LE CID DU ROMANCERO
(lorneille a élé célébré fort décoinmeul à la r.oiiié- (lie-Française et à rOdéon.
Nous avons tous traité, en rhétorique, ce sujet de dissertation littéraire : « Comparer le Ciddu /inmaiici'.ro et le Cid de Corneille. » M. Jacques de iNittis a eu l'idée bien simple de donner ;\ cette petite dissertation une forme scénique. Il fait se rencontrer, autour du buste de Corneille, les deux Cid : le rude Cid des légendes espagnoles, tout caparaçonné de fer, et le subtil et tendre Cid français, iiabiilé en seigneur de la cour de Louis Xlll. « C'est donc toi, grogne le vieux liéros, qui usurpes mon nom et ma gloire ■? » Et Rodrigue junior répond : « Calme-toi, nous sommes frères. Deux grands peuples incarnèrent en nous leur idéal. — Soit, dit le vieux ; mais c'est égal, je fus un autre gaillard que toi. » Et il raconte, d'après le /loinancrra, sa vie brutalement héroïque. « Oui, reprend le Cid fr;inçais, tu fus un superbe barbare, mais, crois-moi, il y a de plus nobles combats (pie les combats contre les Maures. » Et il explique à son aîné ce que Corneille a l'ail du Cid légendaire et comment il a mis en lui une àiiu;
LK cm ul: it<iMA\ci:uu iv.)
jtliis coiapIrM', rt (le ijin'lli's ninivc'Ik'S victoires, plus belles cl tiiiil inlimes, il Fa rendu cajjaijle... Alors le vieux : « .le ne suis ([u'une bèlo, mais je comprends à peu près ce que lu veux dire. Embrassons-nous. » Et tous deux tendent vers le buste de Corneille de grandes palmes en papier.
Oui, je .sais, le jeune auteur n'a fait que répéter dans son petit acte ce qui se dit d'ordinaire et ce que l'on nous a enseigné à tous. Et pourtant des doutes me viennent, et non pour la première fois.
Il est d'abord évident que le Cid de la légende, et pareillement la (^liimène restcuit, par leurs mu'urs, leur allure, leurs gestes, la spontanéité ingénue de tous les mouvements, autrement pittoresques et « bcroïques », au sens propre du mot, que ceux de la tragédie française. Mais, en outre, je ne suis pas bien sûr que ces derniers soient d'une humanité supérieure, ni plus élevés en dignité morale.
Il y a, dans la préface de la Fi'vime de Claude, une page qui me frappe beaucoup et dont je suis tenté de tenir grand compte, parce qu'elle exprime, non seulement l'opinion de M. Dumas, — ce qui serait déjà considérable, — mais encore, ramassée en mots saisissants, l'opinion du cardinal de Richelieu, de la majorité de l'.Xcadémie française et de beaucoup d honnêtes gens en l'an 163ti :
« Cliimène a vu son père tué par Rodrigue, il y a deux heures. Vous croyez que cette jeune fille va maudire le meurtrier de son père,... le chasser à
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tout jamais de sa présence ? Pas le moins du monde. Don (ioinez n'est pas encore enlerri' que sa fille déclare qu'elle ne peut pas résister davantage à son amour pour Rodrigue... Charmante fille, vraiment !... — Rodrigue est le seul espoir de son pays; l'Espagne a les yeux fixés sur ce jeune capitaine. Des millions d'existences, des millions d'âmes sont suspendues à son bras. Vous croyez que c'est pour lui d'un intérêt suffisant ? Pas le moins du monde. 11 vient trouver Cliimène et lui déclare, que, si elle ne lui pardonne pas, .si elle ne l'aime pas. si elle ne l'épouse pas, il se fait tuer par don Sanche et laisse son pays se tirer d'affaire conime il pourra. Pour Chimène, il n'y a plus de famille ; pour le Cid, il n'y a plus de patrie. Qu'est-ce qu'il y a donc pour eux au-dessus de cela ? Il y a r.\-amour, comme dirait Bridoison. Aussi les femmes, le lendemain de la première représentation de cette pièce où elles avaient vu immoler à l'amour les plus saintes traditions de leur sexe et les plus grands devoirs du nôtre, ont-elles énoncé cet axiome : « Beau comme le Cid ! ..
