ÉMOTION
Les moyens de combattre l'émotion qu'éprouve trop souvent le chanteur pendant l'exécution vocale, étant empruntés principalement à l'hygiène, les considérations de ce phénomène se placent naturellement dans ce Traité. •
L'expérience nous apprend qu'on ne guérit point par le raisonnement une préoccupation qui est tout à fait instinctive, quoique les causes soient toutes morales. Celle-ci figure au premier rang des fléaux que redoutent à bon droit les artistes les plus distingués. Que ce phénomène, auquel les Italiens ont donné le nom à! émulation soit réellement le résultat delà crainte qu'on éprouve de rester au-dessous de soi-même et des autres, ou que ce sentiment soit purement naturel à certaines organisations, il est toujours bon de constater que l'émotion se fait remarquer plus particulièrement chez les sujets d'élite qu'une longue suite de succès n'a point encore classés parmi les illustrations adoptées par le public. La confiance, l'aplomb et le
sang- froid ne peuvent être chez un jeune artiste (pie l'apanage de la médiocrité. C'est ce qui explique les mystères de cet abime qui sépare, dans la carrière d'un chanteur, le point de départ de celui de l'arrivée. L'un est marqué par des débuts brillants et pleins d'espérances qui ne se justifient pas ; l'autre est glorieux, fécond en surprises de toutes sortes, et dément avec éclat des débuts obscurs et qui paraissaient sans avenir. Cette différence n'a souvent qu'une seule cause, et c'est l'émotion. Le chanteur médiocre a confiance en lui-même et profite largement de tous les bénéfices - de cette heureuse sécurité ; son assurance lui donne la plénitude de ses moyens devant le public. L'artiste d'avenir, au contraire, a la conscience de l'imperfection de son talent; son insuffisance relative l'épouvante; il doute longtemps de lui-même, et ce n'est -qu'après des études persévérantes et des succès progressifs qu'il acquiert la connaissance de sa force. Lorsqu'il obtient enfin le prix de son travail, son heureux émule d'autrefois est depuis longtemps oublié et perdu dans la foule des talents secondaires.
Le temps et les succès peuvent donc seuls triompher de ce redoutable obstacle ; mais, s'il est impossible d'en détruire et s'il faut même en respecter l'origine, on peut du moins remédier à ses effets les plus fâcheux et les plus immédiats.
Ces effets sont de jeter le trouble dans les idées, d'accélérer les battements du cœur, et surtout de dessécher les vaisseaux qui alimentent les glandes salivaires et donnent au son cette limpidité, cette consistance en quelque sorte humide d'où il tire son pré-
cieux vernis. La crainte de ce dernier inconvénient contribue si puissamment à créer les deux autres, qu'en portant à ses résultats physiques un remède de même nature, on parvient immanquablement à en affaiblir la fâcheuse influence.
Quand la salive commence à se retirer de la bouche pour s'y précipiter ensuite, après les premiers moments de trouble, avec une abondance qui en rend la déglutition presque impossible, et qui cause alors fréquemment ces petits accidents dont la dénomination vulgaire ne saurait trouver place ici, le chanteur peut prévenir cette formidable sécheresse, et sa réaction non moins embarrassante, en plaçant dans sa bouche un corps insapide, tel qu'un petit morceau de bois ou même de papier roulé. La présence de ce corps, dont l'expulsion peut être faite sans inconvénient et avec facilité, même sur le théâtre , lorsque vient le moment de poser le premier son, a pour effet positif de maintenir la sécrétion de la salive, en conservant aux organes qui servent à cette fonction l'activité et l'attention matérielles que paralysent ou suspendent les résultats de l'émotion.
Cette recette est trop simple pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ses causes ainsi que sur ses effets. Mais les inconvénients auxquels ce procédé peut parer sont tellement graves, et j'en ai moi-même expérimenté si souvent l'efficacité, qu'il n'était pas hors de propos de les consigner ici, ne fût-ce que pour l'instruction des nombreux pianistes qui professent le chant (1).
(1) M. Debay, dans ses considérations sur la sécheresse des mucosités buccales, mentionne ce procédé de mon invention, dont il approuve et recommande l'emploi.
