‹ Théories et impressionsChapitre 16 sur 49 · UNE PETITE VILLE SOLS LE DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

UNE PETITE VILLE SOLS LE DIRECTOIRE

sensibilité ut la commisération sont des vertus inconnues sous un gouvernement libre ? » t) candeur !

~ germinal lin VI. — c Le curé de Ciiaingy, lîu- Lline, et le curé de la Chapelle, prés Orléans, Poignard, sont arrivés ici liierau soir et partis ce malin pour le lieu de leur déportation. »

lO ijerminul. — a ... Il passe Unis les jours des prêtres déportés. »

C'est qu'il y a, presque dans chaque village, quelque brute sectaire, quelque ancien terroriste, qui continue à tourmenter les gens et à dénoncer les suspects. C'est comme la queue de la Terreur. —

20 fructidor an VI. — « L'anarchiste Billard, que le gouvernement soud're encore commissaire du pouvoir exécutif enla commune deChaingy, non coulent d avoir fait déporter, sous les prétextes les plus frivoles, les citoyens curés Rubline et Poignard..., est parvenuà réunir sept ou huit jiarliculiers de sa trempe et à former ce qu'il appelle une Société théophilanthropicjue. — Le premier exploit de ces sociélaires a été de s'emparer de l'église de Chaingy et d'y commettre tout le désordre qu'ils ont pu imaginer... »

.■? hrumairi' an VI. — « 11 est passé aujourd'hui un gruid nombre de déportés dans cinq voitures... 11 faut croire que ces infortunés ont mérité un sort aussi rigoureux «(le croyez-vous vraiment, ïurpetin ?), « mais il est cruel de se rappeler que cette

«8 IMPRESSIiiNS

peine, à laquelle la mort pourrait paraître prcférahlc, 231-Ut êlrc in/Iiriéc sur la simple dénnncinlion d'un commissaire du pouvoir exéculif, qui souvent n'est pas choisi i>ariiii les meilleurs r(''i)ublieains du canton. Ces déportes . partis par un temps de pluie, trouveront à Blois une prison infecte pour asile... «

Le 26 frimaire an VII passent, à Beaugency, trentehuit prêtres déportés, à destination de la Guyane. Le 2'i pluviôse, quatre prêtres, dont un ci-devant ('■vêque, à destination de file d"Oli''ron. « ... Noirr brigade de gendarmerie se comporte peu décemment. Souvent elle se permet des plaisanteries déplacées, et de maltraiter ceux qu'elle capture... »

21 ventôse an VI. — Deux ex-religieuses, ([ui tiennent l'Iiuspice de Beaugency, les citoyennes Leroy et Certain, sont d('noncéespouravoir quêté du pain et l'avoir fait parvenir à des prêtres sujets à la déportation, qui étaient cachés dans un fossé aux environs de la commune. Turpetin excuse les deux religieuses. 11 n'aime pas les bourreaux ; ce qui ne l'empêche pas d'être sévère pour les victimes : « Combien sont imprudents ces prêtres qui, par obstination, ne se soumettent pas à la loi qui les déporte ! Quelle existence que de rester toujours caché' et de compromettre ceux ii qui on s'adresse 1... )i

Il faut dirr aussi qu il arrivait assez souvcnl que descoipiins ing('nieu\ selissent passer pour émigrés

uni: l'ETITK VILLE ^^OUS LF. DllUCCÏdllil'; ,S9

OU pri'tres rrfraclaires, alin d'iiitri'cssi^r les l)onnes âmes et de vivro fi leurs dépens. Tiirpelin eu cile quelques exemples.

