêmement lente, peut vivre très -longtemps sans prendre de nourriture.
Etablissons ici comme principe que la quantité d'oxygène absorbée varie selon le nombre et l'importance des respirations.
Or, chez le chanteur, la suraction du poumon tend à introduire dans l'organisme une grande masse d'oxygène, et la conséquence de ce phénomène, comme nous venons de le voir, est de soustraire au sang une quantité proportionnelle d'hydrogène et de carbone.
Si l'alimentation est insuffisante, le sujet souffre et l'épuisement survient. Si elle est excessive, c'est-à-dire si elle fournit à l'organisme plus de carbone que la dépense d'oxygène produite par les fonctions des poumons n'en demande, le carbone s'accumule dans le sang et amène des embarras dont le siège se manifeste dans le foie. Donc celui qui mange beaucoup et respire peu s'expose à la maladie des obstructions.
L'exercice que l'on conseille pour remédier à cet
abus, ou pour le prévenir, apporte de bons résultats à l'économie animale ; mais il ne faut pas croire que ces résultats sont en raison de la fatigue qu'ils produisent dans les muscles des membres inférieurs, quoique le mouvement qui leur est imprimé soit réellement salutaire ; c'est particulièrement à cause de l'activité donnée au poumon que l'exercice est utile et indispensable.
La respiration dans le chant devant comporter une ampleur bien plus considérable que la voix n'en exige pour la parole, il en résulte trois conséquences : 1° les poumons acquièrent par l'exercice intelligent et méthodique du chant, la faculté de contenir plus longtemps de plus grandes masses d'air ; 2° cette augmentation de vigueur et d'activité dans la respiration produit peu à peu un accroissement réel dans l'organe qui devient moins accessible aux maladies dont il est sans cesse menacé, et la cavité thoracique se développe proportionnellement ; 3° les poumons offrant un passage plus libre au sang qui les traverse pour arriver au cœur, impriment à la circulation un mouvement plus énergique et plus régulier.
Il n'est pas strictement nécessaire pour les besoins de l'hématose (i) que l'air pénètre toutes les parties du poumon, dans l'état ordinaire. Chaque respiration pourrait lui donner en moyenne cent cinquante pouces cubes d'air , tandis qu'il n'en contient guère qu'une vingtaine dans son habitude normale. Cette habitude , loin d'être salutaire à l'organe produirait au contraire son appauvrissement , si l'on n'en stimulait l'activité
(1) L'hématose est la substitution de l'oxygène à l'acide carbonique contenu dans le sang veineux.
par l'exercice, comme je viens de le dire plus haut. Le chanteur se trouve donc, sous le rapport de la santé , dans les meilleures conditions possibles , et le chant, loin de produire la phthisie dans certains cas , suivant les croyances vulgaires , tendrait plutôt à la prévenir et môme à la guérir lorsque les premiers symptômes se présentent (1). Mais on comprend que ces bénéfices du travail vocal ne s'appliquent qu'aux études systématiquement et sûrement dirigées. Les autres, au contraire, peuvent amener de graves désordres dans tout l'organisme.
Il va sans dire que l'habitude des grandes respirations doit s'établir peu à peu, avec prudence et discrétion. Le poumon , auquel on impose un surcroit de travail, éprouve d'abord le besoin pressant de se débarrasser de la masse d'air qui distend extraordinairement ses vésicules; mais on l'exerce facilement à contenir des quantités d'air de plus en plus considérables et à les conserver pendant une durée de temps qui augmente graduellement. C'est ainsi qu'on amène insensiblement le sujet à l'état de vigueur nécessaire au chant et à la santé.
Le docteur Brouc , dans son hygiène philosophique,* s'exprime aussi sur la force progressive que l'étude peut imprimer à l'inspiration :
(1) L'influence que le9 mouvements de la respiration impriment à la circulation du sang n'est point une affaire d'opinion. Il y a longtemps que le célèbre physiologiste Haller a établi que les vaisseaux du poumon, replié pendant l'expiration, ne livrent plus un libre passage au sang qui les parcourt. Les recherches d'Isidore Bourdon ont complètement démontré cette affluence mécanique de la respiration sur la circulation pulmonaire- (Recherches sur le mécanisme de la respiration. —Paris, 1820.)