Les hygiénistes ne sont pas restés silencieux sur les résultats malheureux de ce trouble moral, et ils ont essayé d'y remédier; mais leurs efforts sont restés tout à fait stériles et n'ont accusé que leur profonde ignorance des secrets de notre art. M. Brouc, l'un des plus remarquables d'entre eux, donne la thérapeutique suivante, qui me semble d'une simplicité singulière :
« La meilleure sauvegarde contre les résultats de l'émotion, lorsqu'il a été impossible, par les moyens artistiques, de se garantir de son influence, c'est l'habitude acquise et observée de respirer tranquillement et à petites gorgées. Dès qu'on a accoutumé ses muscles respirateurs et ses poumons à certain rhythme dans leur mouvement, ils le conservent malgré l'ébranlement nerveux qui tend à le détruire. Même l'accélération de la circulation, qui est ordinairement un effet de l'émotion, trouvant bientôt un obstacle dans le jeu à peu près pacifique de la respiration, se modère peu à peu, et toutes les fonctions ne tardent pas à rentrer dans leurs, limites ordinaires. Le cœur cesse bientôt de palpiter et les membres de frémir ; le cerveau se désemplit, les idées deviennent plus nettes, la mémoire reparaît ; l'acteur se sent de nouveau parler, penser et agir : tous ses moyens lui reviennent à la fois. Quelques minutes ont suffi pour ce changement, tandis qu'il eût été impossible si le désordre de la respiration s'était ajouté au désordre du système cérébral. Le naufrage eût été complet. »
A cette description séduisante d'une guérison si instantanée je n'ai qu'un mot à répondre : c'est que les effets de l'émotion sont précisément de jeter une
perturbation involontaire et considérable dans les sages habitudes de la respiration scientifique; car l'ahurissement des idées et la confusion de la mémoire ne sont que les conséquences de cet inconvénient. N'est-il pas pour le moins bizarre de conseiller, pour obvier à une mauvaise disposition, d'éviter les résultats qu'elle entraîne? C'est recommander l'usage d'une nourriture saine et abondante à ceux qui se plaignent de mourir de faim.
Je citerai aussi les moyens artistiques que ce même physiologiste indique pour diminuer l'émotion, car c'est la panacée généralement adoptée, et je veux l'exposer ici pour en combattre un peu plus sérieusement que M. Brouc les prescriptions erronées et dangereuses.
« 11 n'était pas présumable, dit ce savant , que les artistes dramatiques, sans cesse exposés à l'influence paralysante de cette émotion lussent restés oisifs, sans chercher à lui opposer des moyens puissants. Chacun a mis en usage ceux qui lui ont semblé les meilleurs. Celui-ci attribue au café une légère vertu excitante qui le ravive et lui donne du cœur. Celui-là accorde aux liqueurs alcooliques cette merveilleuse propriété , et pense que, doucement animé par leur vapeur active, il est plus capable de braver les regarjjs attérants de la foule et la crainte du mécontentement des spectateurs. Un troisième enfin prétend qu'il ne se sent jamais plus d'aplomb qu'au sortir d'un bon repas auquel il a fait honneur. D'un autre côté nous connaissons des acteurs distingués qui se gardent bien d'exciter leur cerveau le joui- qu'ils doivent paraître en scène. D'où vient cette
différence: Est-elle un simple préjugé'? Tient-elle à des observations précises que chacun a faites sur soimême ? Les uns ont-ils tort, les autres ont-ils raison ?