2.1 frurlidor an VII. — A Mer (près Beauf<ency), le citoypu Monroquc, ancien prêtre, commissaire du Directoire exécutif, arme les protestants de la ville et s'en va, ;\ leur tète, faire la chasse aux chouans, dans la campagne environnante. De chouans, il n'en trouve pas ; mais il met la main sur un prêtre réfractaire réfugié chez un fermier, le citoyen Dugazeau. On fait des perquisitions dans la ferme, et l'on découvre que « la cave était une véritahie église où se rendaient les fanali([ues du canton, qui cependant pouvaient plus aisément entendre la messe partout ailleurs ». On arrête le |)rêtre et le fermier. « Ce prêtre sera au moins déporté, et ce n'est pas un grand malheur ; mais la famille do l'honnête laboureur sera ruinée par la déportation de son chef, et c'est ce qui est véritablement malheureux. On pense assez généralement que la présence des chouans était le prétexte doni Monroque s'est servi pour ébranler les colonnes mobiles et que la chasse de ses propres confrères qui ne pensent pas comme lui eu était robjet direct et essentiel (1). »

(1 AL Gîizier, Av la .Sin-I)oliiU', m arfii-nic ])i>tii-|:int. cii s nppiiyjmt sur des ctociiint-iils qii'ii possi'-tlc, (pie cr .Moiiiixpie ii'iUiil point uu mauvais houmie. Dont aclf.

Iiit('rrof,T'ons iiuiintenanl Tiirpetin sur les fûtes républicaines et sur la persécution décadaire.

Les fêtes sont nombreuses, car elles célèbrent à peu près tous les « coups d'Etat » de la Révolution.

J''- pliivinsc an VI. — 11 s'agit de fêter la mort de l^ouis XVI, et aussi de restaurer l'arbre de la liberté " que l'on ne peut pas trop exposer au culte des républicains ». Le cortège se forme à l'Hôtel de ville. Aucun ordre : « Le reste des citoyens se mêlait avec les troupes et avec les officiers administratifs et judiciaires... 11 n'y a pas eu plus d'ordre quand on a été sur la place ». 21 musiciens exécutent des airs patrioli(|ues. Le président de l'administration fait un discours « analogue à la fête ». Et les fonctionnaires «jurent haine à la royauté et à l'anarcliie. »

Passons sur quelques autres l'êtes de peu d'éclat et arrivons à celle du l'i juillet.

Elle devait avoir lieu le 26 messidor, un samedi. Mais, le samedi étaut jour de ni;irché, on la remet au 27 messidor. Sur ijuoi, le 27 messidor iHant un dimanche, jour où il n'est plus permis de s'amuser, quelques citoyens protestent. « On ne fait pas attention, dit ce pince-sans-rire de Turpetin, que l'administration a renvoyé au 27 messidor, et non au fatal dimanche, et que ce n'est pas sa faute si le 27 est précisémeni un dimanche. ».

Le lendemain, Turpelin écrit : « On ne peut fêlicilcr nuire admiuislralion (jue do sa bonne voionlé. Il faut convenir tout bas qu'on n'aurait pas mieux

LNK PRTITE VILLE SOCS LE DlUECTdlKK 'Jl

réussi quand on aurait pris à tâche de donner unu fèlc absokiiiH'iit ridicule... »

La fête connuence « dans le désordre ». (C'est un des mois qui reviennent le plus souvent sous la plume du bon juge de paix.) Puis, (ui d('(nd(! de se rendre « à ci; (ju'on appelle le C.liaiiip de Mars », pour y attaquer le fort de la Bastille, n l^à, il y avait une eompaguie de canonniers qui mano'uvraient une|)iL'cede canon. La Bastille, qu"il s'agissait d'assiéger, était peinte à l'huile sur un tableau qui pouvait avoir cinc] pieds de largeur sur cinq de hauteur. Le eauou, pointé d'avance, était placé ii 60 toises ou environ de distance, et, en le tirant, on devait détruire la Bastille. Mais, de peur d'accident, on avait imaginé de se servir de boulets de bois d'aulne. Il aurait fallu savoir qu'en bonne pliysiipir un corps léger déroute les artilleurs les plus habiles, et nous n'en avons même pas de passables. Aussi a-ton tiré sept ou huit coups qui n'ont produit aucun etfet. Alors on a approché le canon et, à force de diminuer la distance, on est parvenu ù cribler le laldeau. Les tambours ont annoncé celte victoire, et les troupes, animées, sont tombées à coups de sabre sur les débris de la Bastille, chacun ambitionnant do s'en procurer un morceau. »

