DIGESTION
Nous avons vu la nécessité de la réparation exacte du carbone et de l'hydrogène par l'alimentation. Maintenant il nous faut examiner l'acte qui exécute cette préparation et qui est l'un des plus importants de toute l'économie animale. J'ai peut-être un peu devancé l'état actuel de la science en portant comme un fait l'hypothèse généralement admise de l'antagonisme perpétuel du foie avec le poumon et leurs relations compensatrices ; il me reste à parler de l'estomac , qui est le pivot de cet équilibre. De la manière dont cet organe remplit ces fonctions dépend le bénéfice de ralimentation et le bien-être de l'homme.
Lorsque l'estomac travaille, tout l'organisme est enchaîné , suivant l'expression poétique et juste de M. Segond, et , jusqu'à l'action de la pensée , tout doit être subordonné à ses exigences. La moindre contention d'esprit, le plus léger trouble de l'âme peuvent lui porter alors un préjudice qui compromettrait à l'instant son action, et qui, plusieurs fois répété, entraînerait des résultats morbides.
J'emprunte encore au docte hygiéniste dont je viens de parler un passage qui établira ce principe jusqu'à l'évidence :
« En étudiant les modifications importantes de l'absorption de l'oxygène cliez le chanteur, nous avons
établi pour lui des bases particulières d'alimentation. D'après les faits que nous avons exposés on peut se représenter l'estomac et le poumon comme formant les deux plateaux d'une balance des plus sensibles. Dans l'un des plateaux (l'estomac) nons mettons le carbone |et l'hydrogène qui doivent faire contre-poids à l'oxygène placé sur l'autre. L'équilibre parfait exprimera la santé. Si au contraire il y a entraînement de l'un des plateaux, nous aurons, ou une maladie de carbone ou une maladie d'oxygène , des obstructions du foie, ou des inflammations du poumon.
« L'harmonie seule des deux fonctions préviendra tout désordre ; l'estomac rivalisera de vigueur avec le poumon ; aussi le chanteur devra-t-il prendre un soin particulier de l'accomplissement de ses fonctions. Tant qu'il digérera bien, il pourra chanter impunément; mais si, le jour où l'estomac viendrait à faiblir , il continuait à faire fonctionner son poumon outre mesure , il ajouterait une nouvelle maladie à celle dont l'estomac serait déjà le siège. Il brûlerait sa propre substance, sans avoir le moyen de la réparer , puisque l'organe qui lui fournit du carbone ne serait plus à ses ordres. Il importe donc d'examiner quelles sont les conditions spéciales au milieu desquelles l'intégrité de cet organe pourrait être compromise, et d'en éloigner le musicien » .
Ici M. Segond n'est plus assez explicite, et je vais suppléer à l'insuffisance de sa doctrine sous le rapport vocal.
Il existe encore des esprits retardataires qui ont recueilli l'opinion des l'influence du chant
après le repas, et qui persistent à la préconiser comme éminemment salutaire à l'acte digestif. Ces gens-là , qui peuvent être d'excellents médecins et de bons physiologistes , ne considèrent le chant qu'au point de vue où le traitait suivant eux l'antiquité, quoiqu'il ne soit nullement démontré qu'elle méconnût les règles d'une bonne phonation. M. Debay, dans son ingénieuse gymnastique des organes vocaux, nous offre la preuve du contraire :
«Les orateurs, dit-il, les artistes dramatiques et chanteurs d'Athènes et de Rome anciennes usaient de mille moyens pour obtenir une voix pure et sonore. Ils n'auraient pas prononcé un mot le ma^tin , avant d'avoir méthodiquement émis le son du médium d'abord, puis les sons graves et enfin les sons aigus. Les chanteurs commençaient en se levant à faire sortir les sons à peu près graduellement, afin de ne pas violenter les organes vocaux en exigeant d'eux un brusque déploiement de forces; ils restaient même couchés durant ces exercices et ne se levaient qu'après avoir parcouru plusieurs fois les degrés de l'échelle musicale.
« Martial;, Perse et Juvénal , en parlant des précautions que prenaient les orateurs et les chanteurs pour conserver leurs voix , disent qu'ils se nettoyaient le gosier et les fosses nasales avec diverses infusions de plantes.
