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A TRAVERS L'HISTOIRE DU THÉÂTRE

HUTEBELIF

A la foire de Neuilly. — iUitebeuf, par M. Lr'dU Clédat (Hacliette, collection des Grands Écrivains français.)

.l'ai fait plus fort i|iir Sart'oy, ([ui ni' va ruraux PiOiilTes-du-Nord. .l'ai vu l'Aliln- (^diisldiiliii à la foire do .Neuilly.

C'est au théâtre Becker. Un Queue-Rouge annonce au public la représentation de la pieuse et opulente idylle, aux sons du piston, du trombone et de la grosse caisse. Les acteurs, déjà costumés, le saint prêtre, le généreux artilleur, le vieux beau, le gommeux, le jardinier jovial, prennent l'air sur l'estrade extérieure avant d'entrer en scène et s'appuient familièrement à la balustrade. Mais les actrices restent cachées, soit modestie naturelle, soit pour ne point déflorer le plaisir qui nous attend derrière les toiles peinturlurées.

Je suis entré. C'était très bien. Ce n'est pas que ces braves gens y missent beaucoup de nuances. Ils

IS't IMI'ltESSIONS

avaienl à lullir (■oiili'<! rinfernal tintamari-e du deliors, lniiil de tromiK'S et de cymljales, iÈmsi(Hio des orgues à va]ieui', bi'oulialia énorme de la l'oule, et ils criaient, comme à la parade, le pacilique dialogue de MM. Ilalévy, Crémieux et Decourcelles. l'aul de Lavardens, l'homme du monde, exprimait par des claquements de langue et par l'esquisse de quelcjuos ronds de jambe l'effet qu'avait produit sur luile décoUetage de M'"" Scott; et M""' de Lavardens, ayant à dire cette phrase : << Alors, l'abbé, elles sont deux, ces Yankees ? » prononçait avec décision : « ces Yankesses. » J'ajoute que cette églogue de riches a fait le plus grand plaisir aux pauvres qui étaient là, el qu'ils semblaient applaudir du lond du cceur à ce triple triomphe de la Religion, de l'Amour et de l'Argent. Car, comme j'ai dit ailleurs, l'idéal de .Jean liirmi\ lui-même, c'est la vertu millionnaire.

Au sortir de là, j'ai ci'ré le long des baraques, cherchant de l'inédit II y en a peu. Les luttes de chez Marseille sont toujours amusantes ; mais elles sont, — ou on les croit, — trop arrangées ; elles paraissent trop brèves pour être sincères, et cela diminue un peu noire plaisir.

Mais avez-vous quelque idée de ce que pouvaient être les ^ amusements d'un roi fainéant » ? Voici ce que j'ai vu dans une baraque de « tableaux vivants ». Le roi fainéant (l'imprésario prononçait « feignant d) est assis dans un fauteuil de velours, et sourit. Tue

uiTRHEUl' ir,:;

femme, assise à ses pieds, le ref;;anle, et sourit. Une autre femme ouvre; un colTret à jjijoux, et sourit. L'nc troisième tient un miroir, et sourit. Et voilà une orgie mérovingienne. - Puis e':! été « Psyché fouettée par ordre de Vénus )), puis « les trois (iràces i>. Tous ees personnages sont les uns en maillot, les autres fostumés :"i peu près comme les ligures des tableaux de Davitl et de son école. Le roi fainéant lui-même est, sauf sa couronne, iiabillé en vague Romain. Ces groupes rappellent très exactement les estampes des hôtels garnis. On est un moment surpris de retrouvera la foire rid(''al esliiiHiciue du premier empire.

