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TOURISTES D'AUTREFOIS

C'est, la saison où les glaciers, les gorges sauvages, les précipices abrupts, les formes iinmualiles de la planète — celles du moins i|ue les saisons modifient à peine et qui ont dû apparaître, telles qu'elles sont encore, aux hommes d'il y a quatre ou cinq mille ans — sont visitées et envaliies par d'innombrables bourgeois do tous les pays du monde.

Et ces bourgeois y prennent plaisir, sinci.'rement, et sans trop s'y elTorcer. Cela est un fait.

« O'iPl'bomme parait petit, vu du li.uit de la mer de Glace 1 » s'écrie M. Perrichon. Cette « impression de voyage » est sans doute d'un imbécile. Mais elle est d'un imbécile d'aujourd'luii, et ni)u ilautrefois. Même, d'aller visiter la mer de Glace et d'en attendre du plaisir, c'est une idée qui ne serait jamais venue à un carrossier avant Chateaubriand.

... On dit souvent ([i\o le sentiment de la nature fut à peu près inconnu chez nous jusqu'à ,lean-.iacques Housseau.

Mais on dit aussi (juele sentiment de la nature fut pMrfaiti'ment c.innu, d'aliord des poètes de la He-

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naissance, ut uiisiiile des guiis inéuics du wic sirclc.

I.'uii et l'aiiti'o est vi-ai. II ne s'af^il (juc de s'uiilondfc.

D'uiiC! pari, il est clair ([iic l^a Foiitaiiir et M'"" do Sévigné (sans parler do Kacaii, de Tlii'dpiiile et de SaiiitAinand) j^oùtiMit autant i[ue iious-mèrnes Jos fleuves, les ruisseaux, les collines, les prés, les beaux arbres, et que M""" de La Fayette a dû sentir le cliaroie de la petite allée de saules où elle envoie le duc de Nemours promener sa rêverie.

Mais, d'aulro part, on connait l'imlicaliuii di' .Miiliére pour la mise en scèue d'une de ses comédiesballets : » Le théâtre représente uu lieu cliani[)élre et (■c/ic/ir/ft»/ agréable. » M""^ de Sévigné, qui pourtant aime la campagne, appelle la vallée de Port- Royal uu « vallon a/freux » fort propre à inspirer le souci du salut. — Et enfin les écrivains classiques ne peuvent pas nous parler do rochers sans y ajouter celte même épitliète il' « all'reux, » — invariablement (I).

Au reste, c'est en parcourant quelques notes ou « impressions de voyage » du .\"vii° siècle que pous connaîtrons le mieux dans quelle mesure les « bon-

(1) Quelqu'un nircril. qui- l'éplllièto » îllVrrux " nppli(iiu*c au mol « roclii'r » u*:n:iit pas tout à t'.iii. au {li\-s(q)lièmi* ri inèuic au (llx-lniiliOiui' sii'-t-Ic le stus qu'i-llc aurait aujourd'Ilui. .Je le sais i)irTi ; mais, loul tlf mrmc. » aiVrcux >> u'csl pas une épitluii- a(Imii-ali\i'. On tlisail alors coiu'allinu'iil ; u rochcr.s atlreux » ; M. PeiTÎchon dit courammcnl aujom-d'luii : « rooh'-i-.s uiaguifîqufs ». Cela ne laisse pas tle i'aire une ttiilereuce.

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nètes gens «d'alors sentaient et aimaient les aspects

naturels de la terre.

Prenons le « Voi/arfi' do Chapelle et de Bachatiinont ». De Paris aux Pyrénées, puis à travers tout le Midi et la Provence, je cherche ce que les deux compagnons ont vu et quelles ont été leurs impressions les plus vives.

Ils nous racontent principalement comment ils ont mangé :

Là (k-ux perdrix liirent tirées D'entre les deux croûtes dorées D'un bon pain rôti, dont le creux Les avait jusque-là serrées ; Et d'un appétit vigoureux, Toutes deux furent dévorées Et nous fÎT-enl mal à tous deux.