Au moins, dans le drame de (îuilhem de Castro, trois années s'écoulent entre la mort du comte et le mariage de Rodrigue et de Chimène. Mais déjà Guilliem de Castro a grandement corrompu ces deux héroïques enfants ; il les a fournis, tout gâtés, à l'inconsciente et sonore immoralité de Corneille.
Ail ! que j'aime mieux la Cliimene et le Cid <iu
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/{omnDcero ! Qu'ils sont jiliis purs, meilleurs, plus excusables et plus excusés !
D'abord, leur amour ne précède point la mort du comte. Et c'est lieureux ; car, s'il précédait cette mort, ils devraient le dompter : au lieu que, ne se défiant point d'eux-mêmes et croyant de très bonne foi se haïr, ils peuvent, sans être odieux, laisser naître dans leur cnnir un amour qu'ils ignorent.
Cet amour ignoré d'eux naît très lentement ; il naît parce que, malgré eux, ils songent souvent l'un à l'autre ; et il naît d'assez longues années après l'événement qui les a divisés, puisque Chimène était toute petite tille au moment où, par devoir filial, Rodrigue l'a faite orpheline.
... Ce mystérieux amour, aucun des deux ne l'exprime, puisqu'aucun des deux ne le connaît. Seulement, Rodrigue a pris l'habitude de passer à cheval dans la rue qu'elle habite, peut-être sans arrièrepensée, — peut-être aussi avec l'espérance inavouée de l'apercevoir quelquefois à sa fenêtre. Et elle se figure qu'il fait cela pour la braver, et elle croit l'en haïr davantage ; et peut-être le hait-elle surtout parce qu'il a l'air de la vouloir forcer à le haïr...
Donc, une fois en âge de se conduire, elle s'en va trouver le roi... Mais ici relisons le Romancero dans la traduction que Corneille lui-même en a donnée : a Par devant le roi de Léon, un soir se présente doiia Chimène, demandant justice pour la mort de son père
,, — Ordonne, bon roi, à celui qui s'est repu de mon s:ing, de ne plus aller et venir par la rue que jhabiti! ; un iiomme de valeur n'exerce pas sa vengeance contre une femme.
« Si mon père fit aflfront au sien, il l'a bien vengé, et si la mort a payé le prix de l'honneur, que cela suffise à le tenir quitte.
« J'appartiens à ta tutelle, ne permets pas que l'on m'oflense : l'ofTense que l'on me fait s'adresse à la couronne.
<( — Taisez-vous, dona Chimène, vous m'allligez vivement. Mais je saurai bien remédier ù toutes vos peines.
» Je ne saurais faire du mal au Cid ; car c'est un homme de grande valeur, il est le défenseur de mes royaumes, et je veux qu'il me les conserve.
" Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous trouverez point mal : c'est de prendre sa parole pour qu'il se marie avec vous. »
« Chimène demeure satisfaite, agréant celle merci du roi qui lui destine pour protecteur celui (jui l'a faite orpheline. »
Ce roi est délicieux. — Ainsi, <ians le Homnncnrn, c'est le roi et c'est, derrière lui, tout un peuple qui révèlent à Chimène et à Rodrigue leur amour, et qui l'approuvent en le leur révélant, .sans qu'ils M\ aient eux-mèmcs sonné mot. C'(vst rivspagne (jui les devine, les délivre cl les marie. Pour eux, ils ne s'aperçoivent de leur amour et ne s'en font
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l'aveu que lorsque la voix publique a aulorisé cet amour et spontanément réclamé, en leur faveur, une dérogation aux régies de la morale écrite, afin de résoudre un cas que cette morale n'a point prévu.
