ADUS DES BOISSONS ALCOOLIQUES
Les liqueurs qui sont le résultat de la fermentation alcoolique peuvent être utiles à l'homme, lorsqu'elles sont prises dans une quantité couvenable , selon l'âge, la santé, le climat et la saison. Elles sont susceptibles
d'imprimer aux forces digestives, une impulsion favorable, et de donner à la circulation générale une animation capable de produire de bons résultats.
On comprend du reste que ces liqueurs exercent sur l'organisme une action qui varie selon la quantité d'alcool qu'elles contiennent. Cette action est également proportionnelle aux gaz, ainsi qu'aux matières sucrées et colorantes qui s'y trouvent mêlées. Ainsi le wisky d'Irlande qui, sur ceut parties, en renferme cinquante-cinq d'alcool, est une boisson beaucoup plus dangereuse que la petite bière qui, sur la même proportion , ne contient guère qu'une seule partie du même esprit. Sous d'autres rapports les différentes espèces de vins exercent une action qui peut varier également, quoique la quantité d'alcool puisse être la même dans chacun d'eux.
Cette action n'attaque pas chez tous les individus les mêmes organes de l'économie. C'est le système nerveux, l'appareil de la phonation, le tube digestif, le foie et le cerveau qui en reçoivent particulièrement les atteintes, et nous avons vu que ces organes étaient précisément ceux qui constituent la puissance vocale.
Je ne reviendrai pas sur la nécessité de conserver à l'esprit, et par conséquent au système nerveux, la liberté d'action qui doit diriger l'exécution vocale. Les effets du chant ont été préparés par une étude réfléchie ; il faut que le chanteur en retrouve les innom-
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fluence de l'émotion qui paralyse jusqu'à un certain point son jugement et sa mémoire. On conçoit que, si des causes matérielles impriment une surexcitation
quelconque au système nerveux , elle devient à l'instant même fatale au résultat d'un travail raisonné, qui fait place alors aux hasards de l'improvisation . Lorsque cette surexcitation passe à l'état chronique, par suite de l'habitude des boissons pernicieuses, l'ébranlement progressif du système ne permet plus au chanteur d'asseoir aucun calcul sur les effets de son chant ; car, dans cette condition, l'homme partage avec son organisme l'incertitude de ses dispositions matérielles, et son exécution vocale flotte entre l'exagération et l'insuffisance des moyens.
Si l'action des spiritueux attaque directement l'appareil phonique elle devient plus rapidement funeste. Les parois du larynx s'imprègnent de la substance alcoolique et leur vibratilité s'altère ; les cordes vocales s'irritent, leur contractilité s'affaiblit, et le fonctionnement de l'appareil tout entier devient inhabile à la phonation. 11 n'est pas d'excès qui puisse apporter des résultats plus immédiats sur l'exercice du chant. La voix, comme le dit M. Brouc, est l'hygromètre de la sobriété; il est difficile que la violation de ses préceptes ne soit pas révélée promptement par cet organe fidèle; il se voile et se trouble ; il devient tremblant, incertain, rauque, sourd, indocile, bien avant que les autres parties de l'économie aient manifesté leur souffrance.
Les effets de l'alcool ne peuvent en aucun cas épargner le tube digestif. Ils augmentent avec plus ou moins d'exagération (selon les proportions de l'abus) la sécrétion des fluides gastriques, et donnent une consistance maladive aux mucosités de l'estomac.
Quant au Ibie et au cerveau, l'influence que les spiritueux exercent sur ces organes est encore plus fâcheuse. Dans le foie , la sécrétion bilieuse s'accroît sans mesure, et les coagulations qui surviennent présentent les plus grands dangers. Dans le cerveau, l'alcool produit des désordres qui n'ont point de
bornes ; l'autopsie des sujets qui en ont fait un usage immodéré offre des traces nombreuses de congestion dans les vaisseaux, et d'exudations séro-purulentes à leur première période.
Les excès de la boisson produisent sur l'organisme tout entier des effets déplorables ; ils peuvent déterminer une foule de résultats qui conduisent à la démence, à l'apoplexie et à la mort. Mais il m'est inutde de tracer ces lamentables tableaux; car du moment où les organes qui contribuent soit directement, soit indirectement à la phonation sont altérés sous cette considération , je n'ai pas à m'occuper du reste.
M. Brouc, auquel j'ai emprunté de bonnes choses, produit néanmoins dans son hygiène philosophique des conseils que je crois utile de citer ici pour en combattre la dangereuse influence :
« L'hygiène dramatique, dit-il, recommande de ne faire que le plus rarement possible de fortes libations , et qu'elles soient toujours excusables par les plaisirs et la joie qui y ont invité : choisir préférablement pour cet indulgent écart les jours où l'on n'a pas besoin de prodiguer sur scène ni sa mémoire, ni sa voix, ni la plénitude de ses facultés intellectuelles. Elle n'est pas trop sévère, comme on le voit; elle sait
à propos se couronner de fleurs, chanter les louanges du Dieu bienfaisant qui dissipe les chagrins, se mêler aux conversations plus animées, aux épanchements plus suaves qui pétillent et circulent avec la coupe mousseuse parfumée. Elle sait quelquefois se joindre en chœur avec Horace , Montaigne, Béranger, et célébrer à l'unisson de ces hommes divins l'excitation ravissante et utile que recèle un vin gracieux. »
Non, certes, M. Brouc ne peut mériter ici le reproche d'intolérance ; mais son indulgence dégénère en faiblesse quand il permet aux artistes, n'importe sous quel prétexte, un excès dont les résultats sont toujours fâcheux et peuvent devenir terribles. Je ne suis pas plus capucin que M. Brouc , mais je déclare ici que tous les abus de boisson ne peuvent être qu'éminemment pernicieux aux chanteurs, lors même que l'effet n'en serait que momentané, et qu'ils feront bien de se tenir sans cesse en garde contre le dangereux attrait d'un plaisir incompatible avec leurs travaux et surtout avec le soin de leur santé.