Car ils ne nous font pas grâce de leurs indigestions.

Blois est une ville charmante et, comme nous disons aujourd'hui, « piltores(iue »,avec son château délicat aux fortes assises et ses rues tortueuses qui dévalent vers le quai. Des hauts jardins de l'évèché, l'ieil domine la Loire ample et molle, les bois bleuâtres de la Sologne et ses lointains aux tines couleurs. Ce beau paysage, Chapelle et Bachaumont l'ont eu sous les yeux. Mais ce qu ils ont retenu de leur passage à Blois, c'est le diner qu'ils y firent chez le président Le Bailleul : " Son couvert était le plus propre du monde ; il ne soulîrait pas sur la nappe une seule miette de pain. Des verres i/f-»

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rinces, de toutes sortes de f]jj;iircs, brillaient sans nomlîre sur sou bu fret, et la glace était tout autour en abondance. »

La Loire n'est pas seulement le lleuve paresseux aux mollesses féminines, ni le fleuve royal dont les rives sont couronnées do cli;\teaux ciselés connue des bijoux. Pour qui la connaît bien, sa beauté est intinimcnt variée. — Ln face delà petite ville de Mer vous traversez la Loire sur un pont suspendu, long d'un demi-kilomètre. Si vous descendez dans le lit du lleuve, l'été, par un grand soleil, je vous promets une sensation inattendue, car ce sera tout simplement, en plein pays blaisois, une sensation d'.Xfrique. Du sable à perte de vue ; un d(''sert de sable ardent, taché cà et là de touffes d'osiers pâles et coupé par des filets d'eau d'un bleu intense et dur... Ici, la Loire est presque un fleuve saharien, un CI oued »...

.le ne reprocherai pas, vous le pensez bien, à Chapelle et à Bachaumont d'avoir ignoré cet aspect exceptionnel du plus beau fleuve de France. Ils l'ont vu en gros, avec bonhomie, et ne se sont donné de mal, ni pour préciser leur vision, ni pour la traduire. La Loire, écrivent-ils, est une « agréable rivière »

Qui ])Oi-U' j^îiï'toiil l'abondance Dans cent villes et cent châteaux Qu'elle cmbellil de sa prcsenec.

Kl voilai

Les Pyrénées ne leur disent pas grand'chose.

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« Encosse est un lii'u donl nous ne vous (miIi'cliuiulrons guère ; car, excepté les eaux (jui sunt acliniral)les pour restomac, rien ne s'y rencontre. Il est au pied dos Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut avoir d'autre divertissement (jue celui de voir revenir sa santé. Un petit ruisseau, qui serpente à vingt pas du village, entre dos saules cl des prés les plus verts qu'on puisse imaginer, était toute notre consolation. «

Cette dernière phrase est jolie. Le « sentiment de la nature » y est bien. Mais il la leur faut propre, fraîche, riante, (riiorizon borné. Us sont contents des saules et du petit ruisseau. Mais ils oublient de regarder les Pyrénées.

11 est visible que ce qui les a le plus cliarmés dans tout leur voyage, c'est, aux environs de Toulouse, chezlc comte d'Ambijoux, " une petite ile plantée, et tenue aussi jinipyr <iu'un jardin^ et dans laquelle on trouve, comme par uairacle, une fontaine qui jaillit et va mouiller le haut du berceau de grands cyprès qui l'environnent. »

Ce que nous croyons qui nous séduit le plus aujourd'hui, la nature sauvage et les sites montagnards, causent à nos voyageurs une impression franchement désagréable. Au fond, ils trouvent cela laid. Ils sont allés visiter la Sainte-Baume, c C'est, disentils, un lieu presque inaccessiiile et ifuon ne peut voir siiiis e/frai. » El ils ajoutent : a Nous n'y fûmes jias [lias toi arrivés qu'il nous prit une extrême iuqia-

rm UISTKS D'AUTREFOIS ll:i

tience d'en sortir sans savoir |)Ourq\i()i. Nous examinâmes donc assiv, liriiS(|ui'mcnt la hhnrrci-'œ de cette demeure. »

Au moins ces j;ens-là sont sincères. Le Voijage de Chapelle et de Bacliaumont (qui est surtout un tour de France gastronomique") nous indique exactement quelle était au dix-septième siècle, chez la moyenne des hourgeois cultivés, la capacité de voir la nature et d'en jouir. Le Voi/aijc tir J'nris en Limouxin, de La Fontaine, nous montrera ([uelle était cette capacité, à la même époque, cliez un homme d'une sensibilité supérieure et rare.