Après cela, on annonce un prix pour la course> Mais on n'admet à concourir que les jeunes gens de IDàKians sachant lire et écrire. Sur (juoi notre 'l'urpeliu. qui a d'assez jolies lueurs de bon sens

(nous le verrons (le ])liis en jilus), fait celle réflexion : « Les jeunes gens exclus s'apercevaient bien c[ue l'égalité n'est qu'une chimère... »

23 thorm'idor an V 1 . — P'ète du 10 août. On s'est rendu sur la place avec le désordre ordinaire... Le citoyen Pellieu.xest monté sur une estrade el a l'ait un discours analogue {sic) ». « Désordre ordinaire », a discours analogue », tel est le résumé de presque toutes ces étranges cérémonies.

Et tel serait celui de la fêle du 18 Iruetidor an VI, instituée pour célébrer le coup d'Etat de l'année précédente, si, ce jour-là, le commissaire Daveluy ne s'était avisé de faire chanter quelques couplets de sa façon. Voici le premier couplet (les autres sont « analogues ») :

() joui- Iii'ur«'U\, .joui- irnllégrc'sso Pour le I'r;iiH;;iis r('i>iit)Iicnin !

Qu'il le l'ètci- chacun s'empresse Va cbnnte a\ec nous ce rel'inin :

Sur le ton Ir plus éiu'rf^it|ue liépéUins tous tl'uii niêriie accortl :

Vive à jninais la Hépul)lit|iu- !

\'r\e le (li\-liuit l'ruetidor !

Turpetin, bon homme, trouve que cette ])oésie <' n'est pas sans quelque mérite, eu égard aux circonstances ».

2 pluviêsi' an ]'/. — Kète du '2 pluviôse. « Désordre ordinaire » cl « discours analogue », comme toujours. Mais, cette l'ois, on s'assemble « au principal lemiile qui sert en même temps au culte catholiciue.

INF, l'F.TlTE VILLE SOUS LE DIRECTOIRE 03

Le citoyen Daveluy est monté en chaire et a chanté (encore !) des couplets de sa composition, que la faiblesse de ses organes {sic) n'a pas permis d'entendre. » Puis, « le citoyen Dubard, maitre perru- (juierel de violon {sic), a chanté avec beaucoup de goût les formules d'imprécation contre les parjures et d invocation à l't'Are suprême, rédigées parles professeurs de l'Ecole centrale du Loiret et approuvées par l'administration départementale... » :iO pluciijsc an VI. — Plantation de l'arbre de la liberté. On le replante continuellement, car continuellement il meurt, ou bien il est mutilé, la nuit, « par des mains impies ». — « Solennité économique », dit Turpelin. « Discours analogue » du citoyen Lasseux, qui a choisi pour thème « les avantages de la liberté sur le despotisme ». (Il n'est pas nécessaire, en efl'et, de tenir les choses pour en parler, dit Figaro.) On plante l'arbre ; puis on se rassemble dans la ci-devant église, où, après la lecture du bulletin décadaire, le citoyen Dubard « monte aux orgues » et chante de nouveau.^ couplets de l'inépuisable Daveluy. Je ne puis me tenir de vous en citer quelques-uns :

Pour consacrer riieureux moment Qui nous lit sortir d'esclavage.

Avec un vit' eniprossenicnt.

OH'rons en ce lieu ini hommage...

(Le citoyen Daveluy ne dit pas à qui ni à qiiui.j

Ot IMPRESSIONS

Si^nnlnns Ions, cit ce be:m jour, pour la lihiMlé noire amour.

Puisse enfin cel arlire saei'é

Ne point tri)in[)er iiolic es|K'Tanee

l'^t n'être jamais profané

l*nr le fait de l;i inaK eillanee !

Signalons, ete...

Aux amis cli- j'éj^alité.

II procurera l'avantage

D'une douce l'ralernité,

Ouand ils \irndfonl sous son <md)rage.

Ah! que nous aurons d'agréments, (,)uand nos amateurs tle musi([ne Donneront des eoneerts chaiinanls Kn Ihonneur île la Hépublitiue !

Puisse de notre opinioii DisiJuraitre la dilVéïence !

(Ju'une heureuse réunion S'opère dans toute la Franco!