[•"t comme dans tout cela le r(Me de Rodrigue est luimain et touciianl ! C'est par la compassion que lui vient l'amour. 11 iilaint d'abord cette petite orpheline à qui il a été contraint de faire tant de mal. 11 se sent obligé envers elle. A la tendresse qu'elle lui inspire, se mêle un désir de réparation et de protection. Et, — tandis que, dans la tragédie française, l'amour de Rodrigue a quel([ue chose d'oHensant pour Ciiiniéne (il le confesse lui-même en maint endroit), et que les deux amants semblent violer un devoir en se mariant, — au contraire, quand le Cid du /lomancero épouse, avec le congé du roi et du peuple, l'enfant qu'il a privée de son soulii'ii naturel, il ne fait (jue rom[)lir un devoir sacré. Kt ce mariage rentre aisément, si l'on peut dire, dans la loi morale parce qu'il est un effet de la pitié et de la justice avant d'être un efîet de l'amour. Ici encore, écoulezle /iomancero :
« ... Les fiancés arrivèrent ensemble et, au moment do donner la main et le baiser, le Cid, regardant la mariée, lui dit tout troublé :
« — .l'ai tué ton père, Cliimène, et non en trahison : je l'ai tué d'homme à homme, pour venger une ri'elle injure.
« J'ai tué un homme et je te donne un homme :
mo voici pour faire droit à ton grief, et, nu lieu du
père mort, tu reçois un époux honoré. »
« Cela parut bien à tous ; ils louèrent son pruilciil propos, et ainsi se firent les noces de Rodrigue le Castillan. »
Ce caractère compatissant, réparateur, expiatoire de l'amour de Rodrigue pour Chimène n'est pas même indiqué dans Corneille, et ne pouvait l'être ; et c'est dommage. Guilhem de Castro et Corneille à sa suite ont cru faire merveille en imaginant (jue lamour des deux jeunes gens préexiste à la querelle des deux pères et à la mort du comte. Et sans doute ils « corsaient » parla la situation initiale : mais, il n'y a pas à dire, ils condamnaient Chimène à n'être qu'une « impudique >> (selon le mot de l'Académie) et Rodrigue qu'un impudent, et les deux ensenble à n'avoir pour excuse que la violence désordonnée de leur passion, — puisqu'il paraît que c'est là une excuse et que l'amour est une façon plus honorable que les autres d'être égoïste et d'aller fatalement à son plaisir. Justement parce qu'ils savent qu'ils s'aiment, ils ne devraient ])lus s'aimer et Chimène devrait verrouiller sérieusement sa porte, et Rodrigue s'en aller à la guerre sans se retourner. Leur amour ne peut être absous, ne peut perdre son air de sacrilège qu'à la condition d'être d'abord ignoré d'eux. Ah ! ([u(! j'aime mieux cet amour lent à venir, inaperçu d'elle, qui le prend pour de la haine, inaperçu de lui, qui le prend pour de la pitié ; qu'ils ne dé-
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("inivrriil i|ii';ijir('s i|u'il leur est piiLiliiiueinciil, permis et inèino imposé, et auquel ils ne consentiront qu'après qu'il a pris la tij^ure d'un devoir : d(!voir de justice pour lui, devoir d'obéissance pour elle; combien j'aime mieux tout cela (|ue la conception mélodramatique et brulale de Corneille et de (iui- Ihcm de Castro ! Combien le drame esquissé dans le itomiinci'ro est plus noble, plus beau, ])lus largemenl humain! Kt j'ajoute même: ('ombien, par ses sdus-enlendus et la part d'inconscience qu'il laisse en eux, la « psychologie » des deux amants y est plus délicate ! El dire que ces petites chansons sublimes ont été composées on ne sait par qui, par un pâtre, un vieux soldat, un barbier, un ménétrier ! C'est à dégoûter de la littérature savante.
— Mais la conception de Corneille est ]ihis dramali(iue. — l'eut-ètre.