.l'ouliliais de dire que le plus grand souci de Chapelle et de son compère, après la table, ce sont les moyens de transport. Ils ne manquent jamais de dire s'ils sont allés en coche ou en carrosse, et ce que valaient les chevaux et si les chemins étaient bons. Il est vrai que l'état de la voirie vers liiOO explique assez cette préoccupation. Les routes sont si mauvaises autour de Narbonne qu'ils restent deux jours prisonniers dans la ville, attendant l'écoulement des eaux. "... Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six lifures en cette ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un fond, tout environnée de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir risque de se noyer. Nous levoulùmes pourtant hasarder ; mais l'accident d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans

ut IMPRESSIONS

doiile était perdu si son clieval ne l'eût sauvé à la nage, nous lit rentrer l)ien vile pour attendre que les passages soient libres. »

Evidemment, cette diflieulté trop fréqTiente des moyens de locomotion disposait mal nos aïeux à se pâmer sur le paysage. C'est un point dont je tiendrai compte dans mes conclusions.

Passons aux impressions de voyage de La Fontaine.

|ja Rclalion d'un voyage de Parix rn Limoxin consiste cti quatre lettres, prose mêlée de vers, écrites par le poète à sa femme en août et septembre 1(1(13. 11 les rédigeait le soir, avant de se coucher, et il lui fait remarquer qu'il a quelque mérite à cela. Je dois dire que cette relation d'un « voyage en Limosin ■> ne va guère plus loin que Cbàtellerault. Les dernières lettres ont-elles été perdues ? ou La Fontaine a-t-il jugé, vers le milieu de son voyage, qu'il avait assez fait pour sa femme et qu'il n'est pas sain de veiller trop tard ■?

La table elles femmes tiennent encore une place fort honnête dans ses récits. Mais, en même temps, il a, comme vous pensez bien, ce qui manque pres- ([ue à ses amis Chapelle et Machaumont : le don de voir la campagne et d'en jouir. Voici d'ailleurs une phrase qui nous montre, dans un agréable péle-mèle, de quoi il est principalement occupé : « En vérité, c'est un plaisir de voyager ; on rencontre toujours quelijue cliose de remarquabh; et vous ne sauriez

TOL'UISTES D'ADTHEFOIS II.-.

n-iiirc l'omhionosl excellent lo heiirrcciiie nimsiiiaiigoons ; je me suis soiiliaili; vingt fois de, pareilles vaclies, un |)aroil lierbage, des eaux pareilles et ce qui s'ensuit, lionnis la Ijattcuse de heiirre, ([ui est un peu vieille. »

Dans un temps où le goût }j,énéi'al est à l'architecture pompeuse et symétrique, le château de Blois (queChapelle n'avait pas aperru) séduit La Fontaine, et voici les raisons qu'il en donne : « Ce château a été h.Ui à plusieurs reprises, une partie sous François l'"', l'autri! sous quelqu'un de ses successeurs. Il y a en face un corps de logis à la moderue, que feu Monsienr a fait conmiencer. Toutes ces trois pièces ne font, Oku merci, rtulle symétrie et n'ont ni rapport ni convenance l'une avec l'antre ; l'arcliitecte a évité cela autant qu'il a pu. Ce qu'a fait faire François l'T, à le regarder du dehors, me contenta plus que tout le reste: il y a force petites galeries, petites fenêtres, petits balcons, petits ornements sans régularité et sans ordre ; cela fait quelque chose de grand qui plaît assez. »

