ABUS DE L'AMOUR
Les écarts de régime dont les plaisirs de l'amour sont trop souvent la cause, nous amènent tout naturellement à examiner la relation qui peut exister entre l'appareil vocal et d'autres organes qui lui sont sympathiques.
L'immense développement et les innombrables ramifications du système nerveux, qui sont autant de moyens de correspondance entre les organes, expliquent la promptitude avec laquelle une impression
reçue par l'un d'eux se communique à un autre. Parmi ceux qui sont le plus étroitement unis au principe de la voix, on doit mettre en première ligne, comme je l'ai démontré précédemment , l'estomac, puis l'enveloppe cutanée, et peut-être avant tout l'appareil génital.
Je me suis suffisamment expliqué pour ce qui concerne l'estomac. Quant à l'enveloppe cutanée, qui est continuellement en contact plus ou moins immédiat avec la température , elle ne peut éprouver une chaleur exagérée ou un refroidissement subit, sans que la voix s'altère et s'enroue. J'entrerai dans les considérations nécessaires sur la nature et sur les causes de sa sympathie avec l'organe phonique , lorsque j'examinerai un peu plus loin la série des précautions que recommande la conservation de la voix.
La correspondance la plus intime et la plus importante est celle qui existe entre les organes vocaux et génitaux. Le développement dans le jeune âge en est le même chez tous deux ; ils ressentent en même temps les variations qui surviennent dans l'état sanitaire de l'un d'eux; l'exagération des fonctions de l'un retentit à l'instant sur l'autre ; car l'épuisement qui résulte de la fréquence d'un acte dont les puissances nerveuses de l'organisation font les frais doit inévitablement agir sur tous deux à la fois. Cependant il faut remarquer que, dans les relations des deux organes, c'est celui de la génération qui domine. Ceci est une vérité que l'étude du développement de ces deux portions de l'organisme ne permet pas de mettre en doute.
En effet , à l'époque de la puberté, où l'appareil
vocal tend à prendre toute l'énergie dont il est susceptible, où la voix acquiert sa force et son étendue, les progrès de l'appareil vocal dépendent si complètement, si évidemment de • celui des organes génitaux, que quand ce dernier subissait autrefois, en Italie, une mutilation dont la barbarie faisait honte au pays qui la permettait, le larynx ne recevait point les modifications de l'âge, et la voix conservait son acuité.
Les Mémoires de la Société' médicale d'émulation (T. III, p. 326) mentionnent une observation concluante de M. Richerand qui, après avoir fait l'autopsie d'un jeune homme de quatorze ans, fut surpris de la petitesse extraordinaire de la glotte. L'examen des organes génitaux lui démontra que leur développement était aussi peu avancé que celui de l'appareil vocal. Dans la même circonstance, Dupuytren a trouvé chez un eunuque un larynx et une glotte plus petite d'un tiers que celui des autres hommes.
Ces faits établissent d'une manière évidente et décisive la correspondance des deux organes ainsi que la prédominance de l'un sur l'autre. On comprend dès lors, sans qu'il soit besoin d'insister beaucoup sur cette observation, essentielle d'ailleurs, que les fonctions trop actives de l'appareil génital produisent des secousses dangereuses sur celui de la phonation. Les modifications que subit alors la voix tiennent non-seulement à la corrélation fonctionnelle qui vient d'être expliquée, mais à l'état particulier dans lequel est jetée l'organisme.
«Dans cette situation, dit M. Segond, les replis vocaux, lâches et sans ressort, se prêtent mal aux
vibrations rapides ; ils produisent les sons pour lesquels il faut le moins de tension et d'efforts ; et si la force nerveuse, qui est elle-même engourdie, cherche à les ébranler pour leur faire produire des sons élevés, la tenue des notes est pénible, et le ton qui baisse vient accuser l'épuisement rapide et le manque de stimulus.
« On constate également dans ces circonstances une modification dans le caractère du son, qui tient sans doute à la mollesse de tout le tuyau vocal. Ses parties n'offrant plus la même résistance, les vibrations ne se communiquent plus à toutes les parties de l'appareil, la voix reste maigre et sans portée. »
On trouve dans la traduction du Traité des effets de la musique sur le corps humain, par Roger, l'examen d'un cas d'engorgement des organes générateurs, pendant lequel le malade avait subi une aphonie complète. La voix lui revint dès que l'engorgement fut dissipé par les fondants ordinaires.
M. Brouc, dans son Hygiène des artistes dramatiques, rapporte plusieurs observations des maladies de ces organes qui ont entraîné la perte de la voix.
On ne saurait donc insister avec trop d'énergie sur la nécessité pour le chanteur d'éviter les abus de l'incontinence, car ces sortes d'excès sont d'autant plus dangereux, que l'amour sollicite plus vivement une organisation dans laquelle l'étude de la vocale a déterminé une sensibilité plus exquise que celle des autres hommes.
La correspondance laryngo-génitale est une des lois de la nature vivante, et elle existe chez tous les individus doués d'un appareil vocal. (11 est à peine néces-
saire de faire remarquer que c'est à son influence qu'il faut attribuer la mue de la voix, dont je ne mentionne en passant le phénomène que pour rappeler le danger qu'il y aurait à exercer la voix pendant cette époque transitoire.)'
Les modifications qui surviennent dans l'organisme des animaux eux-mêmes après la reproduction, achèvent de prouver l'influence des organes génitaux. Le rossignol, qui chante au moment de l'accouplement, n'a plus qu'une voix rauque et usée dès qu'il s'éloigne de la femelle; tandis qu'il chante pendant toute l'année lorsqu'il est séquestré dans une cage. Après le rut, le cerf jette son bois, le paon se dépouille de sa queue, et le faisan perd son plumage.
H n'est donné qu'à l'homme, comme dit Beaumarchais, de ressentir en tout tempsl'influence de l'amour ; mais il faut qu'il n'y cède qu'avec modération, s'il veut lui devoir un bonheur sans mélange et des plaisirs sans périls.