ALIMENTATION
On doit conclure de tout ceci que le chanteur impose à ses poumons une activité tellement extraordinaire qu'il pourrait jusqu'à un certain point se dispenser de tout autre exercice. Il a besoin, par conséquent, d'une réparation plus puissante que le commun des hommes, quoique son appétit ne soit pas stimulé aussi vivement que celui d'un individu soumis à une fatigue musculaire plus considérable.
Or, puisque chez le chanteur les fonctions respiratoires s'exécutent avec une exagération méthodique, et que l'oxygène amplement absorbé par les poumons restitue à l'air plus de carbone et d'hydrogène , il est important qu'il pourvoie à la consommation de ces deux éléments constitutifs. C'est l'alimentation qui lui
restituera ces deux substances dans une proportion qui devra être soigneusement équilibrée. Si, au contraire, le chanteur ne rend pas à l'organisme tout l'hydrogène et le carbone que l'oxygène aura consommé, celui-ci, qui ne peut être expulsé des poumons que combiné avec ces deux éléments, épuiserait la substance du corps. En d'autres termes, si un homme ne remplace pas journellement par la nourriture tout le carbone qu'il consomme, il s'expose, non pas à mourir de faim, comme plusieurs hygiénistes l'ont mal à propos avancé, puisque la faim matérielle n'a rien à voir dans le choix des aliments plus ou moins saturés de carbone, mais à des désordres de santé qui pourraient amener le dépérissement, le rachitisme et la mort.
Mais, sans aller aussi loin, l'effet ordinaire d'une alimentation insuffisante est l'amoindrissement progressif des muscles, la déperdition de leur vigueur et de leur agilité, par suite de la diminution de leur contractilité. La force de la voix suit en même temps un décaissement proportionnel, et l'expression elle-même se ressent de cet appauvrissement général. Car les organes, vainement sollicités par la substance simple, ne fournissent plus que des efforts incomplets qui trahissent l'épuisement et la faiblesse.
Les aliments du chanteur peuvent donc n'être pas plus considérables, sous le rapport du volume et du poids, que ceux de tout autre homme ; mais il faut qu'ils soient choisis avec discernement parmi ceux qui contiennent une plus grande quantité de carbone.
La chimie partage en deux classes les substances qui peuvent offrir une réparation complète ; ce sont :
1° Les aliments azotés ou plastiques qui, ingérés dans l'organisme , ont au plus haut degré la propriété de l'assimilation ; 2° les aliments non azotés, qu'on nomme respiratoires à cause de la grande quantité de carbone dont ils sont saturés.
La première classe contient : 4° la fibrine (la chair et le sang des animaux); 2° l'albumine (blanc d'œuf); 3° le gluten (céréales); 4° la matière caséeuse (lait).
Dans la deuxième classe figurent la graisse , la gomme , les sucres, la bière , le vin, etc.
Le chanteur trouvera dans cette classe un soutien qui lui fournira d'excellentes réparations sans charger inutilement son estomac. Selon Hypocrate, le vin apaise la faim : Famem thorexis solvit. (Sect. II, aph. 2i). C'est le réparateur le plus énergique et le plus immédiat des forces que dépense l'appareil respiratoire pendant la suraction que lui impose le chant. Il va sans dire que le vin généreux , tel qu'en fournit le Midi (le madère ou le bordeaux, par exemple), est le seul qui puisse obtenir ces résultats salutaires. Je blâme beaucoup les excès qu'on en pourrait faire, et je développerai plus loin les considérations qui m'y engagent; mais j'en conseille l'usage pendant une exécution musicale qui doit avoir de la durée, et surtout après les fatigues excessives de la phonation.
Mais c'est la fibrine qui offrira au chanteur sa vérir table nourriture , la viande noire surtout qui contient un principe d'excitation très-propre à développer les forces. Un consommé bien fait donne aux mouvements plus d'énergie et de souplesse que n'en produirait une quantité considérable d'aliments légers, tels que les
végétaux. L'expérience que M. Edwards a faite sur ces divers résultats avec l'aide du dynamomètre ne laisse aucune espèce de doute à cet égard. (Archives gén., 2 e série, T. VU, p. 273).