^iO vi'nln.sc an VL — Fête de la Souverainett'' du peuple, au temple décadaire. Rien à retenir, que ceci : « Ou avait (Mové dans le temple un assez bel autel, consacre^ à la liberté. Le citoyen Charles (c'était le père du physicien qui gifla Marat, gonfla les ballons avec de Thydrogène et épousa TElvire de Lamartine), le citoyen Charles, comme doyen d'A^e, a annoncé au peuple qu'il était souverain. » Après quoi, continue Turiietin, on m'a fait brûler « im rouleau de papier représentant les titres féodaux. »

INF PF.TITE VILLE SOUS LE DIRECTOIUE !t";

IMiis, nouveau « discours analogue » du riloyen Lasseux, et nouveaux couplets du citoyen Davehiy. « Mais les enfants faisaient tant de bruit (jua peine on entendait quelques mots. »

30 thermidor an VI. — Fête du 10 août, remise à la décade « par égard pour l'agric^dturo »... Le citoyen lluguct, machiniste de la commune, avait placé sur Tautel de la patrie les l)ustfis de lirutus, de Rousseau et de Voltaire (pauvre Voltairel), <• ayant en écharpe des rubans tricolores ». Un autre petit autel « soutenait un sceptre, une main de Justice, un cordon bleu et quelques antres attributs de la royauté. Pendant qu'on lisait le discours du citoyen Sieyès, président du Directoire, tout cet attirai! est tombé avec fracas, non qu'on y ait touché, mais par le moyen d'une petite corde que Iluguet tenait ouvertement à la main. Il aurait pu sans doute imaginer un moyen moins ridicule, mais on le paye si peu ! »

.le me demande si la France a jamais été plus bête qu'à cette époque-là. Mais la liturgie révolutionnaire n'était pas seulement grotesque : elle était odieusemont 0})pressive. Les nigauds qui s'amusaient tout à l'heure à voir jeter bas les emblèmes en carton du despotisme étaient eux-mêmes les moins libres des hommes.

.lusqu'au l.S Brumaire, le gouvernement de la Révolution n'a cessé de tourmenter le pauvre peuple

avec son calendripr et ses décades. Il serait trop lonp; de citer ici lextuelloment les cahiers de Tiirpolin : la persécution décadaire remplit au moins un dixième des 730 pages de son manuscrit. Mais voici, sommairement, ce que nous y voyons :

On déplace, à cause du décadi, les anciens jours de marché. On interdit les traditionnelles « assemlilées » qui, autrefois, se tenaient le dimanche, et le commissaire poursuit les violoneux et les petites marchandes de gâteaux. On défend les danses le diuianeiie et Ton pdui'suit les cabaretiers qui, ce jiuir-là, ouvrent clandestinement leur salle de liai ; si bien que quekjue Paul-Louis aurait pu écrire vingt-cinq ans plus tôt la l'élilion pnurdcs villageois (juun empêche de danser. (Il est vrai que l'auteur de la requête se fût exposé à d'autres périls que sous la Restauration.) On défend au bedeau Bazin de gagner cent sous en allant annoncer les décès en ville, sous prétexte que les décès ne doivent plus être annoncés que dans le temple décadaire. On s'arrange pour qu'un des grands marchés de l'année tombe un jour ih' Pâques ; personne n'y vient, mais tout le monde va à l'église ; et « le commissaire (iréard, dans le plus grand courroux, menace (le citer en police les laiioureurs qui n'avaient pas amené leur blé au marché. » Etc., etc.

Ces persécutions stupides n'ont, d'ailleurs, d'autre ellel que- d'ennuyer les gens et d'entraver un peu j)lus les affaires, ipii vont déjà si mal. Le ]ieu|i!i'