«Dioscoride et Pline indiquent une vingtaine de plantes et autant de recettes propres à embellir la voix. '
« Suétone raconte que Néron s'appliquait une lame de plomb sur la poitrine pendant qu'il s'exerçait en
particulier à déclamer et à chanter. Il retirait cette lame lorsqu'il devait paraître en public ; alors sa poitrine n'étant plus gênée par l'obstacle ; sa voix sortait pleine et sonore dans toute sa beauté.
et Aristote, Cicéron, Apulée sont unanimes sur les précautions qu'apportaient les orateurs et les chanteurs au développement et à la conservation de leur voix. Sénèque, le père, a fait connaître les mille pratiques superstitieuses en usage parmi eux.
« Enfin, l'orateur Quintilien nous a appris que les anciens avaient fait de profondes études sur la voix humaine et sur les pratiques les plus favorables à son parfait développement. Selon cet auteur, l'art vocal était devenu à Rome une profession aussi lucrative qu'honorable. »
Combien nous devons regretter qu'il ne se soit pas trouvé à ces heureuses époques artistiques un musicien en état d'analyser littérairement les règles de l'art au point où il était alors, et de nous transmettre ces précieux documents!... Si jamais le hasard faisait découvrir un pareil manuscrit, il serait curieux de comparer les préceptes de l'antiquité sur l'enseignement du chant à ceux que j'ai réunis dans mes théories. — A raisonner par inductions sur les connaissances vocales des anciens, il est à croire que leur observation religieuse des lois de la nature et la sagacité qu'ils apportaient à toute espèce d'étude ont pu les amener à une méthode absolument semblable à celle dont j'établis ici les doctrines si éminemment naturelles.
Quoi qu'il en soit, nous devons conclure des savantes
citations de M. Debay (dont je pourrais au besoin confirmer l'authenticité): 1° qu'il florissait dans l'antiquité des écrivains bien posés sous le rapport de la science en général, et qui ne connaissaient point les règles du chant, quelles qu'elles fussent à cette époque ; 2° que leurs écrits, qui malheureusement ont fait foi dans la matière, parce que les musiciens d'alors écrivaient encore moins qu'à présent, ont égaré de siècle en siècle l'opinion des gens qui ne pensent que d'après les autres.
Ce qu'il y a de certain, pour en revenir à la digestion, c'est que si l'on considère le chant sous le rapport des refrains qui se produisent innocemment et sans prétentions entre bons vivants, sur la fin d'un repas copieux, il ne peut causer que de bons résultats, dans ce sens qu'il arrache l'esprit aux préoccupations qui peuvent l'absorber tout aussi bien à table qu'ailleurs, et qu'il le place sous l'influence d'une douce gaîté, très-favorable à Faction de l'estomac. Les couplets dont la poésie bachique fait tous les frais contribuent, avec les effets d'un rire bruyant et d'une conversation animée, à imprimer aux fonctions respiratoires une augmentation d'activité. Cette gymnastique du rire et de la parole précipitée introduit dans l'organisme une quantité d'oxygène plus considérable et qui produit la consommation plus rapide du carbone ; ce qui ne peut que hâter la réparation, et conséquemment le travail digestif. Le chant alors, ou, pour mieux dire, les chansons, exercent sur l'estomac la même influence qu'une suite de mouvements musculaires modérés. Mais, de même que ce dernier genre d'exercice devien-
drait fatal s'il amenait la fatigue par sa violence, le chant, tel que le comprend la science, produirait nécessairement, pendant l'acte si essentiel de la digestion, des résultats fâcheux et d'une gravité proportionnée aux forces organiques du sujet. Beaumont, qui a pu observer qu'à la suite d'un trouble moral la membrane muqueuse de l'estomac subissait d'importantes altérations, a également constaté que du moment où l'exercice exagéré du corps amène la sueur, le suc gastrique perd une portion notable de son acidité, et la digestion se ralentit.
