SUR THÉOCRITE
commcnconiont <raiitomni>. « Fncrilos et moi, avec le joli \inyntas, nous .arrivons chez Plirasiilainos. Nous nous couchons sur un lit de jonc et de feuilles de vigne fraîchement coupées. Au-dessus de nos tètes, des peupliers et des ormes se balançaient... Les feuillages vihraient de cigah^s brûlées par le soleil, el, un peu plus loin, une grenouille jetait son cri dans un fourré de ronces. Les alouettes el les cliardonnerels chantaient, et les abeilles fauves voltigeaient autour d'une source. Tout sentait un été bien gras, ou plutôt tout respirait déjà l'automne. Les poires et les pommes roulaient à nos pieds, et les branches des pruniers surchargés pliaient jusqu'à terre... I';t alors on ouvrit un tonneau scellé depuis sept ans. »
lîref, nos Bergeries sont un rêve fade de citadins, f|ui opposent aux vices et aux mœurs artificielles de la ville la » naïveté * des « bons et vertueux habitants de la campagne ». Mais les idylles de Théocrite sont la réalité même, la réalité grecque et sicilienne d'il y a deux mille deux cents ans. De se représenter des paysans de France et, si vous voulez, des bergers beaucerons, occupés toute la journée à célébrer les bergères, à jouer du chalumeau et à se porter des défis littéraires, cela est peut-être gentil et certainement absurde. Mais il est hors de doute que les bouviers elles chevriers de Sicile savaient fabriquer de petites ilùtes, et en jouaient très bien, et qu'ils avaient de l'esprit, et qu'ils concevaient assez clai-
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rcmenlcc (]U(' Imirvic avait de yràco et )i?nr pays de beauté, et qu'ils étaient capables de composer, dans leurs loisirs, de petites chansons simples, naturelles et jolies. N'étaient-ils pas un peu les descendants ou les parents des dix mille Atiiéniens qui, tous, comprenaient et aimaient VOrc.slie, Œdipe à Colonc, Irs /larrlianlrx, et peut-être, qui sait? les odes de Pindare ! Peuple extraordinaire, peuple unique, diamant de l'histoire. Le génie spontané de tel vieux berger pensif et de tel ménétrier qui, dans les romans de George Sand, écrivent des chansons populaires avec la musique appropriée, c'est-à-dire ce qui, chez nous, est de plus en plus l'exception, il paraît bien que ce l'ut encore presque la règle chez les paysans siciliens contemporains de Tliéocrite, et que, lorsque le poète, — si évidemment véridique par ailleurs, et jusqu'à la brutalité, — nous rapporte les luttes poétiques de ses bouviers, leurs couplets alternés et leurs chansonnettes, il cdutinue île reproduire ce qu'il a pu voir et entendre, en l'arrangeant seulement un peu, et en « ciioisissant » conune il sied. — lît, maintenant, je vais vous dire les ciiansons des deux moissonneurs lioncu-os et Milon, l'idylle X), l'un rêveur et tendre, l'autre positif et narquois (tels Albert et Rodolphe dans l'idylle citadine d'Alfred de Musset).
Houcu'os :
« (iracieuse |{(Hiili\(a, ils t'appellenl tous Syrienne, ils disent que tu es maigre et brûlée du
SL'lï. ÏIIKOCHITK r.l
soleil. Moi, je te trouve l;i coiili'iir <lii miel. « La violette aussi est noii<', et noire l'Iiyacintlie qui porte des lettres dessinées sur son calice ; et pourtant ce sont les Heurs qu'on estime le plus pour faire des couronnes.
« La chèvre cherche le cytise ; le loup, la chèvre; la grue suif la charrue; et moi, c'est toi que j'aime ;\ la folie...
« Gracieuse Rombyca, tes pieds sout blaucs comme des osselets ; ta voix me fi;rise comme le solanuin; quant à ton air, je ne puis le rendre. » Et Milon :
« Démèter, féconde en fruits, féconde en épis, fais que la moisson soit facile et bonne.
« Botteleurs, serrez les gerbes : que le passant n'aille pas dire : — lin voilà des propres à rien et qui ont volé leur argent !
« Tournez les tuyaux des blés mis en tas du coté du
nord ou du couchant : c'est ainsi que l'épi s'engraisse.
« Que les batteurs fuient le sommeil de midi :
c'est à cette heure-là que le blé se change le mieux
en paille vide.
« Commencez à moissonner quand l'alouette s'éveille ; cessez quand elle s'endort ; reposez-vous pendant la chaleur.
« .\h ! mes enfants, que la grenouille est heureuse ! Elle ne s'inquiète pas qu'on lui verse à boire, elle peut boire à sa soif.
■j. .\vare intendant, fais mieux cuire les lentilles,
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et ne tp roupe pas les doigts en essayant de sciei- en
deux un grain de cumin.
« Voilà les chants qui conviennent à des hommes qui peinent au soleil. Quant à ton amour afTamé, Boucœos, va le conter .i ta maman, le matin, quand elle s'éveille dans son lit. >-
(Vous avouerai-je que j'ai pris quehiues menues libertés avec latraducliontlc M. liaoulPessonncaux?)
Ceci encore, pour linir (c'est un adolescent qui parle) :
« Hier, une jeune fille aux sourcils joints, m'ayant vu passer avec mes vaches, s'écria : k Ah! le joli garçon! » Je ne lui ai rien répondu alin de la piquer, mais j'ai passé mon chemin en baissant les yeux. » (Idylle VII.)
Et voilà comment, avec la verdeur de leurs passions et de leur.s vices — et leur presque totale immoralité, hélas ! — ces « Ijergers » sont délicieux. Il est certain que notre civilisation industrielle, dure, pas morale non plus, — mais, tout de même, avec des restes de cliristianisme, — et notre démocratie de trente millions d'hommes, et nos paysans abrutis de travail, et nos ouvriers révolutionnaires, ne donnent pas la moindre idée de cela: mais cela fut.
(Autre parenthèse : Ai-je besoin de dire qu'entre nos « iiergeries » je mets à part celles d'André t'.hc'nier ?)