UNE PKTITK VlIXE SOUS LE DllîKCTOIHE lir

persistc à danser le dimaiiclie quaiul il peut, el à s'abstenir des fotes décadaires où on lui lit le journal olliciel et qui l'assomment. Il résiste par son ignorance même du nouveau calendrier. Turpetin écrit à la date du 18 messidor an V : « On ne saurait se dissinuiii'r i|u'on aui'a une peine extrême à mettre les campagnes au courant, puisque, dans nos environs du moins, il y a peu d'olliciers municipaux qui connaissent les mois républicains et les décades. » — Kt encore : « .lamais le temple décadaire n'a rassemjjlé aussi peu d'auditeurs qu'aujourd'hui. Il n'y avait à i)eu près i|ue les personnes qui, par élai, sont obligées de s'y trouver... >> (lOmessidor an VI.) « Dans la campagne... les agents, laboureurs eux-mêmes, ne s'opposent à rien. Dans les villes, au contraire, l'envie de se faire un nom et de pousser sa carrière détermine les magistrats à outrer quelquefois el à faire parade de leur autorité. « (10 fructidor an V.) «... Mais il est impossible de sévir contre ceux cjui resteront dans leur domicile, au lieu de s'ennuyer au temple décadaire. C'est ainsi que sous l'ancien régime, on ne disait rien à ceux qui se dispensaient de la messe, même le jour de Pâques. » (10 messidor an VI.) Aveu précieux sous la plume du bon juge de paix, ■< ennemi des préjugés » et partisan de la Révolution jusqu'à lu mort de Louis \V1 inclusivement.

IHLUlUEs ET IMl'KESSIONS.

Ce journal de Turpetin est Iristemenl instnictif, 11 nous montre ce que le i)euple de France, — « le moins libre et le moins liitéral des peuples », dit très Lien Faguel, — peut supporter sans révolte... 11 nous montre aussi ce qui nous attend dans quelques années (et nous y marchons bon train).

Ce témoignage modeste, mais significatif, de Turpetin confirme à chaque instant la première moitié du livre d'Albert Vandal, rAvrnemcnl de /hnainu-ta, ce livre si passionnant qui est comme une allusion perpétuelle — et non voulue — ■ à l'histoire d'aujourd'hui.

Oui, «c'est bien la même chose. » Deux ditTérences pourtant.

La première est une différence de degré. Taine définit le gouvernementrévolutionnaire << une féodalité de brigands superposée à la France conquise «. Les « brigands » d'aujourd hui u'iuil pas encore dressé la guillotine. Puis, la France, d'après les financiers les plus compétents, a encore dans le ventre trois emprunts d'un milliard. Elle n'est pas encore ruinée. Elle ne le sera, peut-être, que dans huit ou dix ans. Mais l'autre dififérence n'est pas en notre faveur. Nos tyrans actuels sont presque tous imbus d'internationalisme. Les « brigands » de l'époque révolutionnaire étaient patriotes. Ils l'étaient par intérêt et par nécessité, — donc, très profonilément, — puisque, en défemianl la France, ils défendaient la Hévobiliiin, c'est-à-dire leur cho.sc.

UNE PETITF. VILLE SOUS LE DlRECTOIliE 09

L'armée était admirable ; c'est chez elle qu'on trouvait le plus de foi désintéressée aux principes de ri'lvau^ile nouveau. El elle était presque toujours victorieuse. C'est plaisir de rencontrer, daus la première partie du journal de Turpeliu, au milieu du récit des pires misères et des plus tristes désordres, la mention d'un bulletin de victoire lu au temple décadaire, ou d'un passage de troupes revenant d'Italie. Les Français, en ce temps-là, connaissaient la « gloire ".Cette fumée les réconfortait un peu. Ecoulez Turpetin, qui est cependant un liomme rassis :

14 ventôse an V. — i< ...Un régal attend à Mer les vainqueurs de l'Italie que nous nommerons l'an qui vient les vainqueurs de l'Angleterre, si le destin de la France permet qu'ils y mettent le pied. Alors, après la destruction de celte rivale jalouse, nous pourrions jouir en paix du fruit de nos fatigues et nous reposer enlin des tourmentes de la Révolution. Leur passage dans tout le département de Loir-et- Cher sera une fête continuelle, tant il est doux d'embrasser nos enfants déjà couverts de lauriers et jaloux d'en moissonner d'autres. »

Enfin la guerre, en donnant à certains généraux une popularité inouïe, permettait d'espérer, pour la France elle-même, un libérateur. Je voudrais signaler, dans ce journal où Turpetin n'avait voulu enregistrer ([ue des incidents locaux, la montée de l'étoile de b'onaparte.