Lors même qu'on ne porterait pas en ligne de compte les effets, délétères en cette circonstance, de l'attention nécessitée par la phonation régulière, il faudrait toujours avoir égard au résultat des longues inspirations que demande le chant, et qui, au moment de la digestion, deviennent excessivement pénibles par suite de la diminution de la capacité thoracique et du refoulement difficile du diaphragme sur un estomac chargé d'aliments (i). Si, dans cet état de choses, le chanteur persiste dans ses efforts, son imprudence peut provoquer une dilatation des cavités du cœur, un anévrisme des gros vaisseaux de cet organe, et quelquefois même une apoplexie. Ce dernier cas est loin d'être sans exemple.
Mais si l'exercice du chant devient inévitablement fatal au travail digestif, lorsque les deux actions se produisent simultanément et par antagonisme, la voix en ce moment n'est pas elle-même dans de meilleures
(1) Voir aux pages 15 el 16 l'explication détaillée des fonctions du diaphragme.
conditions que l'estomac. L'insuffisance du fonctionnement pulmonaire, la dessication et l'épaississement de la salive, si nécessaire au brillante du son, nuisent éminemment à la phonation ; la voix qui ne peut alors s'établir sur ses données ordinaires s'alourdit et se détimbre; l'organe le plus juste est susceptible de détonner dans de semblables circonstances, ou du moins de se fausser d'une manière sensible.
Si ensuite on examine le degré de chaleur auquel doit arriver la manifestation de la pensée dans l'acte phonique, le déploiement d'énergie et de vitalité qu'elle exige, on comprendra que ces qualités morales deviennent absolument incompatibles avec l'état de l'organisation pendant les fonctions si absolues de l'estomac.
Puisqu'on parle des anciens pour s'autoriser de leurs opinions (souvent erronées, parce qu'elles ont été formulées par des intelligences qui s'exerçaient en dehors de leur spécialité), ne pourrait-on pas au moins citer leurs coutumes dans ce qu'elles ont de concluant sur le repos qu'exige le digestion? M. Debay, qui a réparé quelques-unes de ces omissions, oublie luimôme de nous rappeler que les anciens se couchaient , non-seulement après, mais pendant leur principal repas (cœna) qu'ils faisaient le soir. De notre temps, la prudente habitude du sommeil après le souper est encore judicieusement observée dans beaucoup de pays. Les animaux eux-mêmes, qui obéissent instinctivement aux préceptes de la nature , ne s'endormentils pas après avoir mangé? et leur exemple ne prouvet-il pas que la digestion nécessite, pour son parfait
accomplissement, ime concentration complète de Ja puissance organique ?
Le chanteur, comme le prescrit avec raison M. Debay, ne devra se livrer à son art qu'au moment où la digestion est arrivée à sa troisième période, c'est-à-dire deux ou trois heures après le repas, suivant l'activité relative des estomacs, qui ne sont pas tous dans les mômes conditions sanitaires et qui ne sont pas soumis au même régime d'alimentation.
Peut-être n'est-il pas inutile de résumer ici les diagnostics qui signalent chacune des trois périodes.
La première, qui succède immédiatement à l'ingestion des aliments, se trahit par la fréquence du pouls, par un surcroit d'excitation qui se répand dans tout l'organisme, par l'élévation de sa température et par le sentiment de bien-être qui est le résultat de ces divers phénomènes.
Pendant la seconde période , les forces vitales se concentrent sur l'estomac, les muscles deviennent paresseux, la respiration s'embarrasse, la dérivation du sang vers l'organe digestif diminue la vivacité de
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légers frissons.
La troisième période signale l'élaboration du chyme qui passe alors de l'estomac dans l'intestin.
On voit, par ces détails, quel rôle essentiel joue l'estomac dans la constitution d'un chanteur et quelle est l'importance des ménagements que lui doit l'exercice de la phonation. Mais après avoir déterminé l'étendue du repos vocal que prescrit le travail de l'organe digestif, il sera bon de faire remarquer que les fati-
gues du chant imposent de leur côté quelque réserve aux exigences de l'estomac. Après une exécution musicale un peu fatigante, il sera nécessaire de donner quelque répit aux poumons avant de prendre de la nourriture. L'action du chant produit dans le cerveau et dans l'appareil vocal une congestion artificielle qui se dissipe assez promptement, pour l'ordinaire, mais dont il faut attendre la disparition ; autrement la chaleur des mets et l'excitation qu'ils développent dans l'arrière-houche pourraient y amener de Inflammation.