•l'ai souligné un « Dieu merci » qui me paraît précieux. Louer dans un monument le manque de symétrie, voilà de quoi peu de Français étaient capables en 1(1(13. — (pliant aux paysages, La Fontaine les sent vivement, juais les di'cril avec indolence, sans grande recherciie d(! mots ni d'images, il pense beaucoup de bien de la Loire et de ses bords : « Je ne vous en saurais dire assez de merveilles : point

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de ces monlagncs pi-Ircs qui clinquenl tant notre cher M. de Maucroix ; mais, de part el d'autre, les coteaux les plus agréablement vêtus qui soient dans le monde. »

En ce moment même, je vois des montagnes par ma fenêtre. Elles sont incontestablement « pelées s, comme celles qui « choquaient » M. de Maucroix. Mais les lignes et les couleurs m'en paraissent délicieuses... Est-ce donc que, depuis le bon M. de Maucroix, nous avons appris à voir'?...

Revenons à La {'"ontaine. Il i rlrlu-e la l.oire en vers lluides :

I,:i Loin- csl iloiu- une ri\irre ArrosMiil lin |)ii> s l";i\orisé tics oiciix. Douce quand il lui iihiit, quanti il lui phiil ^i lirrc Qu'à pi-ini- anrtc-l-on son t-ours impérieux.

(poteaux rianls y sonl ilt-^ ilru\ t-ùiès, (^)teanx non pas si \oisins tic la nue Qu'en Linitjusin. mais coteaux enchantés, lîclles maisons et beaux parcs bien plantés, Prés vertioyants dmil ce pays abiimle, \'igncs et bois, tant ile (li\rrsitcs Qu'on croit d'abortl être en nu anlre inntule.

11 ne se donne pas beaucoup de mal i)Otir rendre son impression. Mais celte impression est vive. Il a décidément de tout autres yetix que l'ami Chapelle. Et une ou deitx fois, dans ces lettres qu'il grillonnail au courant de la plume? avant île s'endormir, se laisse deviner, à travers la nonchalance de la forme, un sentiment assez profond des choses de la nature :

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«... Souvoncz-vous aussi de ce bois qui paraît en l'enfoncement, avec la noirceur diiiii' lnnH àgc-e de dix siècles. Les arbres n'en sont pas si vi(Mix à la vérité, mais toujours peuvent-ils passer pour les plus anciens du village, et Je ne crois pas qu'il y en ait de plus vénérables sur l;i terre... »

Nous ne reprocherons pas à l'exccllfiil lii'gnard , dans son VDijmjr de Xormandic el dans son Voi/nf/n à ChiiHiiioiil, de n'avoir cure que de la taljle et des femmes. Mais Regnard est un des plus grands voyageurs de son siècle. Il a été captif « en Alger » (1); il a traversé la Flandre, la Hollande, la Suède, la Norvège, la Laponie. Or, cet homme, qui, dans ses comédies, est un peintre si savoureux des choses de la vie bourgeoise ou picaresque, semble n'avoir presque rien vu de la nature dans ses longs voyages. Car, sans doute, ayant l'esprit net, il nous donne des renseignements assez précis sur les coutumes des peuples qu'il a visités : mais tout ce qu'il a retenu dWlger, c'est que « ses maisons Dàties en amphithéâtre forment une vue très agréable à ceux qui y abordent par la mer » ; tout ce que lui suggèrent les mines de Coperbéryl, en Suède, c'est que « rien ne donne une plus forte idée de l'enfer ■>, et tout ce

(1) .le sais que cela a été rnntesté. La Belle Provençale n'est peut-être pas un récit autobiographique, mais une « Nouvelle » ?

HS IMPUESSIONS

(|ii il li-inivc à (liredes 11 rocliiîrs et des bois de pins » il travers lesi]uels il marciie pendant six jours avant d'arriver à Stocivliolm, c'est qu'ils " foriiieut la plus belle vue du monde ».

Vous parlerai-je du Vnynrjr do /jnxpu'dnr ri Provi'ncc (IT't!)), de ce Lefranc de Poiiipif^uau que Voltaire railla avec tant de persévérance, et qui lit ])ourtant, dans sa vie, deux strophes lyriques assez l)elles •?