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l/l'iiiversil('' va très liien. Les thèses de nos jeunes iloeteurs ni émerveillent presque toutes par ce t[u"elles supposent de travail et ce qu'elles montrent (le talent, firàce à eux, nous finirons par avoir, dans une suite de monographies très savantes, d'une belle ordonnance el du plus vif intérêt, l'histoire complète (le notre théâtre. Après la TrcKjrdie au scizirme sièclr, (le M. Emile l-'aguet, et le Marinnux, de M. Gustave I.arroiimet (nommerai-je mon trop léger Dancourl ?), nous avons eu un Alcxfindrp IJardii, de M. lùigèro Uigal ; un A'iiwlli' du La Cliniisxrr, de M. (iustave Lanson ; un Grnxwt, de M. Jules Wogue ; un Fararl, de M. Au,t;'uste l""ont ; un l!ciunnnrcli<iis, de M. Lintilhac, etc. ,1e cite au hasard de mes souvenirs. Et voici un charmant Thomas Curneille, de M. (iustave lieynier.
•le (lis « eharmanl » el le mot ne s'applique pas seuleuKmt au livre, mais à la personne même de Thomas. Thomas Corneille n'eut que deux torts : celui d'être le frère d'un homme de i^iMiii^, (|iii l'aecalih', et celui (l'avoir un prénom un peu lourd, ([ui l'enifonce. En réalité, ce petit frère d'un grand homme (il avait
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dix-neuf ;ins de moins que Pierre) fui un vr'iil.ililc « piidcl » di' France, très aimable, très lin, très souple, très « débrouillard », et, en un sens, plus intelligent (]tii' son aine, ((jui n'avait que du {j;énie, le pauvre! homme I) Avec cela unt! jolii! ligure, un bon caractère, — et des vertus !
Thomas fut un prodigieux travailleur. Il écrivit quarante et une pièces : tragédies romanesques, tragédies cornéliennes, tragédies racinionnes, comédies d'intrigues, comédies de mœurs, comédiesrevues, pièces à spectacle et opéras. La plupart, en cinq actes et en wva. Il publia, en outre, une traduction en vers des Miitamorphoses, des Ilcroidns et de?, Amours d'Ovide, des Remarques sur la Langue fnniniist; di' Vaurjnlas, un Diclionnaire. dru termes d'art et de srienccs pour servir de suite au Dielionnaire de l'Aeadémie française (deux volumes in-ldlio), un llirliiiiiiiaire imirersel, (jéographique et histuriiiue (trois volumes in-folio1. Sans compter quelque chose comme trois cents volumes de « copie » pour le Mercure galant.
Car ce Thomas qui fut en son temps une niauièn! de Scribe ou de Sardou, et aussi une espère de Larousse et une façon de Bouillet, est, par-dessus le marché, un des ancêtres du journalisme. Il fut avec Donneau de Visé, pendant vingt ans, directeur et propriétaire du Merenre. M. Reynier a retrouvé, chez un notaire de Paris, l'acte d'association. II y relève ce curieux article : « ... C'est à savoir que
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nous dils sicms Corneille el de Visé demeurons associés au susdit privilège du Mercure galant cl partagerons chacun par moitié tout le profit qui pourra rcivenir, soit de la vente des livres, soit des présents iiui pourront nous être faits en argent, meuliles, liijoiu:, ou pensions, etc... » Vous voyez (|ue la ri'clainc payée, iime du journalisme contemporain, ne date pas d'hier.
Ce Thomas fut enfin un liahile lionnne. de lieaucoup de tact e( d'à-propos, soit dans sa vie, soit dans son (Tuvre. Il porta adroitement un nom qui était grand par un antre que lui. Il respectait, il aimait son illustre frère. Pierre et Thomas avaient épousé les deux sœurs. Vous connaissez les jolis vers du hon Duels sur ces deux bonnes femmes qui
\'cillai('nl an Ix^nhciii- des deux frères,