« La capacité de la cavité osseuse de la poitrine s'agrandit sous l'influence de la plus grande quantité de sang qui y abonde continuellement, les poumons prennent une ampleur plus considérable , la trachée et le larynx s'élargissent, la voix revêt plu£ de volume et de force, la circulation générale devient plus animée et plus rapide, les fonctions s'exercent avec plus d'ensemble et de facilité, et la santé , fruit de toutes ces harmonies, se maintient florissante et belle, pour peu qu'on évite avec soin les causes étrangères qui peuvent y porter atteinte. Même il arrive assez fréquemment qu'une poitrine qui paraissait faible, qu'une voix qui semblait ne point devoir résister aux exigences de la scène, ont cependant acquis un développement heureux à l'aide d'un exercice prudent et gradué . »
M. Brouc , qui écrivait au point de vue de l'art déclamatoire, cite un exemple que je n'hésite pas à produire, parce que la déclamation et le chant exigeant à peu près la même économie respiratoire rendent l'éducation des poumons identique dans les deux cas.
«Nous possédons à ce sujet (continue M. Brouc) plusieurs observations curieuses, parmi lesquelles nous en choisirons une relative à M. Michelot. Le lecteur ne nous saura pas mauvais gré , nous le croyons, de l'avoir préférée. Cet habile artiste était sujet, pendant sa jeunesse, à une petite toux qui revenait fréquemment et donnait des craintes sérieuses pour sa santé. Aussi, on ne comprenait pas , lorsqu'il entra dans la carrière théâtrale, qu'il pût la fournir de manière à mériter longtemps les palmes que sa jeune ambition convoitait avec ardeur. Quelle que fût la vérité de ces
présages, le jeune artiste ne s'en laissa pas décourager. Seulement, guidé par les conseils de Monval et de Talma, il se garda bien de se livrer tout d'abord à des efforts fatigants; il accoutuma peu à peu la délicatesse de son appareil vocal aux longues tirades, aux périodes passionnées, à l'ampleur de son nécessaire pour être entendu des différents points d'une vaste salle. Sous rinfluence de ces études prudentes et raisonnées, sa diction acquit une précision peu commune ; sa voix se fortifia : elle devint à l'épreuve des fatigues vocales les plus rudes, et sa santé, qui d'abord avait éveillé les craintes légitimes des personnes qui l'affectionnaient, revêtit, après un certain nombre d'années, l'aspect flatteur que nous sommes tous charmés de lui trouver aujourd'hui.
« Les résultats heureux de l'exercice raisonné de la voix sur le développement de la cavité thoracique et sur la santé générale n'ont point échappé aux penseurs allemands. En Prusse, l'étude du chant est regardée comme un élément indispensable de l'éducation qu'on donne à tous les enfants dans les écoles primaires; on l'y place au même rang que l'enseignement de l'écriture et du calcul. Gymnastique physique aussi importante que les exercices du corps, elle devient au besoin une gymnastique morale d'autant plus certaine dans ses effets, qu'un plaisir innocent en adoucit l'austérité. Naguère encore un docteur américain , dans son rapport sur le plan d'éducation à suivre pour les orphelins qui doivent être admis dans l'hôpital élevé par la générosité du banquier Girard, à Philadelphie, s'arrêtait avec complaisance sur l'étude du chant , en considérait tous les avantages , et en bonsacrait l'inauguration
dans la méthode de renseignement des États-Unis. »
Les bienfaits de l'étude respiratoire sont tellement positifs qu'Us ont fixé l'attention de la médecine, dont les tendances, en général, inclinent peu au chant : elle en a tiré dans plusieurs circonstances un parti qui devrait recommander cet art à de plus sérieuses investigations. Le docteur Grtiby, l'un des plus grands anatomistes que la France ait conquis sur l'Allemagne, fut frappé de l'importance des ressources que cette respiration pour ainsi dire scientifique, dont je parlais dans ma Physiologie du Chant, pouvait produire dans l'économie animale. Il me présenta, en 1847, une jeune personne de seize ans, unique héritière d'une grande famille, et dont la santé demandait des ménagements inouïs. Le sujet paraissait d'une faiblesse extrême ; il éprouvait des dispositions continuelles aux congestions cérébrales, par suite des désordres de la circulation, Cet état d'alanguissement et de débilitation inspirait à juste titre de sérieuses appréhensions pour cette précieuse existence. Le docteur, après l'examen approfondi de la méthode en quelque sorte mécanique, dont l'étude du chant demandait l'application élémentaire, n'hésita pas à prescrire à la jeune malade le travad de la phonation, et je me chargeai résolument de cette éducation délicate et toute exceptionnelle.