Pompignan n'aime pas les sites sauvages. Arrivé à Vallemagne, aux environs de Pézenas, il ne songe (|u';is*en aller : « Dépêche ! dis-Je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos chevaux. L'Iiorreur me gagne. Oueile solitude ! C'est la Tiiéliaïde en raccourci. »

Pompignan n'aime pas les mauvais chemins. « Le chemin qui nous mena du village de Vaucluse à la fontaine est un sentier étroit et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux Pétrarque n'avait pas pmi de peine à la soutenir. »

M:iîs l'i; sL'iilicr, lout fscîirpr (ju'il si-iiiljK*, S;ins iloiitf Amour l':uli>iu'issait pouri'iix; (',;ii- uni rhrinin tu- |)nr;lil r;il>otriix A t!i-u\ ;iiii;inlN i[iii \nyagcnl i-nsnnlilc.

Cela vous donne le ton île l'ouvrage.

TOflilSTES D'Al'TllKK(il.S 119

Treiili'-qiiatre ans upr(;s (17~-4), le clievalier de Bcrtin écrivait des notes sur la ISourrjoijne et les Pyrênéi'.s. Beaucoup de petits vers encore, de petites jçràces, de petits liadinaj;c;s. Mais, si acoquiné qu'il soit aux Amours, aux Jeux et aux Ris, Hertin, avec ses yeux de créole devant lesquels tant d'images diverses ontdénié de l'île Bourbon à Paris, sait voir des choses que de plus grands poètes que lui, un siècle auparavant, n'auraient point aperçues. Même, je veux détacher, de ses deux relations de voyages, deux courtes pages excelleuiiiieut u pittoresques », et déjà à la façon d'aujourd'hui.

D'aiiord une scène de iialage :

« A propos de courriers, j'ai oublié de te dire que nous en avons quatre assez vigoureux pour nous traîner. Ils tirent le long du rivage une corde attachée au grand mat... Cetti; manieuvre... m'oH're de temps en temps un sp(^ctacle digne du pinceau de Vernet. Les chevaux s'arrêtent quel([uefois, la corde traîne etdisparaîtdans les Ilots. Qu'un coup de fouet bien appliqué les remette alors au grand trot, la corde, se relève et semble courir surVondc jaillissante, comme le feu sur une traînée de poudre, et vous la yoi/c; se tendre en fréniissntil. »

L'autre page nous décrit les cascades du cirque de (iavarnie. Car les montagnes ont désormais cause gagnée.

« Du soinmol de la iiionlagne, ('crit liorlin, so précipilcnl .sn[)t cascades. L;i])lus Ijelh; eslà gaiirlie : elle tombe d'une liauteur si prodigieuse, el si déluchée du roc, quelle rcssemhle à une lonrjue pièce de ijaze d'argent qu'on déroulerait dans les airs. Elle eu a l'éclat, la souplesse et les diftérentes ondulations. Elle disperse en tombant une espèce de fumée qui mouille... »

Voilà qui n'est pas mal du tout. Que s'esl-il donc passé depuis Pompignan ?

C'est que Bernardin de Saint-Pierre vient di' ]Miblier son Voi/age à l'Ile de France ; et c'est que, un peu auparavant, les champs, les bois, les montagnes et les lacs se sont reflétés dans les yeux solitaires de Jean-Jacques Rousseau.

De ces « carnets de voyages » de jadis (en y joignant des souvenirs d'autres lectures) tirons, s'il se peut, quelques conclusions.

Tout compte fait, il semble bien que Je sentiment de la nature ait gagné, depuis un peu plus d'un siècle, en sincérité, en profondeur et en étendue.