OiU'liiiii'.s notes nous nionlrcnl d'ahuril ciunliien l'opinion [nihlique, dans son ensemble, étuil favorable à une sointion dictatoriale. Par exemple :

m brumaire an V. — « ...Le Fanal insinue qu'il faudrait laisser au Directoire un ])ouvoir plus ample, au moins pendant trois mois... I';i calculaat d'après les faits transmis par liiistoire, les raisonneurs prétendent que, t(')tou tard, ce même Directoire perpétuerait son autorité et que le plus audacieux d'entre eux pourrait, avec quelque persistance, arriver au protectorat... >-

Et voici, dans les caliiers du brave juge de paix, la première mention du futur consul :

/-/ ventôse an V. — « . . 2,(X)0 hommes qui formeront la dO" division di' l'armi'e d'Angleterre... sont arrivés, hier, à Beaugency, et s'y sont comportés avec la plus grande sagesse... Tous représentent Bonaparte comme le héros le plus aimable... Les soldats en parlent avec enthousiasme, et le regardent comme leur père. »

Mais le héros part pour l'Egypte. .Nous éprouvons quelques revers en Italie. Le pays s'inquiète, et Turpetiu écrit à la date du 0 brumaire an VI :

« ... La République a montré la plus grande énergie, et l'on peut dire sans exagération que ses succès ont étonné l'univers... Mais la fortune a un terme... Une trop grande étendue a toujours ('té la ruine des Etats, et nous nous repentirons peut-être d'avoir abandonné la maxime île l'Assemlilée constituante.

UNE PKTITF, VILI.r; SOIS LE DIRECïOIIiE 101

(|ui avail décrété que la nalion IraïuNiise, coiilonte de son territoire, ne se livrerait jamais à la manie des conquêtes. On sait combien nous nous sommes (■■cartes de cetle judicieuse modération. L'énormité des impôts prouve trop clairement que nos finances sont dans un élat fâcheux, et les finances sont le tliermoniùlre de la durée des gouvernements. Quelle espèce de commerce pouvons-nous espérer de faire, (juand nous avons rompu les liens avec toute l'Europe ? (Ici, Turpetin entre dans le détail.) Et, pour comlile de malheur, nous avons éloigné le héros formidable dont le nom seul valait une armée. »

On voit combien M. Vandal a raison de dire que le peuple aspirait à la paix, et que c'était la paix, avant tout, qu'il attendait du 18 Brumaire et du premier consul.

Cependant, lionaparle dcvietil de plus en plus '( riiomme indispensable»,— / !) Iinniniire an VI. — Turpetin rapporte le bruit <> que la gloire de lionaparteofl'usquait les Conseils et le Directoire, et qu'on ne l'a envoyé en Egypte que par une combinaison politique. » 11 réfute cette opinion ; mais il ajoute : (( Oh I combien la présence de Bonaparte, dont le nom seul valait une armée (Turpetin tient à cette formule), serait avantageuse dans ces circonstances difficiles ! »

Les nouvelles d'Italie continuent d'être mauvaises. Macdonaldvient de se faire battre. Turpetin écrit,

le 23 messidor .m \ Il : " On ne conçoit p.is cominenl le Directoire, en ordonnant qne Championnat s'emparât de Naples, n"a pas prévu le cliapitre des iucon V('nients et fait réilexion que dans tous les temps l'Italie avait été le toniheau des Français. »

1 .'t llicrtnidor an F//.— « Les nouvelles de Saint- Jean-d'Acre nous affligent autant que si nous avions quelque compatriote dans l'armée de Bonaparte, que l'on appelle avec raison //• lirras /'nuirais, mais qui proliahlement succoml)era sous sa gloire sans qu'elle en soit diminuée. (Turpetin écrit parfois hizarrement.) C'était avec raison (ici Turpetin se déjuge) que nous avions nommé ostracisme 1 éloignemenl de Bonaparte, dont la présence ;\ nos armées aurait du moins éloigné nos revers et accéléré l'ouvrage de la paix, après laquelle nous soupirons tous. »