Mais le plus beau, c'est l'assassinat de (jouI1'(', développé dans une série de poses académiques. Premier tableau : 1 huissier entre, et sourit ; Gabrielle sourit, et tend les bras. Et tousdeu.x évoluent immobiles, sur le plancher tournant. (C'est ainsi à chaque nouvelle pose.) Deuxième tableau : 1 huissier, toujours souriant, s'assied sur un canapé, et Gabrielle lui metsesbrasautourdu cou. Un tour, repos. Troisième tableau : la suspension de l'huissier par \f' moyen de la cordelière et de la poulie. Un, deux, trois : l'huissier ne sourit plus, mais il garde en l'air son élégance de façons et se laisse pendre en homme du monde. Un, deux, trois : les meurtriers considèrent leur victime, avec un geste immobile qui exprime l'horreur. Et cela continue : c'est l'insertion du mort dans le sac, et du sac dans la malle,

inr, IMPRESSIONS

en quatre mouvcmenis d'une iiniilar.iMc ])r(ci.si(in. El, après chaque mouvement, un Idur, et stop ! A la tin,Eyraud apparaît dans l'atlilude d'Oreste poursuivi par les Furies, et Gabriclle détourne la léle d'un air de princesse de tragédie. Si tous deux parlaient, ce serait en alexandrins. Je n'ai rien vu de plus aiuirissant que cet assassinai mimé avec tani de noblesse el dont les scènes successives ressemblent à des figures de danse.

Rien, après cola, qui vaille la peine d'èlre noli'. J'ai pourtant copié à voire intention l'annonce suivante à la porte d'une des nombreuses baraques de danses orientales, legs de l'Exposition :

a Les jolies mauresques et aimées donneront à ce spectacle le splendide el vivant tableau de la réalité, car elles sont sans conteste de réelles beautés modernes.

« Beauté, danse, grâce, élégance, laissant derrière lui (.s/r) les banalités qu'à juste litre le public est fatigué de voir dans les fêles foraines. »

La vérité, c'esl que l'art du boniment, qui fut jadis presque un genre littéraire, est en pleine décadence. Les barnums ne font plus aucun frais d'imagination ou lie style (sauf peut-être les dentistes forains, el encore la race en est presque disparue). Ils se contentent de crier : « Entrez, Messieurs et Dames ; ca en vaut la peine ; le spectacle va commencer », cl autres phrases aussi peu « rédigées ». Il faut dire que les divertissements scéniques, les petits m''-

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goces, et surtout la nicdceine, étaient plus volontiers ambulants dans la vieille France que dans la nouvelle. Kt puis le boniment a été remplacé par ranuonce ou la réclame iiiipriiiu'e. Vous n'entendrez donc rien, à la foire de .Nouiily, <\m rappelle, même de loin, les « ijrologues » de l'IiiMel de Bourgoguc, ni surtout ce nierveilbnix /Jil de I' //t'i-hcric, boniment de charlatan composé par le poète Rutebeuf, et que vous trouverez tout au long dans le livre de M. Léon Clédat.

Il est copieux à souiiait, ce vénéralile boniment du treizième siècle ; d'une verve lorrenliieuse, où roulent pèle-mèle, parmi les énumérations de mots et les phrases en cascades, les images, facéties et dictons populaires. L'orateur annonce qu'il donnera sa médecine pour un denier (« car tel a un denier dans sa bourse qui n'y a pas cinq livres »), et, pour nu denier de la monnaie ayant cours dans le pays : « A Paris un parisis, à Orléans un orléanois, à Etampes un étampois, à 15ar un barrois, à Vienne un viennois, à Clermonl un clermondois, à Dijon un dijounois, à Màcon un màconnois, à Tours un tournois, iiTroyes un tressien, à Reims un reincien, à Provins un provenésien, à Amiens un monslen, à .\rras un artésien, au Mans un mansois, à Chartres un chartaiti. à Londres, en Angleterre, un esterlin ; pour du pain, pour du vin à moi ; pour du foin, jiour de l'avoine à mou roussin ; car celui qui sert l'autel doit vivre de l'autel... »