Mais un obstacle, qui semblait péremptoire à l'illustre médecin, se présenta tout d'abord. La jeune fille n'avait pas le plus léger soupçon de voix à l'état de chant; et, de plus, son oreille distinguait si peu la différence des sons , qu'elle continuait à répéter la même note au lieu de monter d'un ton, comme je le lui demandais en
l'exécutant moi-même, ou bien elle faisait entendre une note inférieure. 11 y avait donc lieu de croire que, non-seulement cette voix n'existait pas sous le rapport phonique, mais qu'elle était fausse et ne pouvait obéir à aucune espèce de direction.
Cette absence de moyens, qui devait naturellement effrayer tout autre qu'un chanteur-physiologiste, ne pouvait pas m'arrêter bien longtemps. Je considérai que l'organe ne sonnait point parce que les cordes vocales de la glotte, n'étant pas mises en vibration, ne pouvaient produire le timbre clair ; je m'appliquai , avec la patience qui caractérise les études minutieuses, à faire l'éducation de la glotte, et comme la jeune demoiselle était intelligente, je réussis, en peu de temps, à établir une note de médium suffisamment sonore, puis une seconde, puis une troisième. Mais je marchais de difficultés en difficultés, car j'avais à habituer l'oreille à saisir la différence des sons qu'elle percevait fort bien quand je les exécutais moi-même, et dont l'élève n'avait plus l'idée lorsque sa propre voix cherchait à les faire entendre. J'y parvins également, et enfin je réussis à faire sortir assez librement une octave et demie en voix de tête. Quand aux sons laryngiens , autrement dits notes de poitrine , je n'en obtins pas une seule qui offrit une apparence de timbre.
L'étude des quintes me donna l'occasion d'insister sur la tenue des respirations , qui bientôt devinrent suffisantes, puis abondantes, complètes et même puissantes. J'arrivai, par des gradations infinies, adonner à ces poumons débiles et paresseux le ressort dont cet
organe est susceptible, même chez les sujets les plus faibles, et le mécanisme finit par s'établir, plus lentement il est vrai que chez mes autres élèves, mais avec la même sûreté.
En même temps que les progrès devenaient sensibles en vocale, les symptômes morbides s'affaiblissaient à vue d'œil, et la circulation, depuis longtemps embarrassée, reprenait son cours normal. Au bout de cinq ou six mois la cure était assez avancée pour permettre à la jeune fille de retourner en Allemagne , d'où elle n'était partie que dans l'espoir de rétablir sa santé.
Il n'est pas nécessaire de dire que les soins dont le savant docteur entourait la jeune malade secondaient efficacement mes travaux. Je ne dois revendiquer dans ce succès que la part qui revient strictement au professeur procédant avec une méthode parfaitement rationnelle. Mais cette part suffit à constater les heureux résultats d'une respiration normale , telle que les chanteurs doivent l'employer.
Je dois à cette circonstance , outre l'avantage d'une épreuve décisive , des relations qui ont été précieuses à mes travaux physiologiques, et je reconnaîtrais mal les bontés du célèbre praticien dont je parle si je ne lui offrais pas ici l'hommage de ma profonde reconnaissance pour les conseils qui ont guidé mes études, et qui m'ont permis d'approfondir la science que je n'avais fait qu'effleurer jusqu'à ce moment.