Je recueille en passant une plaisanterie pleine d'innocence. — 27 fruclidur an Vil. — « Quand les affaires vont mal, 11' l'rançais essaye de se consoler par des pointes. En voici une bien ridicule. On dit : « A coup sûr Bonaparte ne mangera pas son pain sec. — Pourquoi? — Parce qu'il a de l'Afrique assez. » Et on prononce fricassée. »

2!) fructidor an VIL — « Les nouvelles d'aujourd'hui nous ont découragés. La séance des Anciens a été extrêmement orageuse, et on craint de voir renaître le régime de la Terreur par le moyen d'une loi qui déclarerait la pairie en danger. On craint que cette terrible mesure n'achève de tout perdre, et

LXE l'KTlTE VII.I.E SOIS LE DIliECTOIRE lOS

(|iiiitic lionlo s.-mguinairc ne sVlève sur les débris du Directoire et du Conseil des Anciens. Mais si, dans cet instant do crise, on consulte l'opinion publique, on découvre aisément que les Français résisteront avec énergie (il ne sera pas trop lot !) aux furieux qui voudront les égorger. Ils veulent un ijoucrrnement (juflronque et redoutent avec raison le triomplic de l'anarcliie. »

Mais, à ce « gouvernement quelconque », ils mettent certaines conditions.

Ici, une page très curieuse écrite par Turpetin le G'' jour complémentaire de Tan Vil. Turpetin rapporte « ce qu'on dit ». On dit que Louis XVllI va rentrer ; d'autres parlent du fils aîné du duc d'Orléans, ou de l'un des fils du roi d'Espagne, ou encore du duc d'York, fils du roi d'.\ngleterre...

« Mais c'est surtout sur le duc de Brunswiciv qu'on entre dans les plus grands détails. Suivant les nouvellistes, ce prince, sous quelque titre qu'il soit appelé à régner en France, sera fortement appuyé par le roi de Prusse et par l'Angleterre. On trouve dans ce projet, réel ou non, une infinité d'avantages :

« 1° Le prince adoptera la Constitution de 1791, et il y aura, comme en Angleterre, la Chambre haute et la Chambre des communes. Par ce moyen, le gouvernement plaira encore à tous les ambitieux qui veulent absolument être quelque chose.

« 2° Ce duc de Brunswick est pi-oteslanl, et, par conséquent, il ne s^upposera jxis à la liherlé drs cultes.

« 3" Il ne s'avisera pas de venrjer la mort de Louis XVI, puisque c'est cet événement (|ui lui aura frayé un ciiemin au trône. Ainsi, ceux qui ont voté la mort du dernier roi des Krançais, et tons ceux qui ont rempli des places quelconques dans la Hépul)li(iue, seront absolument tranquilles ; ce qui n'arriverait pas si Louis Wlll rentrait, malgré la modération de ses manifestes et de ceux de Condé.

Cl i' On stipulera que les émigrés ne rentreront Jamais. Ainsi les acquéreurs de leurs biens seront aussi tranquilles que sont ceux qui ont acheté des biens du clergé et des hôiiitaur... »

Bien entendu, Turpclin traite ce projet de « chimère ». Il l'attribue aux « aristocrates ». Il ignore que Sieyès et certains jacobins, grands patriotes pourtant, songeaient à un prince étranger alleinaml et protestant, h un prince philosopiic, à un roi des révolutionnaires ([u'ils devaient opposer au roi des émigrés {cf. .\lbcrt Vandal). — En tout cas, il est clair que le programme Brunswiclv se rencontre, sur les points essentiels, avec le futur programme consulaire

Les articles di; l'un et de l'autre programme ne sont que les conditions impoS(''('s au souverain ou diclat'Pur éventuel par les révolutionnaires nantis qui désirent l'ordre alin de conserver leur butin.