i;i8 IMI'HESSIOXS

VA savourez, je vous prie, celle péroraison : " Ces lierijcs, vous ne les mangerez pas ; car il n'y a si forl Ixi'uf en ce pays, ni si fort destrier qui, s'il en avait aussi gros qu'un pois sur la langue, ne mourût de maie mort, tant elles sont fortes et anières. Mais ce qui est amer à la bouche est bon au Cd'ur. Vous me les mettrez trois jours dormir en l>on vin blanc : si vous n'avez du blanc, prenez du vermeil ; si vous n'avez du vermeil, prenez du châtain ; si vous n'avez du châtain, prenez de la belle eau claire : car tel a un puits devant sa porte, qui n'a pas un tonneau de vin dans sa cave. Vous en boirez à jeun treize matins. Si vous ymaui|uezuu malin, prenez-en un autre : si vous y manquez le (jualrième, prenez-en le cinquième; car ce ne sont pas des sortilèges. Car je vous dis, par le supplice que Dieu infligea à Corhilaz, le juif qui forgea dans la tour d'Abilant, à trois lieues de Jérusalem, les tii'nle pièces d'argent pour lesquelles Dieu fut vendu, que VOUS itérez guéri de diverses maladies et de diverses infirmités ; de toutes fièvres, s;ins excepter la fièvre quarte ; de toutes gouttes, sans excepter la palatine ; de l'enflure du corps, etc. Car, si mon père et ma mère (Haient en danger de mort, et s'ils me demandaient la meilleure herbe que je leur juiisse donner, je leur donnerais celle-ci. C'est ainsi (|ue je vends mes herbes et mes onguents. Qui voudra en prenne, qui ne voudra pas les laisse. » ... l'uiscpie nous avons rencontré Ilutebeuf,

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restons un pou on sa cunipai^nio. Non ((uo j'aie gi'and'cliosc à vous diro du Vn'oc/c (/c Thraphile, la seule pièce (|u'il ait, ôcrilo. Cela est étranf^i'uient maigre et sec. Vous vous rappelez l'histoire. C'est celle d'un vidame, Théophile, qui, destitué de ses fonctions par son évoque, et irrité de celte injustice, t'ait, par l'enlreinise d'un sorcier, un pacte avec le diable L'évoque, alors, se repont, et rend ses liions à Théophile. Sept ans après, Tiiéophile se ropent à son tour, et implore Notre-Dame quioi)lige ledialilo à lui rendre le papier qu'il a signé. M. Léon Clodal dit fort bien : a C'est l'enfance de l'art. Rien n'est préparé, tout se fait par coups de grâce subits, aussi bien \c. retour do l'évoque à de meilleurs senlimonls que le repentir de Théophile et même le pardon do Notre-Dame. «

C'est que Théophile et les autres sont, en oHot, des âmes très simples. Ils n'éprouvent qu'une impression à la fois. Leurs sentiments ne sont que successifs, jamais simultanés. Tandis que Théophile injurie Dieu qu'il se représente très nettement comme un méciiant vieux roi à barbe blanche, égoïste et raillard (« Je voudrais le tenir et le battre, mais il s'est placé on haut lieu, à l'abri de ses ennemis ; il est là-haut dans sa joie, pendant que je gémis dans la misère ! »), le mauvais clerc n'iist pas un instant troublé jtar le ressouvenir de sa piété passée. Et (]uaud le crime est accompli cl i|Me le diable l'a l'ail routror dans ses biens, il n'a pas

l'ombre de regret ni même d'iiiquiélutle. On dirait que rien, absolument rien de son âme antérieure nesl resté en lui. Et, plus tard, il passe de la joie du crime au remords, directement, sans aucune es|iùce de préparation, sans avoir traversé du moins une période d'angoisse morale. Cluicun de ses sentiments est détaché de celui (jui précède et paraîtra ignoré de celui qui suivra.

Or, presque tout le fin de la psychologie consister dans la notation des sentiments simultanés et de la proportion où ils se combinent en nous, ou, mieux, de la répercussion, dans ciiacun de nos états moraux, d'un ou lie plusieurs états antérieurs. Exjjfimez, dans un personnage et une situation donnés, la combinaison de deux sentiments divers ou opposés, et vous avez la psychologie de Racine et de M""^ de La Fayette. Exprimez la combinaison de Irois sentiments, et vous aurez la psychologie de Benjamin Constant et de Stendhal. Nous sommes, ou nous nous croyons compliqués, parce que, n'ayant d'ordinaire que des passions et mouvements d'àme beaucoup plus amortis, beaucoup moins impérieux et tyrauniques que les hommes des époques naives, l'impression présente ne dévore point en nous tout ce qui a précédé ; mais, au contraire, nos impressions successives se prolongent les unes dans les autres, et ainsi, aux minutes importantes, nous saisissons simultanément eu nous plusieurs désirs ou répugnances, je dirai presque plusieurs volontés,

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