« Comme la moindre influence des boissons alcooliques sur le cerveau tend à affaiblir la mémoire , à débaucher l'imagination , à diminuer l'énergie de la volonté sur les organes qui lui sont soumis, nous pensons que tout artiste qui a besoin, pour les rôles, qu'il joue, d'une mémoire imperturbable, d'une imagination réglée , d'une volonté précise , qu'il dirige à son gré, doit év iter les plus légères excitations qu'on se procure à l'aide des liqueurs fortes. Les meilleurs antidotes contre l'émotion seront pour lui la possession parfaite de son rôle , l'amour de son art et l'habitude de la scène. Quant aux artistes qui s'exercent dans des emplois moins sérieux , qui s'adonnent à des genres dramatiques exigeant moins de qualités précises , constantes et solides, nous concevons qu'ils puissent parfois se trouver bien d'une excitation factice, passagère dans ses effets. Mais ce subterfuge a cet immense défaut qu'U s épuise par l'habitude, qu'il entretient le système nerveux dans une exaltation forcée, qui use et affaiblit l'économie tout entière. La privation du café est pénible pour les personnes qui font un usage habituel de cette liqueur. Dans ce cas, on comprend qu'elle doive être utile. Une personne qui n'y serait pas accoutumée ferait bien de s'en passer et de puiser en des ressources plus certaines le sang-froid et l'aplomb qui lui sont nécessaires. Que dirait-on d'un musicien qui ne saurait composer qu'à la faveur d'un surcroît de vieux rhum
ou de café noir ? L'artiste dont le cerveau ne s'exalte •
point, par cela seul qu'il veut que le cerveau s'exalte, fera difficilement un bon comédien. 11 est nécessaire que son imagination soit comme était la physionomie de Garrick, variable et changeante à volonté , sans l'aide d'aucune excitation étrangère. Un peu de vin ne fera pas ce que de bonnes études dramatiques n'ont pu faire. »
Puisque M. Brouc devait mollement résister par ces vaines déclamations, aux détestables préjugés qu'il appelle des moyens artistiques, il était inutile de les déduire avec une complaisance qui semble presque une approbation, et qui, peut-être, en est une en effet , puisqu'il dit dans le chapitre suivant (que nous avons cité le premier) : « Lorsqu'il a été impossible par les moyens ci-dessus indiqués (les moyens artistiques) de se garantir de l'influence de l'émotion , la meilleure sauvegarde , etc. » Ce n'est point avec cette réserve anodine qu'on attaque les erreurs si nombreuses et si accréditées qui se perpétuent parmi les artistes.
On a vu, dans mes considérations sur la digestion, le péril que l'exercice du chant ou de la déclamation peut entraîner, lorsqu'il a lieu immédiatement après l'ingestion des aliments. Je ne reviendrai pas sur ces préceptes essentiels pour réfuter l'exemple de ce* insensé qui court au théâtre en sortant de table. Je crois tout aussi superflu de rappeler le danger qu'offre rabominable usage des spiritueux. Je ne les examinerai ici que comme des excitants, inoffensifs si Ton veut, a et dont la seule action est d'animer doucement t artiste par leur vapeur active. »
Toute la science du chanteur et du déclamateur est
dans la disposition de ses effets qui doivent avoir été calculés, discutés et arrêtés, après des travaux purement mécaniques et des études transcendantes qui touchent à tous les mystères de l'esthétique. Quand ses effets ont été bien convenus et suffisamment expéri- ■ mentes, il faut que le chanteur les apprenne, c'est-àdire qu'il les classe dans sa mémoire et dans ses habitudes ; c'est-à-dire encore qu'il les assimile en quelque sorte aux moyens de son organisme , aussi bien qu'à ceux de sa nature morale. Car l'expression du chant, que le vulgaire croit toute spirituelle, repose, comme ■ je crois l'avoir prouvé, sur des données toutes physiques.
Mais que deviendraient cette myriade de calculs minutieux, de dispositions délicates qui marient la matière à la substance éthérée, si, d'une part, l'organisme brutalement surexcité par une alimentation exceptionnelle , ne fournit plus au chanteur qu'une base altérée, et si la pensée, exaltée par la même grossière influence, vient à subir des modifications inaccoutumées ?. . . La sûreté de l'étude disparait à l'instant « pour faire place à des impressions spontanées, qui peuvent être bonnes , mais dont on ne peut asseoir les effets, et qui, pour la plupart du temps, sont aussi équivoques, aussi erronnées que leur source est condamnable. Le chanteur doit renoncer alors aux bénéfices de sa création, et il ne peut raisonnablement compter sur . ceux de l'entraînemeut et de l'imprévu.
Donc le chanteur , en essayant de « se donner du cœur » par des moyens factices , et surtout par ceux que réprouve l'hygiène, doit craindre d'acquérir en
même temps des dispositions qui sont entièrement étrangères à sa nature ; dispositions dont le résultat inévitable et pour ainsi dire attendu , est de rendre inutiles toutes les données d'une longue et patiente étude.