En sinrérilé. — Encore une fois, je ne prétends pas que nous ayons inventé l'amour de la campagne. Les vers des poètes français de la Renaissance sont tout pleins de fleurs, de soleil, de printemps ; les arbres y luidoicut et les belles eaux y étincellcnt. Mais presque jiartout ils ne voient la nature i|u'a travers

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li's iHH'tes il(^ l'anliquilé ou les poêles ilaliens. Les VMllunsel les bois de VAslrri' sont des paysages de « pastorale », faits pour S(M"\ir d'ai;réalile théâtre à des niasearades et travestissements ciiampèlres. Fénelon, dans le J'élémaijui^, développe, sans regarder autour de lui, les brefs paysages de VOdi/ssÀn. Il les délaye et les affadit. « Email des prairies, pampres verdoyants, doux murmure des ruisseaux, troupeaux bondissants dans la plaine », voilà le fond de son vocabulaire. Saint-Amand, Théophile de Viaiul, (Cyrano de lîergerae, sentent mieux les spectacles de la nature. Ils en font de minutieuses descriptions: mais ils y mettent de l'esprit, hélas I du burlesque et de la mythologie.

Et la convention du paysage bucolique et vertueux reparait au dix-huitième siècle, jusqu'à ce que Rousseau s'avise de regarder longuement, avec ses yeux frais, son lac et ses montagnes...

Enprofotidi:ur. — Je ne dis point que nos ancêtres fussent incapables d'être vivement touchés par les aspects aimables de la terre. Mais ils ne s'appliquaient pas beaucoup à en jouir. Leurs sensations de cet ordre, même les plus vives, étaient notées par eux avec une extrême sobriété.

Pour l'époque classique, on cite toujours les phrases de .M""" de Sévigné sur la fenaison ou sur la clianiarrure des arbres en automne, le « petit village » de Boileau dans l'Epilre à Lamoiçinon, et, dans le 'J'raili' de la Concupisccncf, le « lever de la lune » de

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Hossuel, qui ('st en réaliti'' un paysag(! allégorique.

La Fontaine lui-même, si sensible aux choses de la eampagne, n"en fait que de petits lalilcaux en quelques vers : et l'on ne s'en plaint pas, car des peintures plus longues (uissenl empâté (>t alourdi ses fables. Mais enfin, comparez la place que tiennent les descriptions de la nature dans les livres des classiques et celle qu'elles occupent ciiez les grands écrivains du dix-neuvième siècle ; comparez aussi le sentiment et l'accent, et vous reconnaîtrez qu'une évolution de la sensibilité s'est accomplie chez nous depuis un peu pkis de cent ans.

Nos plus habiles écrivains se sont étudiés à percevoir, à goûter, à savourer les images diverses de la terre cultivée ou sauvage. iNous avons voulu jouir davantage du monde extérieur, et il est bien vrai que la dédicatesse de nos yeux, l'acuité de noire vision et par suite notre plaisir ou notre mi'lancolie se sont notablement accrus par ci't effort. L'aspect général du roman et de la poésie lyri([ue en a été tout transformé.

L'homme est, aujourd'hui, plus ému par la terre qu'il ne l'a été durant des milliers d'années.

En (Heinluc. — Nous n'aimons plus seulement, comme nos aïeux, les formes modérées, paisibles et riantes de la planète, uiais ses formes abruptes, nues, violentes, terribles.

A voir les sentiments i|ue certaines flpreli'S de la Provence; inspiraieni aii\ touristes d'autrefois, nous

TdlIllSTKS DAITHKI-'MIS 12.T

pouvons Jusi'i' do ce qu'ils eussent éprouvé devanl les yorj^es du Suuplou ou les glaciers do l'Engadine, pour ne parler que des sites envahis à présent par les voyageurs. Ils eussent crié connue l'ompiguan : <i Allons-nous en ! L'Iiorreur nie gagne ! »

Fcut-èti'c cette! a liorreur » ilont li's remplissaient les paysages un peu miles ('tail-c^lle un cas il'alavisme. Dans les ;Vges lointains, quand les hommes faisaient péniblement la découverte de la planète, les endroits les plus émouvants étaient aussi les plus inaccessibles et les plus périlleux. L'idée de danger, d'abandon et de mort était liée pour eux à l'image de ce qui; nous admirons le plus : glaciers, gorges, torrents, précipices. l*;t sans doute ces impressions primitives agissaient encore secrètemeni sur les bourgeois touristes du dix-septième et du dixhuitième siècle, aussi bien sur ce bon raillard de Chapelle (|ue sur ce pincé de Pompignan .