Les cas où mes enseignements du mécanisme vocal se sont confondus avec la pathologie ne sont pas rares; je n'en citerai plus que deux. J'ai fait chanter avec de véritables succès artistiques une jeune femme dont le
poumon gauche était complètement annihilé , et qui se considérait elle-même comme poitrinaire. Le médecin, appelé pour combattre les douleurs aiguës qui survenaient par intervalles, lui conseilla d'abord de cesser tout travail vocal ; mais il céda promptement à mes observations, et j'appris plus tard que dans un cas semblable il avait conseillé le chant à l'un de ses malades qui n'osa pas essayer ce que le vulgaire considère comme une énormité (1).
L'un de mes plus beaux résultats pathologiques est la guérison radicale d'un sujet atteint d'une grave maladie : les obstructions du foie.
On sait, en médecine, qu'il parait exister entre cet organe et le poumon des relations compensatrices. Pendant la vie intra-utérine les poumons du fœtus sont complètement inertes. Ce repos est balancé par l'action du foie qui constitue alors un moyen dépuratoire et qui peut être considéré comme l'organe respirateur du fœtus ; c'est lui qui soustrait au sang du carbone et de l'hydrogène. Aussi, pendant cette période où le produit de la conception se développe au sein de la mère, son volume est-il énorme comparativement à celui du poumon.
J'ai dit précédemment que quand les fonctions du poumon sont paresseuses et que l'alimentation est trop puissante, le carbone tend à s'accumuler dans le sang.
(i) Il résulte des recherches des meilleurs hygiénistes que « l'exercice de la voix contribue puissamment à prévenir le développement de la phthisie pulmonaire. » Voir les Annales d'hygiène, de 11. Benoiston de Ghâteauneuf, t. IV ; les Statistiques, de M. Lombard de Genève, t. IX, et Y Hygiène, de M. Segond, p. 28.
L'individu dont je parle était dans cette position : il respirait peu, mangeait beaucoup, et il était résulté de ce régime des embarras hépatiques qui lui causaient de vives douleurs et produisaient dans toute son organisation un dépérissement inquiétant. L'exercice méthodique du chant imprima bientôt à sa respiration une activité qui doubla chez lui l'absorption de l'oxygène, et donna presque immédiatement à ses poumons une vigueur qui triompha aisément de l'antagonisme du foie.
Ceci du reste est un fait sinon admis, du moins reconnu parla science. L'anatomie comparée démontre cet antagonisme, qui passera certainement à l'état de principe.
« Chez certains individus , dit le docteur Segond dans son traité d'hygiène , le foie est d'autant plus grand que les poumons sont petits. Partant de ces considérations M. Maudl se demande (Anat. génér., p. 5H) si l'on ne pourrait pas tirer parti de cette relation dans le traitement de certaines maladies. Cette idée me paraît très-soutenable.
a Liebig, dans sa dix-huitième lettre sur la chimie, ajoute le même auteur, observe judicieusement que l'Anglais qui s'obstine à manger à la Jamaïque autant que dans son pays se donne une maladie de carbone. La température sous cette latitude étant très-élevée, la dilatation de l'air est considérable ; il absorbe par conséquent moins d'oxygène. Dans de pareilles conditions il n'est pas douteux que si, au lieu d'exciter son appétit avec du poivre de Cayenne, il faisait fonctionner très-activement le poumon, soit par l'exercice de la parole, soit par celui du chant, il conserverait une
aptitude parfaite à la consommation d'une notable quantité d'aliments.
« Le chant sera donc un moyen de dissiper les maladies du foie reconnaissant pour cause une accumulation de carbone.
« On sait combien la vie sédentaire dispose aux affections de ce genre. Si Ton observe rarement cette maladie chez les religieuses, dont la vie est si paisible et si régulière, c'est, comme Ta très-bien observé Tissot, qu'elles les préviennent par leurs chants presque continuels.
« Jamais un chanteur ne s'est plaint de son foie. Reconnaissons donc que cet exercice constitue un moyen de traitement efficace dans beaucoup de maladies de cet organe. »