<Juant aux ilesidrrnta de la rnajorilé de la nalinn,

UNE PETITE YII.I.F. SOl'S LE DIliF.c.TnilîK KVi

on s'en fait (|ueli|ne idée par les iioniluinises pages (ii'i Tui'p(!lin l'éclanie la tolérance relii;ii'use ; par ce passage que j'ai déjà cité : » Une l),iLuice exacte prouverait peut-être que les contribnlions actuelles sont plus onéreuses que l'ancien impôt ; mais n'estce rien que d'être délivrés des persécutions des propriétaires do fiefs et de censives, de la morgue des intendants et de leurs subdélégués ?» — enfin, par les curieuses réflexions que je vais transcrire :

< 4 ventôse nn V. — « Il se rencontre parmi nous encore quelques aveugles partisans de l'ancien régime, qui trouvent que les troupes de la République ont l'air bien gauche, bien empesé, en comparaison des troupes de toutes les couleurs (qui étaient) à la solde de la royauté. Mais les gens sensés voient avec d'iiulres youxiit préfèrent des troupes composi'os de cultivateurs, d'artisans et de lils d'iionnèles citoyens, à ces régiments si vantés, dont les cinq sixièmes des soldats n'avaient ni feu ni lieu et qui n'entraient chez les citoyens que pour les opprimer et les mettre à contribution.

« .\ la vérité, les officiers d'aujourd'hui ne sont pas des faquins à talons rouges qui, sous le voile d'un nom souvent usurpé, ou sous le prétexte qu'ils sortaient d(! page ou de l'Ecole militaire, exigeaient une espèce de respect et croyaient honorer beaucoup l'imbécile bourgeois qui se faisait un devoir de les régaler ; les olliciers actuels sont de braves et honnêtes gens qui, sans façon, sans cérémonie, accep-

lOfi IMPRESSIONS

iciil voiri' soujie de bonne amitié et vous remercient all'ecliieiisoment d'une réception ijui vous a peu coulé... Nousavons aisément senti la dilTérenco qu'il y a entre ces troupes réglées et les bataillons que nous vomissait Paris dans le temps de la Terreur, et qui n'étaient formés que de décrotteurs, de cochers de fiacre et de portefaix, commandés par des gens de leur espèce, qui croyaient acquérir d'autant plus de considération qu'ils se montraient plus insolents. »

En résumé, et c'est cela qui est intéressant, les conditions imposées par la France au « sauveur « qu'elle attendait nous indiquent avec précision ce que, dans l'œuvre de la Révolution, elle regardait comme un gain.

Ecartons les gains particuliers réalisés par la spoliation des émigrés et du clergé. Restent, comme gains nationaux : 1» la liberté religieuse, — accordée par 89, retirée par 93, — et 2° l'égalité devant l'irnpôt, devant le service militaire, devant les grades, devant la justice, devant les emplois publics ; d'un seul mot, l'égalité civile.

La liberté religieuse et l'égalité civile, voilà les deux choses auxquelles le peuple de France tenait le plus, et avec raison, et voilà aussi les deux vraies « conquêtes de la Révolution », — encore que la Révolution, dans sa seconde phase, les ait supprimées l'une et l'autre. Mais enfin elles nous ont été restituées par l'Empire, qui est la Révolution sanctionnée et ordonnée. (Ufaudraitajouler à ces deux « conque-

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tes» la c(Mitralisation à outrance et l'omnipotence do 1 Ktat : mais cela, évidcniment, n'est pas un gain.) Or, la liberté religieuse, on vient de nous la re- [irendre. Il nous reste l'égalité civile. C'est fiuel([uc chose ; c'est même (juelque ciiose de tout à l'ait né-cess-iire. Mais il ne faut pas nous dissimuler que nous l'avons payée un bon prix, s'il est vrai que nous l'ayons payée de la Révolution elle-même, c'està-dire des inexprimables abominations de la Terreur et de vingt années de guerre avec l'Europe, les guerres de l'Hmpire étant la suite fatale des guerres de la Hévoiutiôii. Et, alors, on est tenté de se demander si l'égalité civile n'aurait pas pu être conquise à beaucoup moins de frais... Notez que, pendant ce temps-là, le monde n'eût pas cessé de marcher, que la science n'eùl renoncé à aucun de ses progrès, et que nous aurions tout de même — rassurez-vous— la vapeur, l'électricité, les machines, la tiiéorie microbienne, etc., etc.

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