Mais nous autres, nous ne saurions être saisis d'une sérieuse liorreur en présence de sites oi'i de bonnes voitures, d'ingénieux chemins de fer à crémaillère et, au besoin, d'adroits et prudents mulets nous ont commodément transportés en compagnie, et où nous attendent de confortables hôtels flanqués de petites boutiques à cartes postales et à bibelots commémoratifs! Dès lors, nous pouvons, devant le paysage le plus revèche et le plus menaçant, en goùti'r uni lueiiieiit la grandeur, la lierté, l'énergie, la farouche virginité, et, si nous parvenons à nous

istilfi- ili' nos semhlables , nous repailrc de révc-

fii'S géoloj^iijiu's et de contemplations planétaires...

Le cas (It's alpinistes pourrait être di(rér(>nl. Mais, tout justement, la l'aligne même et le risque iiku-Ii'I leur sont devenus un « sport ». Les novices, d'ailleurs, ne voient guère que leurs pieds. Quynt aux grimpeurs émérites, l'ascension d'une montagne est une conquête qui les enivre. L'alpiniste est un conquérant de paysages. Il ne saurait regarder avec ellroi ce qu il regarde en vainqueur. Il a tant iieiné volontairement poui' « voir «, que ce qu'il voit enlin ne peut que lui paraitri' admirable. J'ajoute que cela est admirable en effet. Chapelle et Pompignan sont alTectés désagréablement par les rudesses de quelque sentier rocailleux ou de quelque monticule pelé : mais, bissés à quatre mille mètres d'altitude, dans le royaume des blancheurs éternelles, ils eussent eux-mêmes cédé à cette splendeur inlini(! ; cl, s'ils en eussent senti quelque « horreur », c'eut été cette " horreur sacrée » qui se confond avec l'extase.

Donc, les commodités du transport, d'une part, et, d'autre part, l'ivresse orgueilleuse de l'alpinisnu; ont étendu et diversifié pour les uns, et ont rendu plus intenses pour les autres les jouissances (jue peut procurer aux hommes la vue de leur liiibilaele. Joignez à cela la mode de l'exotisme, (jui d.ile de Hern;irdiii de Saint-Pierre et de Chateaid)ri.ind. La va[)(Hir et l'électricité ont fini par mettre l'exotisme à la i)ortée de tout le monde. Présentement, nous

TdIUlSTKS D'AlTliKI'lUS li.j

pouvons connaître et aimer, par nous-mêmes ou par les récits et les descriptions d'autrui, toute la (igure extérieure de la terre. C'est quelque chose. Il en résulte, à coup sûr, un enrichissement et un embellissement de la vie liuuiaine.

... Et, malgré tout, ce qui lasse encore le moins, (■"est peut-être la belle rive modérée d'un lac de France ou d'Italie. On ne passerait pas volontiers sa vie sur les glaciers : ou y aurait tinp i'roid, cl la monotonie en deviendrait accalilanle. On ne demeurerait pas plusieurs années dans telle gorge alpestre, dont raustérité et la sauvagerie nous ont émus en passant; on s'y sentirait en prison, et l'on souhaiterait un peu plus de ciel. Le ciel est un élément indispensable d'un paysage complet. Un site baigné de lumière, aux lignes iiaruionieuses, composées, ni trop virticales, ni trop violemment rompues ; un site pareil, en somme, à ceux des paysages « historiques » des peintres d'autrefois : voilà ce qu'il y a de mieux pour la paix et le bien-être du corps et de l'àme. Moins que cela : le bord d'un fleuve, avec de btïiles prairies, des rideaux de peupliers et des collines à l'horizon. Moins encore : un saule et un ruisseau...

Ainsi, notre goût rejoint celui des ancêtres, — mais par le plus long et après avoir joui du monde entier : ce (jui met tout de même entre eux et nous une petite dillérence.

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